Chypre : vers la perpétuation de la partition ?

La Turquie détient une partie de la solution

La deuxième réponse est que le gouvernement turc tient au traité de Garantie et à la présence de ses troupes dans l’ile pour d’autres raisons, de même que la partition de 1974 n’a pas été décidée seulement pour protéger les Chypriotes turcs. Les considérations stratégiques paraissaient évidentes en 1974 : l’armée turque établissait un avant-poste plus au sud – et faisait une démonstration de sa capacité à mener une intervention extérieure. En 2017, l’armée turque n’a plus à faire ses preuves : elle est engagée en Syrie, après l’avoir été en Irak dans des opérations de poursuite des rebelles séparatistes kurdes du PKK. Elle pourrait installer une base en Somalie, après celle du Qatar. Elle dispose de moyens techniques de surveillance de la Méditerranée orientale, même sans base à Chypre. Ses forces aériennes pourraient y identifier et frapper des cibles, sans troupes au sol. Par ailleurs, on imagine mal le gouvernement de la RC défier la Turquie et celle-ci attaquer un État membre de l’UE… D’ailleurs, lors des négociations sur le plan Annan, le Premier ministre Erdogan s’était montré plus ouvert, en rompant avec le soutien inconditionnel d’Ankara à R. Denktash puis en acceptant le retrait graduel des troupes turques. C’est également lui qui décida de la mesure de rapprochement la plus spectaculaire de 1974 à aujourd’hui : l’ouverture de la ligne de démarcation entre les deux zones au passage de tous les Chypriotes (avril 2003).

Le maintien du traité de Garantie relève donc de considérations politiques. Vis-à-vis de l’élite politique et militaire, voire de « l’opinion publique » turques, la présence à Chypre est perçue comme un facteur de prestige, une démonstration de puissance qui peut renforcer la cohésion nationale dans une période où celle-ci est mise à mal par les conséquences multiples du coup d’État raté de juillet 2016, tandis que la population est très divisée, comme l’ont montré les résultats du référendum d’avril 2017 (51,4 % de « oui » à la réforme constitutionnelle demandée par le président Erdogan, 48,6 % de « non ») (4). Bien entendu, la position turque est aussi un message adressé aux États partenaires, et pas seulement à la Grèce ou à l’UE : la Turquie est incontournable dans la région, non seulement sur le plan politique, mais aussi militaire. Mais qui en doute ? Le gouvernement turc pourrait donc faire des concessions pour résoudre rapidement la question chypriote, ce qui serait perçu comme un geste positif du côté de l’UE, mais pas suffisant pour relancer la candidature turque, car sa situation intérieure est aujourd’hui le sujet de préoccupation majeure. Un tel accord de paix pourrait avoir un prix électoral, car d’autres partis – notamment le nouveau Iyi (Bon) Parti de la nationaliste séculariste Meral Aksener – ne se priveraient pas de le juger insuffisant ou dangereux pour les intérêts turcs.

Le conflit chypriote représente donc une carte maitresse dans les relations de la Turquie avec la Grèce, l’UE, voire les États-Unis, mais pas seulement. Le gouvernement turc s’est rapproché de la Russie pour contrebalancer ses relations plus médiocres avec ses alliés de l’OTAN et de l’UE. Or, ceci devrait, en principe, favoriser un accord de paix avec les Chypriotes grecs, qui entretiennent d’excellentes relations avec la Russie, en partie au nom de la solidarité chrétienne orthodoxe. Dernier élément, enfin, la Turquie jouera-t-elle un rôle dans la distribution du gaz extrait des gisements sous-marins prospectés aux confins des zones économiques exclusives (ZEE) de la RC, du Liban, d’Israël et de l’Égypte ?

Les gisements de gaz, une solution ou une nouvelle source de conflit ?

