Magazine Diplomatie

La diplomatie française selon Emmanuel Macron

Ce qui est nouveau, c’est l’appréciation qui est faite de la montée en puissance de la Chine. Les documents qui ont été publiés depuis l’arrivée à l’Élysée d’Emmanuel Macron – et je pense notamment à la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale (1) conduite par Arnaud Danjean, qui lui a été remise en octobre 2017 – soulignent le fait que le multilatéralisme aujourd’hui est contesté et affaibli par l’attitude de trois pays : la Russie, les États-Unis et la Chine. Autrement dit, il y a probablement avec Emmanuel Macron une prise de conscience du fait que la Chine est effectivement appelée à devenir la première puissance économique mondiale, mais surtout une puissance stratégique capable de modifier les équilibres globaux et régionaux, que ce soit en mer de Chine, dans le Pacifique ou encore en Afrique – avec notamment l’installation d’une base à Djibouti –, ou par sa présence en Méditerranée.

En avril 2018, Emmanuel Macron doit effectuer une visite d’État aux États-Unis, la première accordée par Donald Trump. Il doit également répondre à l’invitation de Moscou en mai prochain et se rendre en Iran au cours de l’année. Que peut-on attendre de ces visites dans des pays stratégiques ?

Ces invitations rappellent que la France reste un « grand pays », capable non seulement d’élaborer mais aussi de conduire une politique étrangère. Cela peut sembler évident, mais en réalité, le nombre de pays européens aujourd’hui capables de le faire est très limité. Le deuxième point, c’est que les États-Unis restent notre principal allié à la fois sur le plan bilatéral et sur le plan multilatéral dans le cadre de l’OTAN. Cependant, la France, à la différence de la plupart des pays européens, souhaite maintenir un positionnement singulier et conserver une autonomie d’appréciation des situations et une autonomie de décision. À titre d’exemple, les échanges de renseignements entre Paris et Washington se sont fortement intensifiés sous Nicolas Sarkozy et François Hollande ; cette tendance se confirme avec Emmanuel Macron. La coopération militaire est étroite avec des opérations conjointes. Toutefois, les deux pays sont rivaux sur le marché de l’exportation de systèmes d’armes vis-à-vis d’un certain nombre de pays. Cette invitation faite à Emmanuel Macron est le résultat de son attitude à l’égard de Donald Trump avec lequel, en dépit des désaccords sur l’Accord de Paris notamment, il a su d’emblée instaurer une relation directe en l’invitant notamment au 14-Juillet.

En ce qui concerne la Russie, le voyage prévu au mois de mai fait aussi écho à l’accueil réservé à Vladimir Poutine à Versailles en mai 2017. Là, la problématique est différente. La Russie est considérée aujourd’hui par Paris de manière orthogonale : elle présente, certes, un certain nombre de risques et de menaces sur la sécurité européenne, mais c’est aussi un pays indispensable à cette sécurité européenne, indispensable aux équilibres sur le continent européen, avec lequel la France entretient des relations économiques substantielles et avec lequel Emmanuel Macron souhaite développer des relations au niveau des sociétés civiles.

En ce qui concerne l’Iran, c’est probablement le déplacement le plus délicat à venir. On sent poindre une crise transatlantique sur le dossier iranien, dans la mesure où l’administration Trump va probablement dénoncer en mai l’accord de Vienne, alors même que la France, à l’instar de Londres, Berlin, Moscou et Pékin, souhaite que cet accord soit mis en œuvre. Paris n’est pas favorable à un renforcement des sanctions à l’encontre de l’Iran. L’autre aspect délicat de ce voyage, c’est que la France entretient également des relations étroites avec l’Arabie saoudite, qui est en conflit avec l’Iran, et que parallèlement, l’Iran est un des acteurs principaux du conflit syrien ; les sujets de tension entre Paris et Téhéran sont donc nombreux.

Avec la lutte contre le réchauffement climatique, Emmanuel Macron semble avoir trouvé un sujet lui permettant de briller sur la scène diplomatique, notamment à la suite du retrait des États-Unis de l’accord de Paris. Peut-on parler d’une diplomatie climatique ?

À l’évidence oui. La COP21 est à mettre au crédit de la diplomatie française ; c’est un succès que l’on doit à François Hollande et à Laurent Fabius et qui positionne la France au cœur à la fois de la lutte contre le réchauffement climatique – Emmanuel Macron a d’ailleurs fait une conférence en décembre de « rappel » des engagements de la COP21 – et, plus largement, de la gestion de ce que l’on appelle les « biens communs » (en raison notamment de l’importance accordée au multilatéral que j’évoquais). Il s’agit, en d’autres termes, des enjeux de gouvernance globale qui ne peuvent pas être traités uniquement dans un cadre interétatique classique, mais requièrent une capacité de mobilisation des sociétés civiles, des organisations internationales, de l’opinion et des États. La lutte contre le réchauffement climatique participe donc de cet effort et est devenue un axe structurant de la politique étrangère française.

En mai 2017, Emmanuel Macron recevait Vladimir Poutine à Versailles. Deux mois plus tard, c’est la tour Eiffel qui était « réquisitionnée » pour un dîner avec Donald Trump. En janvier dernier, c’est à nouveau le château de Versailles qui abritait de grands patrons internationaux dans le cadre de l’évènement « Choose France ». Est-ce une volonté du chef de l’État d’utiliser les grands monuments nationaux au service de sa diplomatie ?

Oui, visiblement ! Je pense que ce qui change avec Emmanuel Macron, par rapport à ses deux prédécesseurs, c’est à la fois le style personnel, l’allant, la jeunesse, l’ouverture, mais c’est aussi son sens du symbole, qui est apparu dès le soir de son élection lorsqu’il a choisi d’intervenir au Louvre avec une symbolique très travaillée. Pour le président – et c’est pour ça qu’il faut penser les choses en termes de continuité beaucoup plus que de rupture –, l’utilisation de ces monuments nationaux permet de mettre en scène son pouvoir et d’inscrire son action dans le temps. Il cherche à présenter la France à la fois comme un pays enraciné dans son histoire, et en même temps, comme un pays moderne et ouvert au monde.

Cela apporte-t-il un réel plus ?

Quand vous lisez les réactions russes à l’invitation à Versailles, vous vous rendez compte que oui, ça a apporté quelque chose. Quand vous lisez les réactions de Donald Trump à son invitation au défilé du 14-Juillet, qui lui a inspiré son propre défilé, là aussi, vous vous rendez compte que ça a produit quelque chose.

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