Magazine Diplomatie

L’antagonisme irano-saoudien et le nouveau grand jeu au Moyen-Orient

En Irak, la politique de Téhéran est surtout motivée par la préservation de sa propre sécurité, l’Irak étant le seul pays arabe avec lequel il partage une frontière terrestre commune. Sur le plan historique, la minorité sunnite, qui lui a été plus ou moins hostile, a dominé la scène politique de ce pays jusqu’à l’intervention américaine de 2003. Ce passé et, surtout, la guerre Iran-Irak (1980-1988) expliquent son importance pour l’Iran. Depuis 2003, alors que Riyad, hostile au nouveau pouvoir chiite, s’est longtemps désengagé du terrain irakien, Téhéran y a au contraire été très actif, y développant une présence multiforme à la fois politique, économique, culturelle, religieuse, médiatique, et même énergétique, avec la conclusion d’accords gaziers et la construction de gazoducs reliant les deux pays. En intervenant en Irak, Téhéran a cherché à contribuer à la consolidation de l’État irakien, dirigé pour la première fois par les chiites, avec lequel il veut établir des relations amicales et apaisées, tout en s’assurant par le renforcement de divers instruments et moyens d’influence que ses intérêts seront respectés dans ce pays. C’est pourquoi Téhéran a appuyé Bagdad face aux revendications kurdes et s’est fortement impliqué dans la lutte contre Daech, par le biais des nombreuses milices et des Unités de mobilisation populaires chiites qu’il soutient. Avec la reprise de Mossoul à l’été 2017 et l’élimination quasi totale de Daech du territoire irakien en novembre suivant, Téhéran pourrait chercher à transformer ces milices en relais politico-militaires afin de s’assurer d’un puissant levier d’influence supplémentaire dans le système politique irakien. Son bilan n’est pourtant pas complètement positif face à l’Arabie saoudite. Riyad a en effet reconsidéré sa politique et cherché à normaliser ses relations avec Bagdad. Il a rouvert son ambassade en Irak en 2015 et un rapprochement bilatéral s’est mis en place puis accéléré depuis l’été 2017, ce qui constitue un nouveau défi pour Téhéran. Il ne faut par ailleurs négliger ni le sentiment national irakien, ni la complexité de la scène politique irakienne (notamment, les rivalités inter-chiites), autant d’opportunités dont les Saoudiens peuvent tirer profit. Au sein même de la communauté chiite irakienne, certains jouent en effet la carte du « nationalisme » et critiquent la « tutelle » iranienne pour mieux se positionner sur l’échiquier politique interne. C’est le cas de Moqtada al-Sadr qui a effectué en août 2017, au grand mécontentement de Téhéran, une visite inédite en Arabie saoudite avant de se rendre aux Émirats arabes unis. Riyad pourrait s’appuyer notamment sur lui pour créer des difficultés à l’Iran en Irak. En définitive, si Téhéran dispose de nombreux leviers dans ce pays, le facteur saoudien pourrait contribuer à y freiner, dans une certaine mesure, son influence.

Au regard de ses autres voisins du golfe Persique, Téhéran a su pragmatiquement tirer profit des tensions qui ont éclaté entre le Royaume saoudien et ses alliés (Émirats arabes unis, Bahreïn mais aussi Yémen et Égypte) d’un côté et le Qatar de l’autre. Tous ces États ont en effet rompu leurs relations diplomatiques avec Doha en juin 2017. Face à l’embargo imposé à ce dernier et mis en place principalement par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, l’Iran a exprimé sa solidarité avec Doha et coopère avec lui, mais aussi la Turquie, proche de Doha, pour trouver des voies alternatives pour son approvisionnement commercial. Un accord sur l’intensification des échanges et la circulation des marchandises entre les trois pays a ainsi été conclu en novembre 2017. Téhéran et Doha ont par ailleurs rétabli leurs relations diplomatiques à la fin août 2017 et travaillent à consolider leur coopération, notamment en matière de transport aérien. La question du Qatar a divisé un peu plus le Conseil de coopération du Golfe (CCG) – Téhéran n’oublie pas que cette organisation a été créée durant la guerre Iran-Irak afin de soutenir Saddam Hussein, ce qui fragilise la position régionale de Riyad et constitue donc un atout non négligeable pour la République islamique.

Outre le rapprochement avec le Qatar, l’Iran a cultivé les liens privilégiés, tissés de longue date, avec Oman. Il a cherché à les étendre, par l’intensification des visites diplomatiques, l’accroissement du commerce bilatéral – multiplié par trois entre 2013-2014 et 2016-2017, passant de 148 à 540 millions de dollars –, la mise en place de nouvelles liaisons maritimes entre les ports des deux pays (notamment Khorramshahr et le port omanais de Sohar) ou en proposant à son voisin de l’approvisionner en gaz naturel. Un accord de fourniture avait été signé en 2013 et des discussions autour de la construction des infrastructures de transport (terrestres et sous-marines) nécessaires étaient en cours à l’hiver 2017/2018. Ce sultanat, qui n’a pas oublié que l’intervention iranienne – celle du dernier Chah en l’occurrence – l’a sauvé du chaos, a traditionnellement cherché à maintenir un équilibre dans ses relations extérieures entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Il a joué un rôle clé de médiateur entre Téhéran et Washington dans la question nucléaire et, sur le dossier du Yémen, Mascate est très critique de la politique menée par Riyad. Vu d’Iran, ce dernier positionnement et la politique de neutralité omanaise dans le contexte de l’antagonisme saoudo-iranien est une carte utile ; elle permet d’éviter un alignement complet de ses voisins arabes sur la politique saoudienne, contribue à écarter une éventuelle position commune face à lui au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et démontre un peu plus que Téhéran n’est pas isolé dans le golfe Persique. Si les désaccords entre Mascate et Riyad offrent des marges de manœuvres utiles à l’Iran, Oman pourrait aussi s’avérer précieux en offrant un canal de communication pour reprendre langue un jour avec le voisin saoudien.

Ailleurs dans le Golfe, les relations de l’Iran avec ses voisins restent toutefois délicates, ces derniers étant plus proches des positions de Riyad. Elles sont tendues avec les Émirats arabes unis, qui sont engagés dans la guerre du Yémen aux côtés de l’Arabie saoudite, et ont adopté des positions très critiques de la politique régionale de Téhéran. Une vision partagée par leur population (6). Avec le Bahreïn, très proche de Riyad, les rapports demeurent également très tendus. Téhéran poursuit ses critiques des autorités de ce petit royaume dont la majorité de la population est chiite alors que le pouvoir est aux mains d’une dynastie sunnite. Manama l’accuse de son côté de soutenir une politique de déstabilisation du Royaume (7) tandis que, vu du côté iranien, l’on considère que depuis les printemps arabes, Bahreïn est devenu une sorte de dépendance saoudienne. Bien que menant apparemment une politique indépendante face à Riyad, tout en offrant ses bons offices pour contribuer à résoudre la crise entre le Qatar et l’Arabie saoudite, le Koweït a de son côté pris ses distances à l’égard de Téhéran. Le 20 juillet 2017, les autorités koweïtiennes ont ordonné l’expulsion d’une quinzaine de diplomates iraniens après la condamnation de membres d’une cellule « terroriste chiite » (un tiers de la population de l’émirat est de confession chiite) pour liens avec l’Iran. Le Koweït a aussi ordonné la fermeture des missions « militaire, culturelle et commerciale » iraniennes à Koweït City et annulé la tenue de réunions des « commissions mixtes » de coopération entre les deux pays. Cette réduction des relations diplomatiques avec Téhéran s’explique sans doute en partie par la crainte d’une pression saoudienne du type de celle exercée sur le Qatar.

À propos de l'auteur

Mohammad-Reza Djalili

Mohammad-Reza Djalili

Spécialiste de l’Iran et professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, Mohammad Reza Djalili est né à Téhéran et possède la double nationalité suisse et iranienne. Docteur en science politique et diplomatique de l'Université Libre de Bruxelles, il a enseigné dans plusieurs universités, notamment à Paris et Téhéran. Il est co-auteur avec Thierry Kellner de "L’Iran en 100 questions" (Tallandier, 2016).

À propos de l'auteur

Thierry Kellner

Thierry Kellner

Maître de conférences au Département de science politique de l’Université libre de Bruxelles (ULB).

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