En effet, depuis 2009, des gisements de gaz ont été découverts dans ces quatre ZEE (5). Le gouvernement de la RC a délimité 13 blocs d’exploration dans sa ZEE, ou plus exactement dans celle qui correspond à la zone sud. Le gouvernement turc a cependant réclamé que les éventuels revenus gaziers soient partagés avec les Chypriotes turcs. Il s’agit d’une position contestable puisqu’il n’y a qu’une alternative, vue d’Ankara : la reconnaissance d’une RTCN comme État indépendant avec une ZEE différente et non concernée par les forages actuels, ou bien une réunification et donc une redistribution évidente de la rente au profit de tous les habitants de l’ile. Un seul gisement significatif (baptisé Aphrodite, 128 milliards de m3) a été découvert, en 2012-2013, par Noble Energy dans le bloc 12. Total a lancé des opérations de forage dans le bloc 11, situé à la limite de la ZEE égyptienne où se trouve le gisement Zohr, le plus important en Méditerranée, avec des réserves probables de 845 milliards de m3. D’autres forages dans la ZEE de la RC sont menés par les compagnies ENI, ExxonMobil et Qatar Petroleum notamment, engagées dans des consortiums. La question de l’ampleur des découvertes reste donc posée. Elle est cruciale, car elle donnera une idée du montant de la rente (en fonction des variations de prix) et donc des sommes que la RC pourrait engager dans la réunification – qui nécessitera un effort conséquent, notamment en termes d’infrastructures, et de reconstruction dans la zone-tampon. Les négociations ont commencé – et quelques accords ont été conclus – en vue de créer un réseau de gazoducs entre les quatre États concernés, lequel pourrait ensuite s’étendre soit directement vers la Grèce et l’Italie, soit vers la Turquie. Or, la présence de la Turquie dans ce « grand jeu » dépend notamment d’un accord sur la réunification de Chypre, mais pas seulement, car ses relations avec Israël et l’Égypte ont été compliquées ces dernières années. Par ailleurs, le gouvernement turc a menacé la RC de représailles si l’exploration continue, au nom des droits des Chypriotes turcs. Faudrait-il donc attendre la conclusion d’un accord de réunification pour exploiter ces gisements gaziers ? Déjà, entre octobre 2014 et avril 2015, la Turquie avait créé une situation de tension en envoyant dans la ZEE de la RC son navire de recherche sismique, le Barbaros. De nouvelles menaces, verbales, du gouvernement turc ont été proférées en mars 2017. Cependant, on voit mal le gouvernement turc s’engager dans une confrontation impliquant non seulement la RC, mais aussi, indirectement, les trois autres États producteurs, voire les États dont sont issues les compagnies citées plus haut : États-Unis, France, Italie… et le Qatar, très lié à la Turquie.

L’avenir de l’ile dépend, une fois encore, non seulement de la volonté de ses citoyens et dirigeants politiques de parvenir au meilleur accord (et, de fait, compromis) possible, mais aussi de la politique européenne et moyen-orientale de la Turquie, donc de ses relations avec ses voisins et partenaires. La découverte de gisements gaziers en Méditerranée orientale constitue donc un nouveau paramètre, sans doute une chance, et non pas, espérons-le, une nouvelle source de conflit.

Chypre, une ile coupée en deux
Gaz en Méditerranée : une chance pour Chypre ?
Les candidats à l’élection présidentielle en RC et la réunification de l’ile
Le scrutin, qui doit se dérouler le 28 janvier 2018 (avec un 2e tour si nécessaire le 4 février), oppose le sortant, Nicos Anastasiades (DISY, conservateur), Stavros Malas, candidat indépendant soutenu par le Parti communiste (AKEL), tous deux favorables à un accord de réunification ; Nicolas Papadopoulos (DIKO, nationaliste en politique, libéral en économie) soutenu par les partis écologiste, socialiste et Solidarité (tous nationalistes) ; Yiorgos Lillikas (gauche nationaliste), ainsi que Christos Christou (ELAM, extrême-droite, émanation du parti grec Aube dorée). Ces trois derniers candidats sont peu favorables à la reprise des négociations et à un compromis avec les Chypriotes turcs. Tassos Papadopoulos, père de Nicolas, était président de la RC lors du référendum sur le plan Annan et avait appelé avec succès au « non ».

Notes

(1) Eleftherios A. Michael, Peacemaking Strategies in Cyprus. In Search of Lasting Peace, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2015, 410 p.

(2) Données fournies par le Conseiller spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour Chypre de 2014 à aout 2017, Espen Barth Eide, diplomate norvégien. Voir aussi G. Bertrand, « Chypre : trop de négociations ont-elles tué la négociation ? », Confluences Méditerranée, no 100, printemps 2017, p. 111-121.

(3) Car les Chypriotes grecs accusaient auparavant la « Mère-patrie » de faire passer ses intérêts – notamment dans les nombreux litiges l’opposant à la Turquie, mais aussi en raison de son appartenance à l’OTAN – avant la résolution du conflit.

(4) Voir Jean Marcou, « La Turquie de Recep Tayyip Erdogan, un an après le coup d’État manqué de juillet 2016 », Diplomatie no 89, novembre-décembre 2017.

(5) Luca Baccarini et Sohbet Karbuz, « Découvertes de gaz en Méditerranée orientale : quels lendemains ? », Revue internationale et stratégique, vol. 104, no 4, 2016, p. 113-122.

Article paru dans la revue Diplomatie n°90, « Les nouvelles routes de la soie : forces et faiblesses d’un projet planétaire », janvier-février 2018.

• Hubert Faustmann, James Ker-Lindsay, Fiona Mullen (dir.), An Island in Europe : The EU and the Transformation of Cyprus, Londres, I.B. Tauris, 2011.

• Etienne Copeaux et Claire Mauss-Copeaux, Taksim ! Chypre divisée, Lyon, Ædelsa, 2005.

• Gilles Bertrand, Le Conflit helléno-turc, Paris, Maisonneuve et Larose/Institut français des Études anatoliennes, 2003.

À propos de l'auteur

Gilles Bertrand

Gilles Bertrand

Enseignant-chercheur en science politique à Sciences Po Bordeaux (Centre Émile Durkheim), responsable du master « Politique internationale », co-responsable de l’école d’été « Conflits et interventions internationales » (Sciences Po Bordeaux, HEI de l’Université Laval, IRSEM).

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