L’antagonisme irano-saoudien et le nouveau grand jeu au Moyen-Orient

Outre le rapprochement avec le Qatar, l’Iran a cultivé les liens privilégiés, tissés de longue date, avec Oman. Il a cherché à les étendre, par l’intensification des visites diplomatiques, l’accroissement du commerce bilatéral – multiplié par trois entre 2013-2014 et 2016-2017, passant de 148 à 540 millions de dollars –, la mise en place de nouvelles liaisons maritimes entre les ports des deux pays (notamment Khorramshahr et le port omanais de Sohar) ou en proposant à son voisin de l’approvisionner en gaz naturel. Un accord de fourniture avait été signé en 2013 et des discussions autour de la construction des infrastructures de transport (terrestres et sous-marines) nécessaires étaient en cours à l’hiver 2017/2018. Ce sultanat, qui n’a pas oublié que l’intervention iranienne – celle du dernier Chah en l’occurrence – l’a sauvé du chaos, a traditionnellement cherché à maintenir un équilibre dans ses relations extérieures entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Il a joué un rôle clé de médiateur entre Téhéran et Washington dans la question nucléaire et, sur le dossier du Yémen, Mascate est très critique de la politique menée par Riyad. Vu d’Iran, ce dernier positionnement et la politique de neutralité omanaise dans le contexte de l’antagonisme saoudo-iranien est une carte utile ; elle permet d’éviter un alignement complet de ses voisins arabes sur la politique saoudienne, contribue à écarter une éventuelle position commune face à lui au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et démontre un peu plus que Téhéran n’est pas isolé dans le golfe Persique. Si les désaccords entre Mascate et Riyad offrent des marges de manœuvres utiles à l’Iran, Oman pourrait aussi s’avérer précieux en offrant un canal de communication pour reprendre langue un jour avec le voisin saoudien.

Ailleurs dans le Golfe, les relations de l’Iran avec ses voisins restent toutefois délicates, ces derniers étant plus proches des positions de Riyad. Elles sont tendues avec les Émirats arabes unis, qui sont engagés dans la guerre du Yémen aux côtés de l’Arabie saoudite, et ont adopté des positions très critiques de la politique régionale de Téhéran. Une vision partagée par leur population (6). Avec le Bahreïn, très proche de Riyad, les rapports demeurent également très tendus. Téhéran poursuit ses critiques des autorités de ce petit royaume dont la majorité de la population est chiite alors que le pouvoir est aux mains d’une dynastie sunnite. Manama l’accuse de son côté de soutenir une politique de déstabilisation du Royaume (7) tandis que, vu du côté iranien, l’on considère que depuis les printemps arabes, Bahreïn est devenu une sorte de dépendance saoudienne. Bien que menant apparemment une politique indépendante face à Riyad, tout en offrant ses bons offices pour contribuer à résoudre la crise entre le Qatar et l’Arabie saoudite, le Koweït a de son côté pris ses distances à l’égard de Téhéran. Le 20 juillet 2017, les autorités koweïtiennes ont ordonné l’expulsion d’une quinzaine de diplomates iraniens après la condamnation de membres d’une cellule « terroriste chiite » (un tiers de la population de l’émirat est de confession chiite) pour liens avec l’Iran. Le Koweït a aussi ordonné la fermeture des missions « militaire, culturelle et commerciale » iraniennes à Koweït City et annulé la tenue de réunions des « commissions mixtes » de coopération entre les deux pays. Cette réduction des relations diplomatiques avec Téhéran s’explique sans doute en partie par la crainte d’une pression saoudienne du type de celle exercée sur le Qatar.

