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Chypre : vers la perpétuation de la partition ?

Comment expliquer qu’autant de rencontres n’aient pas débouché sur un accord et aient été nécessaires pour discuter de sujets déjà traités et ayant fait l’objet de compromis antérieurs ? En effet, pour ne s’en tenir qu’au seul plan Annan, rappelons que, ayant obtenu la majorité des voix en RTCN, il devrait servir de base à toute nouvelle négociation menée par les dirigeants de celle-ci. Il n’en est rien. Un exemple : le Plan prévoyait un ajustement territorial (une diminution de la zone nord, au profit de 100 000 des 200 000 réfugiés chypriotes grecs de 1974), lequel avait fait l’objet d’un accord entre les deux parties. Or, en janvier 2017 à Genève, les deux délégations arrivèrent avec des cartes différentes et ne parvinrent pas à se mettre d’accord. Aucune des deux ne correspondait à la carte finale du plan Annan… Un deuxième volet crucial, la répartition du pouvoir, fait tout autant l’objet de négociations repartant à chaque fois du point de départ, la Constitution de 1960. Tandis que les négociations jusqu’en 2002 aboutissaient à un retour à la dyarchie président/vice-président, le plan Annan, inspiré de la Constitution suisse, prévoyait la création d’une direction collégiale élue par le Parlement sur une seule liste, prêtant moins à un affrontement frontal entre Chypriotes grecs et turcs. Mais dès 2006 (processus dit « Gambari », alors Conseiller spécial du SGNU), la dyarchie revint à l’ordre du jour et elle l’est toujours en 2017. D’autres questions n’ont plus l’importance cruciale qu’elles avaient avant l’adhésion de la RC à l’UE : ainsi de la composition du conseil d’administration de la Banque centrale – la RC est dans la zone euro depuis 2008.

Deux raisons majeures expliquent l’échec des cycles de négociations successifs. La première est le manque de sincérité, voire l’opposition presque ouverte à la réunification, de certains dirigeants. Rauf Denktash, chef du mouvement nationaliste turc à Chypre, partisan d’une annexion de la zone nord à la Turquie et chef politique de la zone nord de 1976 à 2005, en est l’archétype. La deuxième est la question de la sécurité, donc du retrait des troupes turques. Avancée significative, le plan Annan prévoyait un retrait graduel jusqu’en 2018. À cette date, on serait retourné au statu quo ante, le traité d’Alliance, soit 650 soldats turcs. Les enquêtes d’opinion montraient que les électeurs de la RCTN étaient peu à l’aise vis-à-vis de cette disposition. Mais les politiciens chypriotes grecs hostiles à la réunification l’exploitèrent en sens inverse, expliquant que la Turquie pourrait ne pas respecter son engagement et réintervenir massivement à tout moment – ce qui était tout de même peu crédible alors que le plan Annan prévoyait l’entrée immédiate de toute l’ile dans l’UE. En 2017, le ministre grec des Affaires étrangères, Nikos Kotzias, suivi par N. Anastasiades, a demandé l’abrogation du traité de Garantie, ce que la délégation chypriote turque et le gouvernement turc ont jugé inacceptable. N. Kotzias a ainsi rompu avec la politique en vigueur depuis 1996 à Athènes : soutenir le gouvernement de la RC mais ne plus prendre d’initiative (3). Par ailleurs, et nous l’avons constaté nous-mêmes à maintes reprises, les Grecs (décideurs compris) connaissent souvent peu la question chypriote en dehors de ses aspects légaux et internationaux, et méconnaissent les Chypriotes turcs, qu’ils perçoivent trop souvent comme des « enfants » de leur « Mère-patrie ». Ainsi, sur cette question du traité de Garantie, le professeur de droit international de profession qu’est N. Kotzias a raison sur le fond : ce traité est une bizarrerie juridique. Mais sur la forme, il faut s’interroger : pourquoi le gouvernement turc, mais aussi une partie des habitants de la RTCN – et pas seulement les ressortissants turcs – y tiennent-ils tant, au point de contraindre M. Akıncı, qui y est plutôt défavorable, à le défendre ? La première réponse à cette question est que les Chypriotes turcs n’ont pas pleinement confiance dans les Chypriotes grecs, lesquels souffrent d’amnésie collective concernant le conflit. En effet, phénomène comparable à ce qui se passe en Israël avec la guerre de 1948, seuls quelques « nouveaux historiens » ont une approche critique de l’histoire officielle de la RC. Or, celle-ci véhicule des clichés problématiques : les Chypriotes turcs auraient été constamment manipulés par des chefs au service de la Turquie ; les combattants nationalistes chypriotes grecs seraient tous des héros de l’indépendance – même si certains ont commis des crimes contre les Chypriotes turcs avant 1960 puis après 1963 ; la Turquie porterait l’entière responsabilité de la partition, comme si son intervention militaire n’avait pas été provoquée par le coup d’État et la proclamation de l’Enosis… À Chypre, comme ailleurs, on ne voit pas comment parvenir à la paix sans un processus de « vérité et réconciliation » qui n’est qu’embryonnaire aujourd’hui.

La Turquie détient une partie de la solution

La deuxième réponse est que le gouvernement turc tient au traité de Garantie et à la présence de ses troupes dans l’ile pour d’autres raisons, de même que la partition de 1974 n’a pas été décidée seulement pour protéger les Chypriotes turcs. Les considérations stratégiques paraissaient évidentes en 1974 : l’armée turque établissait un avant-poste plus au sud – et faisait une démonstration de sa capacité à mener une intervention extérieure. En 2017, l’armée turque n’a plus à faire ses preuves : elle est engagée en Syrie, après l’avoir été en Irak dans des opérations de poursuite des rebelles séparatistes kurdes du PKK. Elle pourrait installer une base en Somalie, après celle du Qatar. Elle dispose de moyens techniques de surveillance de la Méditerranée orientale, même sans base à Chypre. Ses forces aériennes pourraient y identifier et frapper des cibles, sans troupes au sol. Par ailleurs, on imagine mal le gouvernement de la RC défier la Turquie et celle-ci attaquer un État membre de l’UE… D’ailleurs, lors des négociations sur le plan Annan, le Premier ministre Erdogan s’était montré plus ouvert, en rompant avec le soutien inconditionnel d’Ankara à R. Denktash puis en acceptant le retrait graduel des troupes turques. C’est également lui qui décida de la mesure de rapprochement la plus spectaculaire de 1974 à aujourd’hui : l’ouverture de la ligne de démarcation entre les deux zones au passage de tous les Chypriotes (avril 2003).

À propos de l'auteur

Gilles Bertrand

Gilles Bertrand

Enseignant-chercheur en science politique à Sciences Po Bordeaux (Centre Émile Durkheim), responsable du master « Politique internationale », co-responsable de l’école d’été « Conflits et interventions internationales » (Sciences Po Bordeaux, HEI de l’Université Laval, IRSEM).

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