La diplomatie française selon Emmanuel Macron

À l’évidence oui. La COP21 est à mettre au crédit de la diplomatie française ; c’est un succès que l’on doit à François Hollande et à Laurent Fabius et qui positionne la France au cœur à la fois de la lutte contre le réchauffement climatique – Emmanuel Macron a d’ailleurs fait une conférence en décembre de « rappel » des engagements de la COP21 – et, plus largement, de la gestion de ce que l’on appelle les « biens communs » (en raison notamment de l’importance accordée au multilatéral que j’évoquais). Il s’agit, en d’autres termes, des enjeux de gouvernance globale qui ne peuvent pas être traités uniquement dans un cadre interétatique classique, mais requièrent une capacité de mobilisation des sociétés civiles, des organisations internationales, de l’opinion et des États. La lutte contre le réchauffement climatique participe donc de cet effort et est devenue un axe structurant de la politique étrangère française.

En mai 2017, Emmanuel Macron recevait Vladimir Poutine à Versailles. Deux mois plus tard, c’est la tour Eiffel qui était « réquisitionnée » pour un dîner avec Donald Trump. En janvier dernier, c’est à nouveau le château de Versailles qui abritait de grands patrons internationaux dans le cadre de l’évènement « Choose France ». Est-ce une volonté du chef de l’État d’utiliser les grands monuments nationaux au service de sa diplomatie ?

Oui, visiblement ! Je pense que ce qui change avec Emmanuel Macron, par rapport à ses deux prédécesseurs, c’est à la fois le style personnel, l’allant, la jeunesse, l’ouverture, mais c’est aussi son sens du symbole, qui est apparu dès le soir de son élection lorsqu’il a choisi d’intervenir au Louvre avec une symbolique très travaillée. Pour le président – et c’est pour ça qu’il faut penser les choses en termes de continuité beaucoup plus que de rupture –, l’utilisation de ces monuments nationaux permet de mettre en scène son pouvoir et d’inscrire son action dans le temps. Il cherche à présenter la France à la fois comme un pays enraciné dans son histoire, et en même temps, comme un pays moderne et ouvert au monde.

Cela apporte-t-il un réel plus ?

Quand vous lisez les réactions russes à l’invitation à Versailles, vous vous rendez compte que oui, ça a apporté quelque chose. Quand vous lisez les réactions de Donald Trump à son invitation au défilé du 14-Juillet, qui lui a inspiré son propre défilé, là aussi, vous vous rendez compte que ça a produit quelque chose.

En janvier dernier, alors que le président français avait affiché ses désaccords sur les droits de l’homme avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, il a refusé de s’exprimer publiquement sur ces questions lors de sa visite en Chine, déclarant favoriser « la diplomatie du respect réciproque » avec des discussions « en tête-à-tête, et qui peuvent « être utiles et donner des résultats ». Quelle est la place accordée aux droits de l’homme dans la diplomatie menée par Emmanuel Macron ?

L’attention portée aux droits de l’homme comme thématique n’est effectivement pas l’aspect le plus visible dans l’action d’Emmanuel Macron. En revanche, le terme de « diplomatie du respect réciproque » peut, à mon avis, se comprendre comme une volonté de traiter un certain nombre de cas personnels dans l’intimité des entretiens bilatéraux. Ce sont toujours des questions très délicates, parce qu’elles concernent des cas individuels, et peuvent mettre l’interlocuteur en situation de perdre la face. Plus profondément, les Occidentaux, et la France en particulier, ont souvent été critiqués pour être assez prompts à donner des leçons aux autres. Or, on est dans un moment où les leçons occidentales, compte tenu notamment des évolutions et du comportement de certains dirigeants occidentaux, sont de moins en moins audibles aux oreilles d’autres pays. Emmanuel Macron prend sans doute acte de cette regrettable situation.

Enfin, quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels va être confronté Emmanuel Macron sur la scène internationale dans l’année à venir ?

Je dirais qu’il y en a deux principaux. Le premier, c’est la crédibilité économique de la France. Il n’y a pas de politique étrangère durable sans solidité économique du pays, c’est-à-dire qu’une politique étrangère commence, si j’ose dire, « à la maison ». La grande question concerne donc la capacité de la France à se réformer et à retrouver une vitalité économique qu’elle a perdue ou qui s’est fortement émoussée au cours des dix dernières années. Le deuxième défi, qui est d’ailleurs lié au premier, c’est l’équilibre franco-allemand qui va être créé avec le gouvernement de coalition, parce que de cet équilibre dépend tout simplement l’aptitude de l’Union européenne à faire face à différentes crises, et également la capacité d’Emmanuel Macron à relancer le projet européen. Ce dernier prend acte du fait que nous sommes d’ores et déjà dans une Europe à plusieurs vitesses et témoigne de la volonté d’Emmanuel Macron d’essayer de converger plus rapidement avec un certain nombre de pays européens, au premier rang desquels figurent évidemment l’Allemagne, l’Italie et, dans une moindre mesure, l’Espagne. L’enjeu consiste surtout à réconcilier les opinions européennes avec le projet. De ce point de vue, le résultat des élections du Parlement européen en 2019 sera l’un des premiers tests de la politique étrangère d’Emmanuel Macron.

Entretien réalisé par Thomas Delage le 28/02/2018

Note

(1) https://​www​.defense​.gouv​.fr/​d​g​r​i​s​/​p​r​e​s​e​n​t​a​t​i​o​n​/​e​v​e​n​e​m​e​n​t​s​/​r​e​v​u​e​-​s​t​r​a​t​e​g​i​q​u​e​-​d​e​-​d​e​f​e​n​s​e​-​e​t​-​d​e​-​s​e​c​u​r​i​t​e​-​n​a​t​i​o​n​a​l​e​-​2​017

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°44, « Géopolitique de la France », avril-mai 2018.

Thierry de Montbrial et Thomas Gomart (dir.), Notre intérêt national : quelle politique étrangère pour la France ?, Odile Jacob, 2017.

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