La souveraineté industrielle de la France est-elle en danger ?

Quel est le poids du secteur industriel dans l’économie française en 2018 ? Comment se situe-t-il par rapport à nos concurrents européens ?

J.-M. Quatrepoint : Selon les statistiques de l’INSEE et d’Eurostat, le poids en valeur ajoutée de l’industrie manufacturière dans le PIB était de 17,6 % en 1990, de 14,1 % en 2000, de 10,9 % en 2008 et de 10,2 % en 2016. Si l’on parle de l’industrie en général – qui ajoute à l’industrie manufacturière ce qui concerne l’industrie extractive, l’eau ou le traitement des déchets –, le poids est actuellement de 12,6 % du PIB. On peut donc constater une baisse considérable en l’espace de 26 ans. Cela se traduit également par une diminution de l’emploi salarié, qui représente aujourd’hui 2,8 millions de personnes. Parallèlement, il faut bien avoir à l’esprit que les industries assurent l’essentiel des dépenses de R&D en France. Or, lorsque le poids des industries diminue, le poids de votre recherche et développement diminue ; et c’est ce qui se passe depuis une vingtaine d’années et qui explique en partie notre décrochage. Si l’on compare notre situation à celle de l’Allemagne, cette dernière a maintenu sa part à 20,6 % de valeur ajoutée dans le PIB. L’Italie et l’Espagne font également mieux que nous avec respectivement 14,6 % et 12,8 %. Enfin, à l’échelle de l’UE, l’Allemagne représente, avec 30,3 %, presque un tiers de la valeur ajoutée de l’industrie manufacturière dans le PIB, l’Italie représente 11,4 % et la France seulement 10,6 %. Cela démontre bien un effondrement de l’industrie manufacturière française, qui n’est pas sans impact sur le commerce extérieur. L’un des drames de la France, c’est ce déficit structurel du commerce extérieur depuis 2003. En 2017, le pays enregistrait un déficit de 63 milliards d’euros de la balance commerciale. Or, qui dit déficit, dit perte de richesse. Moins de recettes à l’exportation font moins d’emplois et moins de parts de marché au niveau mondial. L’industrie constitue le pilier des grandes économies développées.

Georges Pompidou disait : « La France n’aime pas son industrie ». Historiquement, qu’a représenté le secteur industriel dans l’économie française ?

La France était une terre agricole, et il est vrai qu’elle a connu quelques difficultés avec son secteur industriel. Elle a commencé avec retard sa révolution industrielle après la Grande-Bretagne, puis l’Allemagne de Bismarck. Sous Napoléon III, la France avait démarré son industrialisation, mais face à la concurrence des Britanniques et des Allemands, elle a relâché son effort en raison de son empire colonial. Les colonies ont fait qu’une partie de la puissance française s’est expatriée, au détriment du développement industriel de la métropole. C’est particulièrement vrai entre les deux guerres avec un effondrement de notre industrie. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Quatrième République a tenté de remonter la pente, mais c’est essentiellement avec le général de Gaulle et Georges Pompidou que l’industrie va devenir un impératif. Il y avait alors une nécessité de restructurer le capitalisme français, et de faire de l’industrie le fer de lance de l’économie française. Sous Georges Pompidou, un certain nombre de programmes ont été lancés, avec une sorte d’accord tacite entre le capitalisme français et la puissance publique. Il consistait à assurer un accompagnement étatique aux industriels à condition qu’ils développent de la valeur ajoutée, qu’ils créent des emplois et qu’ils permettent de gagner des parts de marché à l’exportation. L’État a aidé à financer un certain nombre de grands projets industriels, notamment dans l’aéronautique, la défense, les chemins de fer, l’aménagement du territoire, l’énergie, la filière nucléaire ou le téléphone. Tous ces secteurs se sont donc développés sous l’impulsion de l’État, avec la participation de groupes privés et de banques nationalisées qui finançaient. Nous avons ensuite vécu avec cet héritage. Le président Giscard d’Estaing a en partie continué cette politique, avec le téléphone et le nucléaire. Sous les mandats de François Mitterrand, cela a commencé à battre de l’aile, avec les allers-retours nationalisations/privatisations qui ont eu un effet néfaste sur l’économie française et ses grands groupes industriels en les déstabilisant. La France a alors, je crois, été à contre-courant en nationalisant ses grands groupes au moment où la vague néolibérale démarrait dans le monde anglo-saxon. L’autre problème, c’est qu’en privatisant les entreprises, il y avait un besoin de capital ; une chose qu’il n’y avait plus vraiment en France. C’est alors qu’ont été imaginées les participations croisées qui n’ont fait qu’un temps, pour exploser dans les années 1990, à une période où le néolibéralisme triomphe et où le monde anglo-saxon impose ses règles de libre-échange aux dépens du modèle français qui se trouve en déshérence.

