Magazine Diplomatie

L’Initiative des trois mers, un nouveau terrain d’affrontement majeur russo-américain

De là sont nées de multiples incompréhensions entre Européens de l’ouest et de l’est, manifestées en Pologne par une préférence marquée pour l’achat de matériels militaires américains plutôt qu’européens, comme les avions de combat F-16, ou, plus récemment, par le refus du gouvernement polonais d’acheter des hélicoptères au groupe Airbus, à rebours des engagements pris précédemment. En France, ces positions polonaises ont été perçues comme inamicales et profondément anti-européennes.

Plus grave, en novembre 2017, ces différences d’approche, par exemple sur la question des migrants venus du Moyen-Orient et d’Asie centrale, ont conduit la France, l’Allemagne, la Finlande, la Suède, la Belgique et les Pays-Bas à vouloir conditionner l’allocation de fonds destinés aux pays les plus pauvres de l’Union au respect des valeurs démocratiques fondamentales, en pointant du doigt la Pologne et la Hongrie. Il n’en fallait pas plus pour creuser un fossé déjà béant entre les deux parties de l’Union européenne, encourageant ainsi plus que jamais l’avancée de l’Initiative des trois mers.

Développer une solidarité régionale de sécurité indépendante de l’Union européenne pour mieux faire face aux Russes

L’Initiative des trois mers peut être considérée comme un moyen, pour les douze pays qui adhèrent à ce projet, de reprendre en main leur destin politique et de peser collectivement face à des pays comme l’Allemagne, mais aussi la France, qu’ils estiment distanciés de leurs intérêts stratégiques les plus fondamentaux : se protéger des Russes d’une part ; établir un cordon sanitaire vis-à-vis de ce pays d’autre part, parce qu’ils le jugent expansionniste, en insistant sur une présence militaire russe subie et menaçante en Crimée, en Transnistrie, en Ossétie-du-Sud, en Abkhazie ou en Ukraine orientale.

De fait, les pays qui adhèrent à l’Initiative des trois mers ont en commun, à l’exception de l’Autriche, même si sa partie orientale fut occupée par l’Union soviétique de 1945 à 1955, d’avoir tous connu des régimes communistes d’inspiration soviétique, y compris pour la Slovénie et la Croatie qui, en tant qu’anciennes républiques de la fédération yougoslave, se trouvaient sous l’autorité du régime dictatorial créé par le maréchal Tito en 1945.

Aujourd’hui, ces pays ne craignent pas de restauration du communisme soviétique, mais ils estiment que la Russie est redevenue une menace majeure pour leur sécurité et leur indépendance. Pour répondre à cette menace, ces pays ont progressivement adhéré à l’OTAN pour obtenir des garanties de sécurité qu’ils ne pensaient pas obtenir de l’Union européenne (4). Ils se sont même engagés, pour certains d’entre eux, aux côtés des États-Unis dans des opérations politiquement contestables, comme la Pologne en Irak en 2003, pour afficher leur fidélité à l’alliance transatlantique, seule capable de maintenir au large la menace russe.

Les évènements de Crimée et son annexion par la Russie en mars 2014 ont conduit les pays d’Europe centrale à l’origine de l’Initiative des trois mers à accélérer le processus politique visant à coordonner leurs actions. Ces pays ont été les premiers à pousser à la reconduction des sanctions économiques contre la Russie, au moins jusqu’au 23 juin 2018, pour prix de l’annexion de la Crimée. Ces sanctions sont diversifiées et concernent notamment « l’importation de produits originaires de Crimée ou de Sébastopol dans l’Union » et « les investissements en Crimée ou à Sébastopol ». Aucun Européen ni aucune société établie dans l’Union ne peut ainsi y acquérir des biens immobiliers ou y financer des sociétés. De même, les activités touristiques en Crimée sont interdites. Les navires de croisière européens « ne peuvent pas faire escale dans les ports de la péninsule de Crimée, sauf en cas d’urgence ».