Enfin, la tentative de coup d’État en Turquie en juillet 2016 a quant à elle offert à Téhéran une opportunité de relancer ses relations dégradées avec ce pays depuis le déclenchement des printemps arabes. Les autorités iraniennes ont exprimé leur solidarité avec le gouvernement turc, un geste apprécié par le président Erdogan. Un rapprochement, auquel est venu se joindre la Russie, s’est ainsi mis en place. Cette nouvelle entente a permis de lancer une série de rencontres internationales afin de chercher une issue politique à la crise syrienne (conférence d’Astana). Les contacts au plus haut niveau se sont multipliés entre Turcs et Iraniens et les relations commerciales se sont amplifiées. Téhéran ne peut par ailleurs qu’apprécier la distance croissante qui s’est établie entre Ankara et Washington. À l’été 2017, la crise entre l’Arabie saoudite et le Qatar a poussé l’Iran et la Turquie à esquisser un nouveau rapprochement. Leurs craintes autour des aspirations kurdes en Syrie et en Irak les ont amenés à le poursuivre. Ces facteurs permettent à Téhéran de peser pour éviter un rapprochement trop important entre la Turquie et l’Arabie saoudite, une possibilité qui ne peut être écartée complètement, comme l’a montré la visite du Premier ministre turc à Riyad en décembre 2017. Le régime iranien peut également jouer sur la méfiance turque à l’égard des ambitions régionales saoudiennes et de la proximité de Riyad avec l’administration Trump, et réciproquement, sur la méfiance des pays arabes par rapport aux ambitions régionales turques. Ceci étant dit, en dépit de leur rapprochement, des divergences persistent néanmoins entre Turcs et Iraniens. Ankara a accusé l’Iran de vouloir transformer l’Irak et la Syrie « en territoires chiites » et Téhéran reproche à la Turquie de poursuivre une politique expansionniste contre les pays voisins. Les discussions d’Astana ont mis au jour les difficultés persistantes entre les deux pays concernant le futur de la Syrie. Téhéran a par ailleurs exprimé son inquiétude au regard des opérations militaires lancées par Ankara contre l’enclave kurde d’Afrin, dans le Nord-Ouest de ce pays en janvier 2018.

Enfin, Téhéran peut capitaliser sur le choix controversé de l’administration Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël. Cette reconnaissance lui offre l’opportunité de se repositionner comme champion de la cause palestinienne et du front du refus face à Israël, un instrument de propagande important non seulement pour améliorer son image dégradée dans l’opinion publique arabe du fait de son soutien inconditionnel à Bachar el-Assad, mais aussi pour essayer de discréditer Riyad, proche de l’administration américaine. Téhéran n’a cependant pas le monopole sur cette question. La Turquie d’Erdogan s’est aussi positionnée et semble plus en pointe encore dans la critique de cette décision américaine, disposant sur ce point d’un avantage par rapport à l’Iran auprès de l’opinon arabe majoritairement sunnite.

Les limites à la politique régionale de l’Iran

Malgré ces succès, la politique régionale de Téhéran rencontre des limites importantes tant internes qu’internationales face à Riyad.

Sur le plan interne, l’Iran ne dispose ni des ressources financières de Riyad et de ses alliés du Golfe, ni d’un budget de défense comparable à celui de l’Arabie saoudite ou même des Émirats arabes unis. L’opinion publique iranienne est par ailleurs réticente face à une politique qui pèse lourdement sur l’économie – déjà en difficulté – du pays [voir l’article de T. Coville p. 58] et estime que le gouvernement islamique est plus prompt à aider Libanais et Syriens que ses propres nationaux (en attestent les slogans hostiles à cette politique entendus lors des manifestations de décembre 2017). Ce type de critique revient aussi à propos de l’aide que le Hezbollah reçoit des Gardiens. Seul le volet de la politique régionale concernant l’Irak fait l’objet de moins de critiques. Au final, la politique régionale interventionniste menée par le régime ne constitue pas une cause nationale pour laquelle la population iranienne serait prête à se mobiliser.

