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L’antagonisme irano-saoudien et le nouveau grand jeu au Moyen-Orient

Le 4 octobre 2017, le président turc Recep Tayyip Erdogan est reçu à Téhéran par son homologue iranien Hassan Rohani. Au cours de l’année 2017, outre leur volonté d’intensifier leurs relations commerciales, plusieurs dossiers ont contribué au rapprochement d’Ankara et de Téhéran: la crise syrienne, les aspirations indépendantistes kurdes, qu’ils ont rejetées l’un et l’autre et le blocus instauré par l’Arabie saoudite et ses alliés contre le Qatar. (© President.ir)

Si Téhéran a su, depuis 2011, tirer profit des faiblesses et divisions du monde arabe ainsi que des erreurs de calcul commises par l’Arabie saoudite et l’administration américaine, ses ambitions régionales se heurtent néanmoins à d’importantes limites domestiques et internationales.

L’antagonisme géopolitique, idéologique, pour le leadership du monde musulman, qui oppose l’Iran et l’Arabie saoudite depuis la fondation de la République islamique en 1979 – à l’exception de quelques tentatives de rapprochement – a pris une coloration sectaire plus marquée à la suite du renversement de Saddam Hussein en 2003, puis des « printemps arabes » qui ont débuté en 2011. C’est au Moyen-Orient qu’il s’exprime principalement, à la fois dans la péninsule Arabique et au Proche-Orient, où la fracture confessionnelle s’est accentuée. L’année 2017 a vu d’importantes évolutions et transformations dans la région, qui ne sont pas sans l’influencer.

Les avancées de la politique régionale de l’Iran face à Riyad

C’est sans doute en Syrie que les avancées de l’Iran sont les plus évidentes depuis 2011, malgré le coût exorbitant de cette implication dans le conflit pour son économie – de 6 à 15-20 milliards de dollars par an selon les estimations (1). En association avec la Russie, Téhéran a réussi à assurer la survie de son allié de longue date, le régime syrien, même si Bachar el-Assad se maintient dans un pays ruiné qu’il ne contrôle pas complètement. Il a non seulement protégé son allié et conservé son alliance, mais il peut aussi se targuer d’une « victoire » militaire sur le terrain syrien, tant contre Daech que sur les forces anti-Assad soutenues par les États-Unis, la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar et la Jordanie. Cette « victoire » réhausse son prestige et son statut et constitue également un excellent instrument pour sa propagande. Au cours du conflit, un grand nombre d’opérationnels iraniens – essentiellement des Gardiens de la Révolution – ont été déployés. Si des pertes substantielles ont été enregistrées – au moins 527 morts entre janvier 2012 et décembre 2017 (2) –, les Gardiens y ont cependant renforcé leur expérience militaire et étendu les réseaux et l’influence de Téhéran. Il en est de même pour le Hezbollah libanais, proche de l’Iran depuis sa fondation, qui a été profondément impliqué dans les combats en Syrie. Téhéran a aussi réussi à installer sur le terrain syrien d’autres groupes et milices composées de combattants chiites (Irakiens, Afghans, Pakistanais), renforçant d’autant pour l’avenir sa capacité d’action et d’influence dans ce pays, quelle que soit par ailleurs l’issue des discussions de paix en cours. Ces diverses forces présentes physiquement sur le terrain syrien constituent en outre des moyens de pression et de nuisance supplémentaires face à Israël. La République islamique est ainsi devenue un acteur politique difficilement contournable au Levant, objectif majeur de sa politique régionale. C’est un « protecteur » dont le poids pèse aujourd’hui plus lourd sur Bachar el-Assad qu’auparavant. Téhéran a également consolidé sa présence économique en Syrie grâce à ses prêts – qui se chiffrent en milliards de dollars (3) –, à sa participation à l’ébauche de reconstruction du pays, et à divers accords commerciaux conclus depuis 2011 avec Damas (même si d’autres pays, comme la Russie ou la Turquie, sont des partenaires commerciaux plus importants).

Au Liban, où la classe politique est divisée entre le Hezbollah et ses alliés d’une part, et une coalition dirigée par Saad Hariri appuyée notamment par les Saoudiens d’autre part, la rivalité entre les deux pays, mise entre parenthèses depuis quelques années, a connu un développement rocambolesque le 4 novembre 2017 quand, sous la pression directe du Royaume saoudien (4), le Premier ministre, alors en déplacement à Riyad, a annoncé soudainement sa démission. Saad Hariri a accusé à cette occasion le Hezbollah (qui fait partie de son gouvernement) et son allié iranien de « mainmise » sur le Liban. Après une période d’incertitude et une médiation de la France, il a finalement pu regagner son pays fin novembre. Il a suspendu sa démission le 5 décembre, non sans avoir fait part de son souhait de voir le Liban adopter une politique de distanciation à l’égard des conflits régionaux, en contradiction avec l’engagement du Hezbollah au côté du régime de Damas. In fine cependant, le calcul saoudien qui visait à mettre Téhéran et ses alliés en difficulté au Liban s’est révélé contre-productif. Le Liban est retourné au statu quo ante – Téhéran a intérêt à la préservation de la stabilité de ce pays étant donné son importance dans sa stratégie face à Israël et l’influence majeure qu’il y exerce grâce à ses liens avec le Hezbollah –, mais avec un Premier ministre affaibli.

Au Yémen, l’Iran a habilement joué des craintes, d’un certain aveuglement et de l’inexpérience de la jeune élite dirigeante saoudienne. Il a poursuivi une politique destinée à inciter Riyad à s’engager dans un conflit asymétrique, ingagnable sur le terrain comme l’a historiquement démontré l’intervention égyptienne de 1962-1970 (5). Mêlant un soutien diplomatique et rhétorique important aux houthis zaydites (branche issue du chiisme), à une aide militaire et logistique réelle, mais de très faible intensité et de faible coût, il a entraîné Riyad dans une intervention militaire coûteuse qui s’enlise depuis 2015 comme l’espérait Téhéran et fait l’objet de critiques croissantes de la communauté internationale en raison de ses conséquences désastreuses sur le plan humanitaire. Riyad s’opiniâtre malgré tout dans son engagement militaire. La nervosité du Royaume s’est même amplifiée à la suite de tirs de missile (trois en 2017) depuis le Yémen vers son territoire. À l’occasion du premier tir de novembre 2017, le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, a accusé Téhéran d’être responsable de cette « agression militaire directe », qui « pourrait être considérée comme un acte de guerre contre le royaume ». Face à cette rhétorique, l’Iran s’est posé en régime modéré en appelant Riyad à ne pas jouer avec le feu. Il a par ailleurs engrangé des succès tactiques supplémentaires au Yémen avec le renforcement de la mainmise des houthis sur Sanaa dans le sillage de l’assassinat de l’ex-président Saleh. Ce dernier, leur ancien allié, cherchait à reprendre langue avec Riyad, raison pour laquelle les houthis l’ont éliminé en décembre 2017. Cette disparition empêche Riyad de capitaliser sur la rupture de cette alliance. Le futur reste aujourd’hui très incertain au Yémen. La situation chaotique sur le terrain ne laisse pas entrevoir de solution rapide de sortie de crise. La poursuite de la guerre civile empêche Riyad de se désengager rapidement de ce pays, une bonne nouvelle, vue de Téhéran.

En Irak, la politique de Téhéran est surtout motivée par la préservation de sa propre sécurité, l’Irak étant le seul pays arabe avec lequel il partage une frontière terrestre commune. Sur le plan historique, la minorité sunnite, qui lui a été plus ou moins hostile, a dominé la scène politique de ce pays jusqu’à l’intervention américaine de 2003. Ce passé et, surtout, la guerre Iran-Irak (1980-1988) expliquent son importance pour l’Iran. Depuis 2003, alors que Riyad, hostile au nouveau pouvoir chiite, s’est longtemps désengagé du terrain irakien, Téhéran y a au contraire été très actif, y développant une présence multiforme à la fois politique, économique, culturelle, religieuse, médiatique, et même énergétique, avec la conclusion d’accords gaziers et la construction de gazoducs reliant les deux pays. En intervenant en Irak, Téhéran a cherché à contribuer à la consolidation de l’État irakien, dirigé pour la première fois par les chiites, avec lequel il veut établir des relations amicales et apaisées, tout en s’assurant par le renforcement de divers instruments et moyens d’influence que ses intérêts seront respectés dans ce pays. C’est pourquoi Téhéran a appuyé Bagdad face aux revendications kurdes et s’est fortement impliqué dans la lutte contre Daech, par le biais des nombreuses milices et des Unités de mobilisation populaires chiites qu’il soutient. Avec la reprise de Mossoul à l’été 2017 et l’élimination quasi totale de Daech du territoire irakien en novembre suivant, Téhéran pourrait chercher à transformer ces milices en relais politico-militaires afin de s’assurer d’un puissant levier d’influence supplémentaire dans le système politique irakien. Son bilan n’est pourtant pas complètement positif face à l’Arabie saoudite. Riyad a en effet reconsidéré sa politique et cherché à normaliser ses relations avec Bagdad. Il a rouvert son ambassade en Irak en 2015 et un rapprochement bilatéral s’est mis en place puis accéléré depuis l’été 2017, ce qui constitue un nouveau défi pour Téhéran. Il ne faut par ailleurs négliger ni le sentiment national irakien, ni la complexité de la scène politique irakienne (notamment, les rivalités inter-chiites), autant d’opportunités dont les Saoudiens peuvent tirer profit. Au sein même de la communauté chiite irakienne, certains jouent en effet la carte du « nationalisme » et critiquent la « tutelle » iranienne pour mieux se positionner sur l’échiquier politique interne. C’est le cas de Moqtada al-Sadr qui a effectué en août 2017, au grand mécontentement de Téhéran, une visite inédite en Arabie saoudite avant de se rendre aux Émirats arabes unis. Riyad pourrait s’appuyer notamment sur lui pour créer des difficultés à l’Iran en Irak. En définitive, si Téhéran dispose de nombreux leviers dans ce pays, le facteur saoudien pourrait contribuer à y freiner, dans une certaine mesure, son influence.

Au regard de ses autres voisins du golfe Persique, Téhéran a su pragmatiquement tirer profit des tensions qui ont éclaté entre le Royaume saoudien et ses alliés (Émirats arabes unis, Bahreïn mais aussi Yémen et Égypte) d’un côté et le Qatar de l’autre. Tous ces États ont en effet rompu leurs relations diplomatiques avec Doha en juin 2017. Face à l’embargo imposé à ce dernier et mis en place principalement par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, l’Iran a exprimé sa solidarité avec Doha et coopère avec lui, mais aussi la Turquie, proche de Doha, pour trouver des voies alternatives pour son approvisionnement commercial. Un accord sur l’intensification des échanges et la circulation des marchandises entre les trois pays a ainsi été conclu en novembre 2017. Téhéran et Doha ont par ailleurs rétabli leurs relations diplomatiques à la fin août 2017 et travaillent à consolider leur coopération, notamment en matière de transport aérien. La question du Qatar a divisé un peu plus le Conseil de coopération du Golfe (CCG) – Téhéran n’oublie pas que cette organisation a été créée durant la guerre Iran-Irak afin de soutenir Saddam Hussein, ce qui fragilise la position régionale de Riyad et constitue donc un atout non négligeable pour la République islamique.

Outre le rapprochement avec le Qatar, l’Iran a cultivé les liens privilégiés, tissés de longue date, avec Oman. Il a cherché à les étendre, par l’intensification des visites diplomatiques, l’accroissement du commerce bilatéral – multiplié par trois entre 2013-2014 et 2016-2017, passant de 148 à 540 millions de dollars –, la mise en place de nouvelles liaisons maritimes entre les ports des deux pays (notamment Khorramshahr et le port omanais de Sohar) ou en proposant à son voisin de l’approvisionner en gaz naturel. Un accord de fourniture avait été signé en 2013 et des discussions autour de la construction des infrastructures de transport (terrestres et sous-marines) nécessaires étaient en cours à l’hiver 2017/2018. Ce sultanat, qui n’a pas oublié que l’intervention iranienne – celle du dernier Chah en l’occurrence – l’a sauvé du chaos, a traditionnellement cherché à maintenir un équilibre dans ses relations extérieures entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Il a joué un rôle clé de médiateur entre Téhéran et Washington dans la question nucléaire et, sur le dossier du Yémen, Mascate est très critique de la politique menée par Riyad. Vu d’Iran, ce dernier positionnement et la politique de neutralité omanaise dans le contexte de l’antagonisme saoudo-iranien est une carte utile ; elle permet d’éviter un alignement complet de ses voisins arabes sur la politique saoudienne, contribue à écarter une éventuelle position commune face à lui au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et démontre un peu plus que Téhéran n’est pas isolé dans le golfe Persique. Si les désaccords entre Mascate et Riyad offrent des marges de manœuvres utiles à l’Iran, Oman pourrait aussi s’avérer précieux en offrant un canal de communication pour reprendre langue un jour avec le voisin saoudien.

Ailleurs dans le Golfe, les relations de l’Iran avec ses voisins restent toutefois délicates, ces derniers étant plus proches des positions de Riyad. Elles sont tendues avec les Émirats arabes unis, qui sont engagés dans la guerre du Yémen aux côtés de l’Arabie saoudite, et ont adopté des positions très critiques de la politique régionale de Téhéran. Une vision partagée par leur population (6). Avec le Bahreïn, très proche de Riyad, les rapports demeurent également très tendus. Téhéran poursuit ses critiques des autorités de ce petit royaume dont la majorité de la population est chiite alors que le pouvoir est aux mains d’une dynastie sunnite. Manama l’accuse de son côté de soutenir une politique de déstabilisation du Royaume (7) tandis que, vu du côté iranien, l’on considère que depuis les printemps arabes, Bahreïn est devenu une sorte de dépendance saoudienne. Bien que menant apparemment une politique indépendante face à Riyad, tout en offrant ses bons offices pour contribuer à résoudre la crise entre le Qatar et l’Arabie saoudite, le Koweït a de son côté pris ses distances à l’égard de Téhéran. Le 20 juillet 2017, les autorités koweïtiennes ont ordonné l’expulsion d’une quinzaine de diplomates iraniens après la condamnation de membres d’une cellule « terroriste chiite » (un tiers de la population de l’émirat est de confession chiite) pour liens avec l’Iran. Le Koweït a aussi ordonné la fermeture des missions « militaire, culturelle et commerciale » iraniennes à Koweït City et annulé la tenue de réunions des « commissions mixtes » de coopération entre les deux pays. Cette réduction des relations diplomatiques avec Téhéran s’explique sans doute en partie par la crainte d’une pression saoudienne du type de celle exercée sur le Qatar.

