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Le délitement de l’exception allemande en Europe

Les résultats au scrutin de septembre 2017 interrogent : la CDU/CSU et le SPD ont été lourdement sanctionnés – ils ne recueillent que 53,4 % des voix, soit 13,8 points de moins qu’aux législatives de 2013. Même si les deux partis ont reconstitué une Groko, la corrosion du système politique et un divorce entre l’élite dirigeante et les électeurs est à l’œuvre (3). Les Groko de 2005/2009 et de 2013/2017 ont eu tendance à transformer des situations exceptionnelles en un état quasi normal. Dans un tel schéma, pour les partis au pouvoir, le consensus devient la seule et unique norme, le débat parlementaire de plus en plus inexistant et il n’y a plus d’opposition parlementaire. Ce qui était conçu comme temporaire est devenu avec la chancelière Merkel un vrai système de gouvernement. Prudente sur le plan économique, A. Merkel est pragmatique sur le plan sociétal, en sachant accompagner les évolutions de la société et lever des blocages, notamment sur le mariage homosexuel, la fin du service militaire ou encore la sortie du nucléaire civil. En optant pour une politique favorable à l’accueil des réfugiés (près d’un million en 2015), fuyant la guerre en Syrie et en Irak, elle plonge néanmoins les Allemands dans le doute. Après l’appel à la mobilisation générale, en août 2015, via le slogan « Wir schaffen das » (Nous allons y arriver), et l’ouverture des frontières, dans la nuit du 4 au 5 septembre, pour accueillir des milliers de réfugiés bloqués en Hongrie, la chancelière finit cependant par démontrer qu’elle n’avait pas de vision dans cette crise.

Cette série de révolutions culturelles a été imposée par la chancelière Merkel sur la base de décisions personnelles, privant son parti d’une analyse critique sur son positionnement idéologique face aux grandes questions de société. La « social-démocratisation » de la CDU voulue par la Chancelière pour élargir son électorat a semé le trouble au sein de la base du parti et ouvert un espace à sa droite. En même temps, le recentrage opéré par A. Merkel met aussi dans l’embarras le SPD : comment pourrait-il incarner une alternative crédible face à une CDU/CSU qui, sous la houlette de la Chancelière, est devenue un parti rassemblant des électeurs d’horizons les plus divers, embrassant un arc allant de la droite au centre-gauche ? La chancelière Merkel est bien plus préoccupée par le poison du populisme de droite que par le déclin persistant de la gauche allemande qui, sans renouveau idéologique, sera lentement mais sûrement phagocytée par les chrétiens-démocrates.

La première puissance économique européenne fragilisée

L’Allemagne d’A. Merkel est et reste un pays prospère qui donne l’impression d’être paisible et apaisé ce qui, à maints égards, correspond tout à fait à la réalité. Mais il n’est pas aussi solide qu’on pourrait le croire (4).

L’économie allemande enregistre, en 2017, son taux de chômage le plus faible (5,3 %) depuis l’unification, une croissance de 2,2 % (contre 1,9 % l’année précédente), la plus forte hausse de son PIB depuis 2011. L’excédent commercial est passé de 197 milliards d’euros, en 2013, à 252 milliards en 2016, reflet pour les Allemands de la compétitivité du label « Made in Germany ». L’Allemagne reste l’État le moins endetté et le seul grand pays de l’UE à afficher un excédent budgétaire. Elle conforte ainsi sa position de première puissance européenne. Il faut cependant nuancer les discours sur ce que d’aucuns ont qualifié de « second miracle économique » allemand, suite aux réformes mises en place en 2003, dans le cadre de l’Agenda 2010. Marcel Fratzscher, directeur de l’Institut pour la recherche économique (DIW) de Berlin, auteur d’un ouvrage au titre sans équivoque sur « l’illusion allemande » (5), estime que le pays est en déclin : une croissance atone depuis 20 ans, des salaires faibles, une forte hausse des inégalités (près de 20 % de la population active vit dans la précarité), un investissement public en berne, des infrastructures publiques en ruine. En tenant au dogme de la rigueur, l’Allemagne risque de léguer une maison usée aux générations futures. Sa conclusion est que la croyance quasi-religieuse en une sorte d’intangibilité de l’économie allemande est illusoire.

L’économie allemande doit faire face à trois défis majeurs. D’abord, plus de la moitié du PIB allemand dépend des exportations. Du fait de l’étroite implication de son économie avec l’étranger, l’Allemagne est sensible à tous les troubles du commerce mondial, parce que les emplois (près d’un tiers de la population active travaille pour les exportations), les investissements et les bénéfices sont conditionnés par son développement. Les dangers inhérents aux instabilités mondiales, tout comme la concurrence chinoise ou la contestation du libre-échange par les États-Unis de Donald Trump, peuvent avoir un impact négatif sur la capacité économique et financière. Ensuite, l’effondrement démographique avec le vieillissement de la population et un taux de natalité des plus bas d’Europe, est une évolution de nature à remettre en cause la pérennité des régimes sociaux. Enfin, le fossé économique qui séparait la RFA de la République démocratique allemande (RDA) n’a toujours pas été comblé, le chômage pèse encore lourdement dans les nouveaux Länder : le taux de chômage y frôle les 12 %, soit près du double des chiffres enregistrés dans l’Ouest.

L’Allemagne est donc vulnérable, et rien ne serait plus superficiel que de croire en une suprématie allemande en Europe.

Le mythe du leadership allemand en Europe

Les dirigeants allemands craignent toute attitude qui pourrait témoigner d’une domination politique en Europe. C’est le fruit de l’histoire, cette contradiction semble indélébile, car quasi génétique à la construction européenne. Plus que jamais, la domination économique allemande force le pays à la modestie diplomatique. Vouloir s’ériger en conscience mondiale est mal perçu. Or, l’Allemagne donne l’impression de vouloir imposer ses vues à l’Union, car elle applique les préceptes de l’ordolibéralisme – à la base de l’économie sociale de marché. Demander ainsi aux Grecs de rembourser leurs dettes et accueillir les réfugiés n’est que la stricte application des traités européens et du droit d’asile. On peut comprendre ainsi le chemin intellectuel qui a conduit la chancelière Merkel à faire preuve d’une extrême sévérité à l’égard des Grecs et d’une grande mansuétude face aux migrants. Dans un discours de remerciement prononcé à Luxembourg, le 14 novembre 2006, à l’occasion de la remise de son prix « Vision for Europe » par la fondation Edmond Israel, la Chancelière déplorait le système « d’irresponsabilité organisée » où les gouvernements européens ne respectent pas les règles qu’ils se sont eux-mêmes données. Pour elle, l’origine des crises se trouve là et il s’agit de corriger ces défauts, car l’Europe est d’abord à ses yeux un système : scientifique de formation, elle est passionnée par les détails de fonctionnement plus que par les récits historiques, plus précisément par le narratif européen.

À propos de l'auteur

Stephan Martens

Stephan Martens

Professeur d’études allemandes à l’Université de Cergy-Pontoise, directeur du Centre d’information et de recherche sur l’Allemagne contemporaine (CIRAC), président-fondateur de l’Académie franco-allemande des relations internationales de Bordeaux.

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