Magazine Diplomatie

L’antagonisme irano-saoudien et le nouveau grand jeu au Moyen-Orient

Le 4 octobre 2017, le président turc Recep Tayyip Erdogan est reçu à Téhéran par son homologue iranien Hassan Rohani. Au cours de l’année 2017, outre leur volonté d’intensifier leurs relations commerciales, plusieurs dossiers ont contribué au rapprochement d’Ankara et de Téhéran: la crise syrienne, les aspirations indépendantistes kurdes, qu’ils ont rejetées l’un et l’autre et le blocus instauré par l’Arabie saoudite et ses alliés contre le Qatar. (© President.ir)

Si Téhéran a su, depuis 2011, tirer profit des faiblesses et divisions du monde arabe ainsi que des erreurs de calcul commises par l’Arabie saoudite et l’administration américaine, ses ambitions régionales se heurtent néanmoins à d’importantes limites domestiques et internationales.

L’antagonisme géopolitique, idéologique, pour le leadership du monde musulman, qui oppose l’Iran et l’Arabie saoudite depuis la fondation de la République islamique en 1979 – à l’exception de quelques tentatives de rapprochement – a pris une coloration sectaire plus marquée à la suite du renversement de Saddam Hussein en 2003, puis des « printemps arabes » qui ont débuté en 2011. C’est au Moyen-Orient qu’il s’exprime principalement, à la fois dans la péninsule Arabique et au Proche-Orient, où la fracture confessionnelle s’est accentuée. L’année 2017 a vu d’importantes évolutions et transformations dans la région, qui ne sont pas sans l’influencer.

Les avancées de la politique régionale de l’Iran face à Riyad

C’est sans doute en Syrie que les avancées de l’Iran sont les plus évidentes depuis 2011, malgré le coût exorbitant de cette implication dans le conflit pour son économie – de 6 à 15-20 milliards de dollars par an selon les estimations (1). En association avec la Russie, Téhéran a réussi à assurer la survie de son allié de longue date, le régime syrien, même si Bachar el-Assad se maintient dans un pays ruiné qu’il ne contrôle pas complètement. Il a non seulement protégé son allié et conservé son alliance, mais il peut aussi se targuer d’une « victoire » militaire sur le terrain syrien, tant contre Daech que sur les forces anti-Assad soutenues par les États-Unis, la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar et la Jordanie. Cette « victoire » réhausse son prestige et son statut et constitue également un excellent instrument pour sa propagande. Au cours du conflit, un grand nombre d’opérationnels iraniens – essentiellement des Gardiens de la Révolution – ont été déployés. Si des pertes substantielles ont été enregistrées – au moins 527 morts entre janvier 2012 et décembre 2017 (2) –, les Gardiens y ont cependant renforcé leur expérience militaire et étendu les réseaux et l’influence de Téhéran. Il en est de même pour le Hezbollah libanais, proche de l’Iran depuis sa fondation, qui a été profondément impliqué dans les combats en Syrie. Téhéran a aussi réussi à installer sur le terrain syrien d’autres groupes et milices composées de combattants chiites (Irakiens, Afghans, Pakistanais), renforçant d’autant pour l’avenir sa capacité d’action et d’influence dans ce pays, quelle que soit par ailleurs l’issue des discussions de paix en cours. Ces diverses forces présentes physiquement sur le terrain syrien constituent en outre des moyens de pression et de nuisance supplémentaires face à Israël. La République islamique est ainsi devenue un acteur politique difficilement contournable au Levant, objectif majeur de sa politique régionale. C’est un « protecteur » dont le poids pèse aujourd’hui plus lourd sur Bachar el-Assad qu’auparavant. Téhéran a également consolidé sa présence économique en Syrie grâce à ses prêts – qui se chiffrent en milliards de dollars (3) –, à sa participation à l’ébauche de reconstruction du pays, et à divers accords commerciaux conclus depuis 2011 avec Damas (même si d’autres pays, comme la Russie ou la Turquie, sont des partenaires commerciaux plus importants).

