Le délitement de l’exception allemande en Europe

L’économie allemande doit faire face à trois défis majeurs. D’abord, plus de la moitié du PIB allemand dépend des exportations. Du fait de l’étroite implication de son économie avec l’étranger, l’Allemagne est sensible à tous les troubles du commerce mondial, parce que les emplois (près d’un tiers de la population active travaille pour les exportations), les investissements et les bénéfices sont conditionnés par son développement. Les dangers inhérents aux instabilités mondiales, tout comme la concurrence chinoise ou la contestation du libre-échange par les États-Unis de Donald Trump, peuvent avoir un impact négatif sur la capacité économique et financière. Ensuite, l’effondrement démographique avec le vieillissement de la population et un taux de natalité des plus bas d’Europe, est une évolution de nature à remettre en cause la pérennité des régimes sociaux. Enfin, le fossé économique qui séparait la RFA de la République démocratique allemande (RDA) n’a toujours pas été comblé, le chômage pèse encore lourdement dans les nouveaux Länder : le taux de chômage y frôle les 12 %, soit près du double des chiffres enregistrés dans l’Ouest.

L’Allemagne est donc vulnérable, et rien ne serait plus superficiel que de croire en une suprématie allemande en Europe.

Le mythe du leadership allemand en Europe

Les dirigeants allemands craignent toute attitude qui pourrait témoigner d’une domination politique en Europe. C’est le fruit de l’histoire, cette contradiction semble indélébile, car quasi génétique à la construction européenne. Plus que jamais, la domination économique allemande force le pays à la modestie diplomatique. Vouloir s’ériger en conscience mondiale est mal perçu. Or, l’Allemagne donne l’impression de vouloir imposer ses vues à l’Union, car elle applique les préceptes de l’ordolibéralisme – à la base de l’économie sociale de marché. Demander ainsi aux Grecs de rembourser leurs dettes et accueillir les réfugiés n’est que la stricte application des traités européens et du droit d’asile. On peut comprendre ainsi le chemin intellectuel qui a conduit la chancelière Merkel à faire preuve d’une extrême sévérité à l’égard des Grecs et d’une grande mansuétude face aux migrants. Dans un discours de remerciement prononcé à Luxembourg, le 14 novembre 2006, à l’occasion de la remise de son prix « Vision for Europe » par la fondation Edmond Israel, la Chancelière déplorait le système « d’irresponsabilité organisée » où les gouvernements européens ne respectent pas les règles qu’ils se sont eux-mêmes données. Pour elle, l’origine des crises se trouve là et il s’agit de corriger ces défauts, car l’Europe est d’abord à ses yeux un système : scientifique de formation, elle est passionnée par les détails de fonctionnement plus que par les récits historiques, plus précisément par le narratif européen.

Plus fondamentalement, ce n’est pas parce qu’elle affirme ses intérêts de manière plus décomplexée que l’Allemagne est devenue une puissance politique et militaire (6). La chancelière Merkel est d’ailleurs bien plus en retrait que son prédécesseur en matière d’intervention de la Bundeswehr (seuls 3700 soldats participent à des interventions extérieures, en 2017, contre 10 000 à la veille du départ du chancelier Gerhard Schröder, en 2005). Les acteurs de la grande coalition CDU/CSU et SPD, revenus au pouvoir en 2013, ont certes affirmé leur volonté d’agir de manière plus substantielle sur la scène internationale. Lors de la 50e Conférence sur la sécurité de Munich, le 1er février 2014, la ministre CDU de la Défense, Ursula von der Leyen, déclarait que son pays était « prêt à élargir son engagement », alors que le président Joachim Gauck insistait sur la nécessité pour les Allemands de « ne pas prendre prétexte de la culpabilité passée de leurs pays pour fermer les yeux ». A. Merkel a exprimé sa solidarité envers Paris, après les attentats de novembre 2015, en prévoyant un engagement des forces armées allemandes en Syrie contre l’organisation État islamique, en engageant davantage la Bundeswehr au Mali et dans la coalition anti-Daech. Quand il s’agit de lutter contre Daech, le terme de « guerre » n’est cependant jamais prononcé par la Chancelière et par les membres du gouvernement. Même si ces derniers sont conscients de la nécessité de faire avancer l’Europe de la défense – ce point est expressément stipulé dans le nouveau « contrat de coalition » –, l’Allemagne n’est pas encore en train de développer une nouvelle culture stratégique. De fait, parce que l’opinion publique reste majoritairement allergique à toute stratégie basée sur la force et que le passé borne toujours les marges de manœuvre en politique extérieure, l’attitude de l’Allemagne reste imprégnée par la culture de la retenue (Kultur der Zurückhaltung). Le pays n’exerce son leadership que contre son gré, de préférence sur le plan économique, rarement en politique extérieure et jamais militairement.