Vous avez déclaré que nous avons fait une erreur stratégique, il y a 25 ans, en abandonnant de facto l’industrie. Vous parlez même d’un « immense gâchis ». Pouvez-vous développer ?

Les élites françaises se sont dit qu’il fallait faire un choix dans ce monde unipolaire avec cette « mondialisation heureuse » qui se profilait. La stratégie adoptée a consisté à laisser l’industrie à l’Allemagne, et à miser sur nos points forts, à savoir les services, la finance, le luxe, et à ne garder que quelques filières industrielles comme la défense, l’énergie, les transports, l’automobile et l’agroalimentaire. En d’autres termes, il s’agissait délibérément de copier le modèle anglo-saxon, sans se rendre compte que, du même coup, nous allions au choc frontal avec les Britanniques et les Américains. Dans le domaine de la finance, nous imaginions que nous pouvions damer le pion à la City de Londres et à Wall Street. Or le résultat, aujourd’hui, c’est qu’Euronext ne fait pas le poids face à cette concurrence et que nos grandes banques françaises, dont nous sommes si fiers, ne comptent pas énormément face aux banques anglo-saxonnes et chinoises. Sur ce chapitre-là, nous avons eu tout faux. Si nos entreprises s’en sont bien sorties dans le domaine du luxe, sur le plan de l’automobile et du reste, le double mouvement de délocalisation a eu un impact certain. D’abord avec une délocalisation de la production pour aller produire dans des pays moins chers et qui avaient le potentiel pour devenir des marchés. Ensuite, une délocalisation des services, à laquelle nous n’avons pas pris garde, mais qui se retrouve aujourd’hui dans la balance des comptes courants. À l’époque, le discours consistait à dire que même si nous ne produisions plus de biens industriels sur le sol français, nous pourrions nous rattraper avec l’exportation de services à forte valeur ajoutée et par les dividendes reçus par nos grandes entreprises de leurs implantations à l’étranger. Le problème, c’est qu’avec la délocalisation des services qui a suivi, à commencer par les services informatiques, la balance des services devient déficitaire à son tour. Ce phénomène est très inquiétant.

Quid des groupes du CAC40, fleuron de l’économie française ?

À l’époque, il se disait que si nous perdions du côté du secteur industriel, nous avions le CAC40 ; mais ce dernier a évolué et changé. Aujourd’hui, la responsabilité d’un manager du CAC40, c’est vis-à-vis de ses actionnaires. Ce n’est plus vis-à-vis de la collectivité dont il est issu. Les entreprises du CAC40, qui doivent tenir compte du marché, ont donc pratiqué l’optimisation fiscale. Les dividendes des groupes ne reviennent pas non plus en France, puisque la majorité des actionnaires des entreprises du CAC40 sont des étrangers qui ne payent même pas leurs impôts en France. Il faut bien voir aussi que ces entreprises, dont 90 % de l’activité se passe à l’international, se sont en quelque sorte déterritorialisées. Les conseils d’administration, où l’anglais est la langue dominante, se sont eux aussi internationalisés. Le lien avec la « mère patrie » est donc de plus en plus faible. Il existait encore dans la génération précédente, qui part à la retraite. Mais avec la nouvelle génération des quadragénaires et quinquagénaires, il est beaucoup moins présent, car ils sont de plain pied dans la mondialisation. À quelques exceptions près, ces entreprises du CAC40 sont donc des multinationales au sens propre du terme et elles font passer l’intérêt national après l’intérêt de leurs actionnaires et l’intérêt supposé de l’entreprise.

Vient ensuite le débat sur la marge de manœuvre à plus ou moins long terme dont disposent désormais ces entreprises. La dictature des marchés est telle que cette marge est quasi nulle, et c’est un grave problème. Les entreprises doivent en effet à la fois donner des prévisions conformes à ce qu’espère le marché, et faire en sorte que ces prévisions soient toujours en progression. Mais si par malheur l’entreprise connaît un accident ou un aléa, ou si le PDG décide qu’il faut pour le bien de l’entreprise investir davantage pour le long terme au détriment du bénéfice net, la sanction du marché est immédiate, ainsi qu’on l’a vu récemment par exemple pour Valeo. Cette société mondiale, remarquablement gérée, a subi une petite baisse de son bénéfice net, d’une part, car il a fallu faire des provisions fiscales en raison des nouvelles mesures prises par l’administration Trump, et d’autre part car Valeo investit pour l’avenir. Ce qui s’est tout de suite traduit par une chute en bourse de 10 %. De « chouchou », l’entreprise devient « mouton noir », en raison du consensus des marchés, qui est aujourd’hui redoutable. Bien que les marchés n’aient pas toujours raison, le CAC40 est soumis à leurs impératifs.

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