Au Liban, où la classe politique est divisée entre le Hezbollah et ses alliés d’une part, et une coalition dirigée par Saad Hariri appuyée notamment par les Saoudiens d’autre part, la rivalité entre les deux pays, mise entre parenthèses depuis quelques années, a connu un développement rocambolesque le 4 novembre 2017 quand, sous la pression directe du Royaume saoudien (4), le Premier ministre, alors en déplacement à Riyad, a annoncé soudainement sa démission. Saad Hariri a accusé à cette occasion le Hezbollah (qui fait partie de son gouvernement) et son allié iranien de « mainmise » sur le Liban. Après une période d’incertitude et une médiation de la France, il a finalement pu regagner son pays fin novembre. Il a suspendu sa démission le 5 décembre, non sans avoir fait part de son souhait de voir le Liban adopter une politique de distanciation à l’égard des conflits régionaux, en contradiction avec l’engagement du Hezbollah au côté du régime de Damas. In fine cependant, le calcul saoudien qui visait à mettre Téhéran et ses alliés en difficulté au Liban s’est révélé contre-productif. Le Liban est retourné au statu quo ante – Téhéran a intérêt à la préservation de la stabilité de ce pays étant donné son importance dans sa stratégie face à Israël et l’influence majeure qu’il y exerce grâce à ses liens avec le Hezbollah –, mais avec un Premier ministre affaibli.

Au Yémen, l’Iran a habilement joué des craintes, d’un certain aveuglement et de l’inexpérience de la jeune élite dirigeante saoudienne. Il a poursuivi une politique destinée à inciter Riyad à s’engager dans un conflit asymétrique, ingagnable sur le terrain comme l’a historiquement démontré l’intervention égyptienne de 1962-1970 (5). Mêlant un soutien diplomatique et rhétorique important aux houthis zaydites (branche issue du chiisme), à une aide militaire et logistique réelle, mais de très faible intensité et de faible coût, il a entraîné Riyad dans une intervention militaire coûteuse qui s’enlise depuis 2015 comme l’espérait Téhéran et fait l’objet de critiques croissantes de la communauté internationale en raison de ses conséquences désastreuses sur le plan humanitaire. Riyad s’opiniâtre malgré tout dans son engagement militaire. La nervosité du Royaume s’est même amplifiée à la suite de tirs de missile (trois en 2017) depuis le Yémen vers son territoire. À l’occasion du premier tir de novembre 2017, le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, a accusé Téhéran d’être responsable de cette « agression militaire directe », qui « pourrait être considérée comme un acte de guerre contre le royaume ». Face à cette rhétorique, l’Iran s’est posé en régime modéré en appelant Riyad à ne pas jouer avec le feu. Il a par ailleurs engrangé des succès tactiques supplémentaires au Yémen avec le renforcement de la mainmise des houthis sur Sanaa dans le sillage de l’assassinat de l’ex-président Saleh. Ce dernier, leur ancien allié, cherchait à reprendre langue avec Riyad, raison pour laquelle les houthis l’ont éliminé en décembre 2017. Cette disparition empêche Riyad de capitaliser sur la rupture de cette alliance. Le futur reste aujourd’hui très incertain au Yémen. La situation chaotique sur le terrain ne laisse pas entrevoir de solution rapide de sortie de crise. La poursuite de la guerre civile empêche Riyad de se désengager rapidement de ce pays, une bonne nouvelle, vue de Téhéran.

À propos de l'auteur

Mohammad-Reza Djalili

Mohammad-Reza Djalili

Spécialiste de l’Iran et professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, Mohammad Reza Djalili est né à Téhéran et possède la double nationalité suisse et iranienne. Docteur en science politique et diplomatique de l'Université Libre de Bruxelles, il a enseigné dans plusieurs universités, notamment à Paris et Téhéran. Il est co-auteur avec Thierry Kellner de "L’Iran en 100 questions" (Tallandier, 2016).

À propos de l'auteur

Thierry Kellner

Thierry Kellner

Maître de conférences au Département de science politique de l’Université libre de Bruxelles (ULB).

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