Ces sanctions ont été votées par tous les États membres de l’Union européenne, mais les pays de l’Initiative des trois mers font bloc pour que la pression ne se relâche pas sur la Russie. Leurs stratégies se heurtent toutefois à la persistance de divergences entre ses membres, par exemple lorsque la Bulgarie ou la Hongrie manifestent qu’elles ne souhaitent pas non plus aller trop loin dans les sanctions vis-à-vis de la Russie du fait de liens politiques et/ou économiques spécifiques que ces pays ne souhaitent pas voir sacrifiés. [Lire à ce propos l’article de M. Bret, « Russie-Hongrie : une tête de pont poutinienne au sein de l’UE », dans Diplomatie no 88.]

Échapper à l’emprise énergétique russe et coupler l’énergie aux questions de défense

La Russie est aujourd’hui un fournisseur conséquent de gaz naturel et de pétrole de l’Union européenne. Elle est en effet son premier fournisseur de gaz naturel avec 40 % de ses importations, ce qui représente 19 % de la consommation totale de gaz de l’Union européenne, et elle est son deuxième fournisseur de pétrole, avec 20 % de ses importations et 16 % de sa consommation totale de pétrole (5). La dépendance énergétique de l’Union européenne à l’égard de la Russie est donc importante, mais elle n’est pas telle qu’il s’agisse d’un handicap majeur pour sa sécurité. En 2016, l’entreprise russe Gazprom a vendu une quantité record de gaz à l’Union européenne, son premier client, et à la Turquie, son second client, soit 179,3 milliards de mètres cubes, en hausse de 12 % par rapport à 2015. De fait, l’Union européenne constitue la destination de près de 60 % des exportations russes de pétrole brut et de 75 % de ses exportations de gaz naturel. À la lecture de ces pourcentages, il n’est donc pas illégitime de se demander qui est dépendant de qui, et qui est finalement l’entité la plus vulnérable, sachant que la Russie n’exporte massivement que des matières premières. Le fonctionnement de ce pays repose sur une économie de rente engendrant les problèmes classiques de Dutch Disease, cette « maladie hollandaise » (6) qui caractérise les pays trop dépendants pour leurs revenus de l’exportation de matières premières et qui se servent le plus souvent de leurs rentes à mauvais escient, favorisant la mauvaise gouvernance et une gestion hasardeuse de l’économie.

Si l’on regarde plus précisément, pays par pays, la dépendance aux matières premières russes importées dans l’Union, la part russe dans les besoins gaziers est de 37 % en Allemagne et en Italie et de 24 % en France, sachant que pour la France, par exemple, le gaz représentait 14,2 % de ses besoins énergétiques globaux en 2015 ; ce qui ramène la proportion de gaz russe dans le bilan énergétique global de notre pays à 3,4 %. Les pays d’Europe centrale sont proportionnellement plus dépendants des importations russes, avec des taux de 80 % en Pologne ou de 65 % en Autriche pour leurs besoins gaziers, mais cette dépendance ne dépasse jamais 35 % du bilan énergétique global de ces pays. Afficher régulièrement, comme c’est le plus souvent le cas, des taux de dépendance au gaz russe proches de 100 %, pour la Slovaquie ou les trois pays baltes, n’a cependant guère de sens, car la proportion de gaz consommé et importé de Russie doit être rapportée au bilan énergétique global pour arriver à mesurer la dépendance globale de ces pays aux hydrocarbures russes. En réalité, ce type de chiffre sert surtout aux pays membres de l’Initiative des trois mers pour expliquer et justifier qu’ils sont dangereusement dépendants des Russes pour leurs besoins en énergie et qu’il est donc nécessaire de s’en prémunir en réduisant la part du gaz ou du pétrole russe dans leur bilan énergétique.

À propos de l'auteur

Christophe-Alexandre Paillard

Christophe-Alexandre Paillard

Haut fonctionnaire, maître de conférences à Sciences Po Paris, à l’IEP de Rennes et à l’Institut catholique de Paris, chercheur associé de l’Université Bernardo O’Higgins (UBO, Santiago, Chili), responsable du cours sur l’économie et la société brésilienne de l’École de guerre économique (EGE).

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR