L’Initiative des trois mers, un nouveau terrain d’affrontement majeur russo-américain

Ces sanctions ont été votées par tous les États membres de l’Union européenne, mais les pays de l’Initiative des trois mers font bloc pour que la pression ne se relâche pas sur la Russie. Leurs stratégies se heurtent toutefois à la persistance de divergences entre ses membres, par exemple lorsque la Bulgarie ou la Hongrie manifestent qu’elles ne souhaitent pas non plus aller trop loin dans les sanctions vis-à-vis de la Russie du fait de liens politiques et/ou économiques spécifiques que ces pays ne souhaitent pas voir sacrifiés. [Lire à ce propos l’article de M. Bret, « Russie-Hongrie : une tête de pont poutinienne au sein de l’UE », dans Diplomatie no 88.]

Échapper à l’emprise énergétique russe et coupler l’énergie aux questions de défense

La Russie est aujourd’hui un fournisseur conséquent de gaz naturel et de pétrole de l’Union européenne. Elle est en effet son premier fournisseur de gaz naturel avec 40 % de ses importations, ce qui représente 19 % de la consommation totale de gaz de l’Union européenne, et elle est son deuxième fournisseur de pétrole, avec 20 % de ses importations et 16 % de sa consommation totale de pétrole (5). La dépendance énergétique de l’Union européenne à l’égard de la Russie est donc importante, mais elle n’est pas telle qu’il s’agisse d’un handicap majeur pour sa sécurité. En 2016, l’entreprise russe Gazprom a vendu une quantité record de gaz à l’Union européenne, son premier client, et à la Turquie, son second client, soit 179,3 milliards de mètres cubes, en hausse de 12 % par rapport à 2015. De fait, l’Union européenne constitue la destination de près de 60 % des exportations russes de pétrole brut et de 75 % de ses exportations de gaz naturel. À la lecture de ces pourcentages, il n’est donc pas illégitime de se demander qui est dépendant de qui, et qui est finalement l’entité la plus vulnérable, sachant que la Russie n’exporte massivement que des matières premières. Le fonctionnement de ce pays repose sur une économie de rente engendrant les problèmes classiques de Dutch Disease, cette « maladie hollandaise » (6) qui caractérise les pays trop dépendants pour leurs revenus de l’exportation de matières premières et qui se servent le plus souvent de leurs rentes à mauvais escient, favorisant la mauvaise gouvernance et une gestion hasardeuse de l’économie.

Si l’on regarde plus précisément, pays par pays, la dépendance aux matières premières russes importées dans l’Union, la part russe dans les besoins gaziers est de 37 % en Allemagne et en Italie et de 24 % en France, sachant que pour la France, par exemple, le gaz représentait 14,2 % de ses besoins énergétiques globaux en 2015 ; ce qui ramène la proportion de gaz russe dans le bilan énergétique global de notre pays à 3,4 %. Les pays d’Europe centrale sont proportionnellement plus dépendants des importations russes, avec des taux de 80 % en Pologne ou de 65 % en Autriche pour leurs besoins gaziers, mais cette dépendance ne dépasse jamais 35 % du bilan énergétique global de ces pays. Afficher régulièrement, comme c’est le plus souvent le cas, des taux de dépendance au gaz russe proches de 100 %, pour la Slovaquie ou les trois pays baltes, n’a cependant guère de sens, car la proportion de gaz consommé et importé de Russie doit être rapportée au bilan énergétique global pour arriver à mesurer la dépendance globale de ces pays aux hydrocarbures russes. En réalité, ce type de chiffre sert surtout aux pays membres de l’Initiative des trois mers pour expliquer et justifier qu’ils sont dangereusement dépendants des Russes pour leurs besoins en énergie et qu’il est donc nécessaire de s’en prémunir en réduisant la part du gaz ou du pétrole russe dans leur bilan énergétique.

Pour les pays de l’Initiative des trois mers, il est vital de limiter les importations de Russie pour des raisons historiques tout d’abord, car leur histoire commune a été marquée par un passé fréquemment conflictuel ; pour des raisons économiques ensuite, car il faut trouver des alternatives moins chères aux énergies russes du fait de la nécessité de financer la poursuite de leur modernisation pour définitivement s’éloigner de la période communiste honnie ; enfin pour des raisons culturelles, car la majorité de ces pays, à l’exception de la Roumanie et de la Bulgarie qui appartiennent tous deux à la sphère orthodoxe, estime que « la Russie n’est décidément pas un pays européen » et fait partie d’un autre monde.

À ces différentes raisons s’ajoute un dernier élément clef qui est la volonté de réduire la part des revenus de l’État russe tirés des hydrocarbures qui sert à financer la relance des programmes d’armement. Ainsi, la Russie est repassée devant l’Arabie saoudite en 2016 pour reprendre la troisième place mondiale en matière de dépenses militaires. Elle a consacré 69,2 milliards de dollars à sa défense, soit 5,9 % de plus qu’en 2015 et 5,3 % de son PIB, un record depuis la fin de l’Union soviétique en 1991. Dans l’esprit des pays membres de l’Initiative des trois mers, réduire les revenus russes tirés des hydrocarbures, c’est mécaniquement limiter la capacité de la Russie de moderniser son arsenal militaire.

