Magazine Diplomatie

L’antagonisme irano-saoudien et le nouveau grand jeu au Moyen-Orient

Outre ses liens avec les grands acteurs internationaux, Riyad a mobilisé diplomatiquement la Ligue arabe. Mais au-delà de la rhétorique sévère à l’égard de Téhéran, les mesures concrètes restent limitées : les satellites de télécommunications arabes ne diffuseront plus les chaînes de télévision financées par l’Iran, accusées d’attiser les tensions confessionnelles et de menacer la sécurité arabe. Le Royaume s’est aussi discrètement rapproché d’Israël. Les deux pays n’entretiennent pas de relations diplomatiques officielles mais sont en contact depuis l’initiative saoudienne de paix adoptée en 2002 par la Ligue arabe. L’étendue et la nature des relations restent secrètes mais les indices de leur extension se sont multipliés. La possibilité du renforcement d’une alliance de facto entre les deux pays face à Téhéran ne peut être écartée, même si à long terme, leurs intérêts divergent (essentiellement sur la question palestinienne). Enfin, Riyad travaille, semble-t-il, à la mise en place d’une stratégie de contournement de l’Iran afin de contenir, voire si possible d’insécuriser, Téhéran dans son voisinage hors Moyen-Orient. Cette politique, qui rencontre un certain succès en Azerbaïdjan ou au Tadjikistan, vise essentiellement les voisins de Téhéran au Caucase, en Asie centrale et en Asie du Sud [sur cette zone, voir l’article de C. Therme p. 49].

En conclusion

La prétention des officiels iraniens à considérer que l’Iran occupe désormais quatre capitales arabes (avec l’ajout de Sanaa à Bagdad, Damas et Beyrouth), qu’il est devenu maître du jeu régional et que l’on assisterait à l’émergence d’un « troisième empire perse » atteignant la Méditerranée, est surestimée. Téhéran a certes réussi à renforcer sa position et ses moyens d’influence dans certains pays du Moyen-Orient. Mais il est loin de les contrôler et son action loin de faire l’unanimité, ni parmi ses voisins, ni parmi les populations de ces pays, ni même au sein de sa propre population. Aucun des gains précités au Moyen-Orient ne semble définitif. L’image de l’Iran dans le public arabe continue à se dégrader malgré sa propagande vantant ses réussites et le projet émancipateur dont la République islamique serait soi-disant porteuse pour la région. Les alignements et les coalitions possibles face à elle et l’absence de soutien des grands acteurs régionaux et internationaux à son projet régional sont également des facteurs loin d’être négligeables. Enfin, l’engagement iranien dans le monde arabe, prioritairement aux côtés des chiites, donne un caractère sectaire prononcé à sa politique étrangère. Il l’éloigne à la fois de ses objectifs constitutionnels – qui visaient au leadership du monde musulman – et de la défense de ses intérêts nationaux, qui ne peut être conçue en s’aliénant non seulement une grande partie de son voisinage arabe, mais aussi en marginalisant de manière croissante ses relations avec ses voisins non arabes majoritairement sunnites.

Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner

Moyen-Orient : lutte d’influence entre Riyad et Téhéran

Notes

(1) David P. Goldman, « Why has Iran wrecked its economy to fund war in Syria? », Asia Times, 14 mars 2017.

(2) D’après le décompte d’Ali Alfoneh (https://twitter.com/Alfoneh).

(3) « Syria debt to Iran reaches $35 billion, reconstruction needs $2 billion: Syria Task Force », Zaman al-Wasl, 26 janvier 2017.

(4) Voir Anne Barnard, Maria Abi-Habibdec, « Why Saad Hariri Had That Strange Sojourn in Saudi Arabia », The New York Times, 24 décembre 2017.

(5) Jesse Ferris, Nasser’s Gamble: How Intervention in Yemen Caused the Six-Day War and the Decline of Egyptian Power, Princeton, N.J. , Princeton University Press, 2013, 352 p.

(6) David Pollock, « UAE Public Overwhelmingly Backs Tough Line On Iran – But Not On Qatar or Muslim Brotherhood », Fikra Forum, 12 octobre 2017.

(7) Voir Bilal Y. Saab, « Iran’s Long Game in Bahrain », Atlantic Council, Brent Scowcroft Center On International Security, décembre 2017, 8 p.

Article paru dans la revue Diplomatie n°91, « Iran vs Arabie saoudite : Luttes d’influence dans le Golfe », mars-avril 2018.

Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner, L’Iran en 100 questions (nouvelle éd.), Paris, Tallandier, 2018 (à paraître).

À propos de l'auteur

Mohammad-Reza Djalili

Mohammad-Reza Djalili

Spécialiste de l’Iran et professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, Mohammad Reza Djalili est né à Téhéran et possède la double nationalité suisse et iranienne. Docteur en science politique et diplomatique de l'Université Libre de Bruxelles, il a enseigné dans plusieurs universités, notamment à Paris et Téhéran. Il est co-auteur avec Thierry Kellner de "L’Iran en 100 questions" (Tallandier, 2016).

À propos de l'auteur

Thierry Kellner

Thierry Kellner

Maître de conférences au Département de science politique de l’Université libre de Bruxelles (ULB).

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