Enfin, la tentative de coup d’État en Turquie en juillet 2016 a quant à elle offert à Téhéran une opportunité de relancer ses relations dégradées avec ce pays depuis le déclenchement des printemps arabes. Les autorités iraniennes ont exprimé leur solidarité avec le gouvernement turc, un geste apprécié par le président Erdogan. Un rapprochement, auquel est venu se joindre la Russie, s’est ainsi mis en place. Cette nouvelle entente a permis de lancer une série de rencontres internationales afin de chercher une issue politique à la crise syrienne (conférence d’Astana). Les contacts au plus haut niveau se sont multipliés entre Turcs et Iraniens et les relations commerciales se sont amplifiées. Téhéran ne peut par ailleurs qu’apprécier la distance croissante qui s’est établie entre Ankara et Washington. À l’été 2017, la crise entre l’Arabie saoudite et le Qatar a poussé l’Iran et la Turquie à esquisser un nouveau rapprochement. Leurs craintes autour des aspirations kurdes en Syrie et en Irak les ont amenés à le poursuivre. Ces facteurs permettent à Téhéran de peser pour éviter un rapprochement trop important entre la Turquie et l’Arabie saoudite, une possibilité qui ne peut être écartée complètement, comme l’a montré la visite du Premier ministre turc à Riyad en décembre 2017. Le régime iranien peut également jouer sur la méfiance turque à l’égard des ambitions régionales saoudiennes et de la proximité de Riyad avec l’administration Trump, et réciproquement, sur la méfiance des pays arabes par rapport aux ambitions régionales turques. Ceci étant dit, en dépit de leur rapprochement, des divergences persistent néanmoins entre Turcs et Iraniens. Ankara a accusé l’Iran de vouloir transformer l’Irak et la Syrie « en territoires chiites » et Téhéran reproche à la Turquie de poursuivre une politique expansionniste contre les pays voisins. Les discussions d’Astana ont mis au jour les difficultés persistantes entre les deux pays concernant le futur de la Syrie. Téhéran a par ailleurs exprimé son inquiétude au regard des opérations militaires lancées par Ankara contre l’enclave kurde d’Afrin, dans le Nord-Ouest de ce pays en janvier 2018.

Enfin, Téhéran peut capitaliser sur le choix controversé de l’administration Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël. Cette reconnaissance lui offre l’opportunité de se repositionner comme champion de la cause palestinienne et du front du refus face à Israël, un instrument de propagande important non seulement pour améliorer son image dégradée dans l’opinion publique arabe du fait de son soutien inconditionnel à Bachar el-Assad, mais aussi pour essayer de discréditer Riyad, proche de l’administration américaine. Téhéran n’a cependant pas le monopole sur cette question. La Turquie d’Erdogan s’est aussi positionnée et semble plus en pointe encore dans la critique de cette décision américaine, disposant sur ce point d’un avantage par rapport à l’Iran auprès de l’opinon arabe majoritairement sunnite.

Les limites à la politique régionale de l’Iran

Malgré ces succès, la politique régionale de Téhéran rencontre des limites importantes tant internes qu’internationales face à Riyad.

Sur le plan interne, l’Iran ne dispose ni des ressources financières de Riyad et de ses alliés du Golfe, ni d’un budget de défense comparable à celui de l’Arabie saoudite ou même des Émirats arabes unis. L’opinion publique iranienne est par ailleurs réticente face à une politique qui pèse lourdement sur l’économie – déjà en difficulté – du pays [voir l’article de T. Coville p. 58] et estime que le gouvernement islamique est plus prompt à aider Libanais et Syriens que ses propres nationaux (en attestent les slogans hostiles à cette politique entendus lors des manifestations de décembre 2017). Ce type de critique revient aussi à propos de l’aide que le Hezbollah reçoit des Gardiens. Seul le volet de la politique régionale concernant l’Irak fait l’objet de moins de critiques. Au final, la politique régionale interventionniste menée par le régime ne constitue pas une cause nationale pour laquelle la population iranienne serait prête à se mobiliser.