Après sa campagne pro-européenne, l’arrivée au pouvoir, en mai 2017, d’Emmanuel Macron rassure Berlin. Son discours à la Sorbonne, le 26 septembre 2017, qui prônait une Europe plus fédérale, plus solidaire et mieux coordonnée, a été unanimement salué par les responsables politiques allemands, puisqu’il marque le retour sur la scène européenne de la France. Dans son discours du 7 décembre 2017, M. Schulz prônait d’ailleurs la création des « États-Unis d’Europe », en défendant l’idée d’une Europe fédérale fondée sur un traité constitutionnel, tout en apportant son soutien aux idées phares du président Macron : un budget et un ministre des Finances de la zone euro. Mais le « contrat de coalition », qui embrasse l’idée d’une relance européenne et indique la volonté de « renforcer et de réformer la zone euro », affirme en même temps que le « pacte de stabilité et de croissance reste la boussole ». Le pacte ne marque pas une réelle rupture avec la politique du gouvernement précédent, car les dirigeants de la CDU/CSU sont nettement moins enthousiastes quant à la mise en place d’un ministre européen des Finances ou d’un budget de la zone euro, l’idée d’une Union de transferts financiers mettant en péril, à leurs yeux, le pacte de stabilité. Aujourd’hui, dans l’optique française, l’Union doit être un acteur de politique économique qui n’hésite pas à intervenir dans un certain nombre de champs et qui doit disposer pour cela d’institutions et d’instruments adéquats, alors que selon la vue allemande, imprégnée par l’ordolibéralisme, l’Union est d’abord un acteur de régulation, doté d’un cadre réglementaire économique et monétaire. Le défi à venir, pour le partenariat franco-allemand, sera de parvenir à un terrain d’entente au bénéfice de l’Union.

La relance de la construction européenne est en effet jugée indispensable par les dirigeants allemands pour redynamiser une Union ébranlée par le Brexit et la crise migratoire, et cette relance passe par l’affirmation du tandem franco-allemand. Ainsi, les parlements des deux pays ont signé le 22 janvier 2018, à l’occasion du 55e anniversaire du traité de l’Élysée, une déclaration commune visant à conforter le partenariat et à poser les jalons d’un nouveau traité de coopération, conformément au souhait émis par le président Macron, lors de son discours à la Sorbonne, et explicitement repris dans le « contrat de coalition ». C’est aussi d’un commun élan que la chancelière Merkel et le président Macron ont, au Forum de Davos, le 24 janvier 2018, plaidé en faveur d’un réveil de l’Europe. Face à des États-Unis qui se recroquevillent sur eux-mêmes, la Chancelière a insisté sur le fait que les Européens « doivent prendre leur destin entre leurs mains ». La question qui se pose en revanche est de savoir comment, dans le cadre d’un partenariat franco-allemand à fronts renversés, le nouveau « couple » franco-allemand gèrera les ajustements dyadiques à faire, avec une Chancelière qui, sortie affaiblie du scrutin et des négociations pour la formation d’un nouveau gouvernement, ne dispose plus des mêmes coudées franches au sein du tandem franco-allemand, alors que le président français, « Prochain leader de l’Europe », selon la une de l’hebdomadaire Time Magazine en date du 9 novembre 2017, a le vent en poupe.

Résultats aux élections législatives 2017

Notes

(1) La coalition baptisée « jamaïcaine » fait référence aux négociations menées par les trois partis dont les couleurs (vert pour les Verts, noir pour la CDU/CSU et jaune pour le FDP) correspondent à celles du drapeau de l’île caribéenne.

(2) Boris Palmer, Wir können nicht allen helfen : Ein Grüner über Integration und die Grenzen der Belastbarkeit, Munich, Siedler, 2017.

(3) Cf. Ursula Weidenfeld, Regierung ohne Volk : Warum unser politisches System nicht mehr funktioniert, Berlin, Rowohlt, 2017.

(4) Cf. Stephan Martens, « L’Allemagne du vivre ensemble », Politique étrangère, no 1, printemps 2016, p. 79-91.

(5) Marcel Fratzscher, Die Deutschland-Illusion : Warum wir unsere Wirtschaft überschätzen und Europa brauchen, Berlin, Hanser, 2014.

(6) Cf. Stephan Martens, « L’Allemagne unifiée, une puissance aux pieds d’argile », in Dominique Herbet, Hélène Miard-Delacroix, Hans Stark (dir.), L’Allemagne entre rayonnement et retenue, Villeneuve d’Ascq, PUS, 2016, p. 45-58.

Article paru dans la revue Diplomatie n°91, « Iran vs Arabie saoudite : Luttes d’influence dans le Golfe », janvier-février 2018.

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