Sur le plan international, l’Iran reste par ailleurs un pays sans réel allié disposant des moyens militaires ou économiques pour lui apporter un soutien véritable. Certes, il s’est fortement rapproché de la Russie, surtout depuis 2015 sur le terrain syrien, mais il s’agit d’une alliance circonstancielle, asymétrique – en faveur de Moscou – et fragile. Les objectifs des deux États dans ce pays, et plus généralement au Moyen-Orient, ne coïncident pas. Les Russes veulent garder de bonnes relations à la fois avec Israël et l’Arabie saoudite, et ne sont d’ailleurs pas insensibles aux ouvertures de Riyad. Le roi Salmane s’est ainsi rendu à Moscou lors d’une visite historique – la première par un monarque saoudien régnant – en octobre 2017. Plus de 15 accords de coopération ont été signés, symbolisant un saut qualitatif dans les relations bilatérales. Le Royaume dispose d’arguments à faire valoir pour inciter la Russie à limiter son soutien aux ambitions de l’Iran. Par ailleurs, Téhéran n’a pas les moyens de former une coalition régionale militaire – comme l’a fait Riyad à partir de décembre 2015 avec la mise en place de l’Islamic Military Counter Terrorism Coalition (IMCTC), qui regroupait à la fin 2017 41 membres – ou politique autour de ses objectifs.

Il ne faut pas non plus négliger les capacités saoudiennes. Riyad paraît moins isolé que Téhéran. Outre le rapprochement en cours évoqué avec la Russie, le Royaume a cultivé ses relations avec la Chine. Comme pour Moscou, il a des arguments à avancer pour convaincre Pékin de limiter un éventuel soutien à la politique régionale de la République islamique. Mais surtout, Riyad bénéficie du soutien américain. Le président Trump s’est rendu dans le Royaume pour son premier voyage officiel à l’étranger en mai 2017. Abandonnant l’esquisse de rapprochement de son prédécesseur avec Téhéran, il y a prononcé un discours très anti-iranien, prenant le parti des riverains sunnites du golfe Persique contre l’Iran chiite et misant sur Riyad pour affaiblir l’Iran. Les deux pays ont signé à cette occasion un contrat de fourniture d’armement de 350 milliards de dollars, la plus importante vente d’armes de tous les temps selon les médias ! En attaquant l’accord sur le nucléaire, D. Trump travaille par ailleurs à limiter, voire affaiblir les capacités de l’Iran post-accord de Vienne [voir l’article d’A. Viaud p. 53]. Il a de plus fait de la lutte contre le djihadisme, phénomène auquel Téhéran et les groupes qu’il soutient, comme le Hezbollah libanais, sont associés dans son esprit, une priorité dans sa stratégie de sécurité nationale adoptée en décembre 2017. L’Iran y est cité 17 fois contre 16 pour la Corée du Nord ! Toutefois, l’image négative de l’administration Trump sur le plan international et les scandales dans lesquels elle est empêtrée affaiblissent quelque peu la valeur de ce soutien. Et surtout, la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël place Riyad dans une situation inconfortable au Moyen-Orient. Enfin, le positionnement de Washington ne recoupe pas complètement les calculs saoudiens, comme le montrent ses pressions pour forcer le Royaume saoudien à lever son blocus sur le Nord-Yémen et à ouvrir le port de Hodeidah pour raisons humanitaires.

À propos de l'auteur

Mohammad-Reza Djalili

Mohammad-Reza Djalili

Spécialiste de l’Iran et professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, Mohammad Reza Djalili est né à Téhéran et possède la double nationalité suisse et iranienne. Docteur en science politique et diplomatique de l'Université Libre de Bruxelles, il a enseigné dans plusieurs universités, notamment à Paris et Téhéran. Il est co-auteur avec Thierry Kellner de "L’Iran en 100 questions" (Tallandier, 2016).

À propos de l'auteur

Thierry Kellner

Thierry Kellner

Maître de conférences au Département de science politique de l’Université libre de Bruxelles (ULB).

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