Sur le plan international, l’Iran reste par ailleurs un pays sans réel allié disposant des moyens militaires ou économiques pour lui apporter un soutien véritable. Certes, il s’est fortement rapproché de la Russie, surtout depuis 2015 sur le terrain syrien, mais il s’agit d’une alliance circonstancielle, asymétrique – en faveur de Moscou – et fragile. Les objectifs des deux États dans ce pays, et plus généralement au Moyen-Orient, ne coïncident pas. Les Russes veulent garder de bonnes relations à la fois avec Israël et l’Arabie saoudite, et ne sont d’ailleurs pas insensibles aux ouvertures de Riyad. Le roi Salmane s’est ainsi rendu à Moscou lors d’une visite historique – la première par un monarque saoudien régnant – en octobre 2017. Plus de 15 accords de coopération ont été signés, symbolisant un saut qualitatif dans les relations bilatérales. Le Royaume dispose d’arguments à faire valoir pour inciter la Russie à limiter son soutien aux ambitions de l’Iran. Par ailleurs, Téhéran n’a pas les moyens de former une coalition régionale militaire – comme l’a fait Riyad à partir de décembre 2015 avec la mise en place de l’Islamic Military Counter Terrorism Coalition (IMCTC), qui regroupait à la fin 2017 41 membres – ou politique autour de ses objectifs.

Il ne faut pas non plus négliger les capacités saoudiennes. Riyad paraît moins isolé que Téhéran. Outre le rapprochement en cours évoqué avec la Russie, le Royaume a cultivé ses relations avec la Chine. Comme pour Moscou, il a des arguments à avancer pour convaincre Pékin de limiter un éventuel soutien à la politique régionale de la République islamique. Mais surtout, Riyad bénéficie du soutien américain. Le président Trump s’est rendu dans le Royaume pour son premier voyage officiel à l’étranger en mai 2017. Abandonnant l’esquisse de rapprochement de son prédécesseur avec Téhéran, il y a prononcé un discours très anti-iranien, prenant le parti des riverains sunnites du golfe Persique contre l’Iran chiite et misant sur Riyad pour affaiblir l’Iran. Les deux pays ont signé à cette occasion un contrat de fourniture d’armement de 350 milliards de dollars, la plus importante vente d’armes de tous les temps selon les médias ! En attaquant l’accord sur le nucléaire, D. Trump travaille par ailleurs à limiter, voire affaiblir les capacités de l’Iran post-accord de Vienne [voir l’article d’A. Viaud p. 53]. Il a de plus fait de la lutte contre le djihadisme, phénomène auquel Téhéran et les groupes qu’il soutient, comme le Hezbollah libanais, sont associés dans son esprit, une priorité dans sa stratégie de sécurité nationale adoptée en décembre 2017. L’Iran y est cité 17 fois contre 16 pour la Corée du Nord ! Toutefois, l’image négative de l’administration Trump sur le plan international et les scandales dans lesquels elle est empêtrée affaiblissent quelque peu la valeur de ce soutien. Et surtout, la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël place Riyad dans une situation inconfortable au Moyen-Orient. Enfin, le positionnement de Washington ne recoupe pas complètement les calculs saoudiens, comme le montrent ses pressions pour forcer le Royaume saoudien à lever son blocus sur le Nord-Yémen et à ouvrir le port de Hodeidah pour raisons humanitaires.

Outre ses liens avec les grands acteurs internationaux, Riyad a mobilisé diplomatiquement la Ligue arabe. Mais au-delà de la rhétorique sévère à l’égard de Téhéran, les mesures concrètes restent limitées : les satellites de télécommunications arabes ne diffuseront plus les chaînes de télévision financées par l’Iran, accusées d’attiser les tensions confessionnelles et de menacer la sécurité arabe. Le Royaume s’est aussi discrètement rapproché d’Israël. Les deux pays n’entretiennent pas de relations diplomatiques officielles mais sont en contact depuis l’initiative saoudienne de paix adoptée en 2002 par la Ligue arabe. L’étendue et la nature des relations restent secrètes mais les indices de leur extension se sont multipliés. La possibilité du renforcement d’une alliance de facto entre les deux pays face à Téhéran ne peut être écartée, même si à long terme, leurs intérêts divergent (essentiellement sur la question palestinienne). Enfin, Riyad travaille, semble-t-il, à la mise en place d’une stratégie de contournement de l’Iran afin de contenir, voire si possible d’insécuriser, Téhéran dans son voisinage hors Moyen-Orient. Cette politique, qui rencontre un certain succès en Azerbaïdjan ou au Tadjikistan, vise essentiellement les voisins de Téhéran au Caucase, en Asie centrale et en Asie du Sud [sur cette zone, voir l’article de C. Therme p. 49].
En conclusion