Répondre à l’offre énergétique américaine qui propose de garantir la sécurité énergétique des partenaires de cette initiative

Face à cette menace directe sur ses intérêts économiques et stratégiques, la Russie ne peut effectivement rester sans réagir face aux actions des membres de l’Initiative des trois mers. Son premier partenaire européen, l’Allemagne, est déjà un premier atout, car le choix de renoncer au nucléaire fait par la chancelière Angela Merkel en 2011 l’a conduit à augmenter ses importations de charbon venu des États-Unis et de gaz venu de Russie. Cette dernière sait que pour redevenir plus propre et pour limiter ses émissions de gaz à effet de serre issus de la combustion du charbon, l’Allemagne a plus que jamais besoin du gaz russe pour verdir son bilan carbone et faire que sa transition énergétique passe en réalité par un appel massif au gaz.

Autre atout, face à l’expansionnisme gazier des États-Unis et aux propositions faites par DonaldTrump aux pays d’Europe centrale, la Russie cherche depuis plusieurs années à trouver des alternatives au marché européen. Ces alternatives existent en Asie, pas seulement en Chine, mais aussi au Japon, traumatisé par Fukushima, et en Corée du Sud. Les premières livraisons de gaz russe à la Chine via le gigantesque projet de gazoduc Force de Sibérie pourraient commencer dès décembre 2019. La Russie avait en effet conclu le 21 mai 2014 un contrat d’approvisionnement gazier avec la Chine de 400 milliards de dollars sur trente ans, impliquant la construction de ce gazoduc reliant ces deux pays, via la Iakoutie, la mer du Japon et l’est de la frontière chinoise, soit plus de 4000 km de conduites. [Lire à ce propos le dossier « Poutine, cap vers l’Asie » dans Diplomatie no 86.]

Enfin, il existe un élément sur lequel les pays de l’Initiative des trois mers n’ont aucune prise, c’est l’importance relative des richesses minérales russes en métaux indispensables aux énergies renouvelables et à la transition énergétique. La Russie disposerait potentiellement de 16 % des réserves mondiales de béryllium, 11 % du chrome, 22 % du cuivre, 38 % du manganèse, 79 % du mercure, 15 % du nickel, 16 % du niobium, 10 % du platine, 7 % du tantale, 49 % du vanadium, 24 % du zinc, ainsi que des réserves importantes en métaux de la famille des terres rares. La transition énergétique européenne ne pourra totalement se passer de ces ressources ; ce qui est un élément clef pour limiter la capacité d’influence des pays de l’Initiative des trois mers dans l’Union européenne.

L’Initiative des trois mers est une conséquence directe du retour actif de la Russie dans les affaires géopolitiques du continent européen et de son environnement immédiat, comme le Caucase ou le Proche-Orient. Ses douze pays participants ont eu une histoire souvent conflictuelle avec la Russie, parfois dramatique, comme les trois pays baltes ou la Pologne, et ces traumatismes sont aujourd’hui la cause et l’explication de leur action. Cette démarche introduit une nouvelle forme d’incertitude sur l’avenir de l’Union européenne, car les États qui la constituent n’ont jamais été capables depuis la fin de la guerre froide de construire une politique commune claire à l’égard de la Russie, sur la défense ou sur l’énergie. Il n’est donc pas étonnant de constater que de nouvelles forces centrifuges s’installent en Europe. Elles ne sont que le fruit des égarements et renoncements récents des politiques de l’Union et de ses membres dans leur ensemble.

Le projet de l’Initiative des trois mers

* Ces propos n’engagent que leur auteur et ne sauraient impliquer les établissements qui l’emploient.

Notes

(1) Dorota Richard, doctorante à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), a présenté le forum de Dubrovnik dans une brève tribune parue en décembre 2016 (http://​bit​.ly/​2​A​n​M​VZ1).

(2) Le think tank polonais PISM présente dans son bulletin no 63 de juin 2017 l’objectif affiché de cette initiative : réduire la dépendance de l’Europe centrale au gaz russe (http://​bit​.ly/​2​s​W​a​fNh).

(3) Ce texte est disponible en ligne (http://​bit​.ly/​2​e​R​E​fAf).

(4) La Hongrie, la Pologne et la République tchèque ont adhéré à l’OTAN en 1999. La Bulgarie, les trois pays baltes, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie ont adhéré en 2004. Enfin, la Croatie a adhéré en 2009. L’Autriche reste un pays neutre à titre constitutionnel (Neutralitätsgesetz) depuis le 26 octobre 1955. Cette neutralité n’est pas remise en cause, même si l’Autriche a rejoint le Partenariat pour la paix (PPP) de l’OTAN dans les années 1990 aux côtés d’autres pays neutres comme la Finlande ou la Suède.

À propos de l'auteur

Christophe-Alexandre Paillard

Christophe-Alexandre Paillard

Haut fonctionnaire, maître de conférences à Sciences Po Paris, à l’IEP de Rennes et à l’Institut catholique de Paris, chercheur associé de l’Université Bernardo O’Higgins (UBO, Santiago, Chili), responsable du cours sur l’économie et la société brésilienne de l’École de guerre économique (EGE).

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