La prétention des officiels iraniens à considérer que l’Iran occupe désormais quatre capitales arabes (avec l’ajout de Sanaa à Bagdad, Damas et Beyrouth), qu’il est devenu maître du jeu régional et que l’on assisterait à l’émergence d’un « troisième empire perse » atteignant la Méditerranée, est surestimée. Téhéran a certes réussi à renforcer sa position et ses moyens d’influence dans certains pays du Moyen-Orient. Mais il est loin de les contrôler et son action loin de faire l’unanimité, ni parmi ses voisins, ni parmi les populations de ces pays, ni même au sein de sa propre population. Aucun des gains précités au Moyen-Orient ne semble définitif. L’image de l’Iran dans le public arabe continue à se dégrader malgré sa propagande vantant ses réussites et le projet émancipateur dont la République islamique serait soi-disant porteuse pour la région. Les alignements et les coalitions possibles face à elle et l’absence de soutien des grands acteurs régionaux et internationaux à son projet régional sont également des facteurs loin d’être négligeables. Enfin, l’engagement iranien dans le monde arabe, prioritairement aux côtés des chiites, donne un caractère sectaire prononcé à sa politique étrangère. Il l’éloigne à la fois de ses objectifs constitutionnels – qui visaient au leadership du monde musulman – et de la défense de ses intérêts nationaux, qui ne peut être conçue en s’aliénant non seulement une grande partie de son voisinage arabe, mais aussi en marginalisant de manière croissante ses relations avec ses voisins non arabes majoritairement sunnites.

Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner

Moyen-Orient : lutte d’influence entre Riyad et Téhéran

Notes

(1) David P. Goldman, « Why has Iran wrecked its economy to fund war in Syria? », Asia Times, 14 mars 2017.

(2) D’après le décompte d’Ali Alfoneh (https://twitter.com/Alfoneh).

(3) « Syria debt to Iran reaches $35 billion, reconstruction needs $2 billion: Syria Task Force », Zaman al-Wasl, 26 janvier 2017.

(4) Voir Anne Barnard, Maria Abi-Habibdec, « Why Saad Hariri Had That Strange Sojourn in Saudi Arabia », The New York Times, 24 décembre 2017.

(5) Jesse Ferris, Nasser’s Gamble: How Intervention in Yemen Caused the Six-Day War and the Decline of Egyptian Power, Princeton, N.J. , Princeton University Press, 2013, 352 p.

(6) David Pollock, « UAE Public Overwhelmingly Backs Tough Line On Iran – But Not On Qatar or Muslim Brotherhood », Fikra Forum, 12 octobre 2017.

(7) Voir Bilal Y. Saab, « Iran’s Long Game in Bahrain », Atlantic Council, Brent Scowcroft Center On International Security, décembre 2017, 8 p.

Article paru dans la revue Diplomatie n°91, « Iran vs Arabie saoudite : Luttes d’influence dans le Golfe », mars-avril 2018.

Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner, L’Iran en 100 questions (nouvelle éd.), Paris, Tallandier, 2018 (à paraître).

À propos de l'auteur

Mohammad-Reza Djalili

Mohammad-Reza Djalili

Spécialiste de l’Iran et professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, Mohammad Reza Djalili est né à Téhéran et possède la double nationalité suisse et iranienne. Docteur en science politique et diplomatique de l'Université Libre de Bruxelles, il a enseigné dans plusieurs universités, notamment à Paris et Téhéran. Il est co-auteur avec Thierry Kellner de "L’Iran en 100 questions" (Tallandier, 2016).

À propos de l'auteur

Thierry Kellner

Thierry Kellner

Maître de conférences au Département de science politique de l’Université libre de Bruxelles (ULB).

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