Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

La souveraineté industrielle de la France est-elle en danger ?

Quid des groupes du CAC40, fleuron de l’économie française ?

À l’époque, il se disait que si nous perdions du côté du secteur industriel, nous avions le CAC40 ; mais ce dernier a évolué et changé. Aujourd’hui, la responsabilité d’un manager du CAC40, c’est vis-à-vis de ses actionnaires. Ce n’est plus vis-à-vis de la collectivité dont il est issu. Les entreprises du CAC40, qui doivent tenir compte du marché, ont donc pratiqué l’optimisation fiscale. Les dividendes des groupes ne reviennent pas non plus en France, puisque la majorité des actionnaires des entreprises du CAC40 sont des étrangers qui ne payent même pas leurs impôts en France. Il faut bien voir aussi que ces entreprises, dont 90 % de l’activité se passe à l’international, se sont en quelque sorte déterritorialisées. Les conseils d’administration, où l’anglais est la langue dominante, se sont eux aussi internationalisés. Le lien avec la « mère patrie » est donc de plus en plus faible. Il existait encore dans la génération précédente, qui part à la retraite. Mais avec la nouvelle génération des quadragénaires et quinquagénaires, il est beaucoup moins présent, car ils sont de plain pied dans la mondialisation. À quelques exceptions près, ces entreprises du CAC40 sont donc des multinationales au sens propre du terme et elles font passer l’intérêt national après l’intérêt de leurs actionnaires et l’intérêt supposé de l’entreprise.

Vient ensuite le débat sur la marge de manœuvre à plus ou moins long terme dont disposent désormais ces entreprises. La dictature des marchés est telle que cette marge est quasi nulle, et c’est un grave problème. Les entreprises doivent en effet à la fois donner des prévisions conformes à ce qu’espère le marché, et faire en sorte que ces prévisions soient toujours en progression. Mais si par malheur l’entreprise connaît un accident ou un aléa, ou si le PDG décide qu’il faut pour le bien de l’entreprise investir davantage pour le long terme au détriment du bénéfice net, la sanction du marché est immédiate, ainsi qu’on l’a vu récemment par exemple pour Valeo. Cette société mondiale, remarquablement gérée, a subi une petite baisse de son bénéfice net, d’une part, car il a fallu faire des provisions fiscales en raison des nouvelles mesures prises par l’administration Trump, et d’autre part car Valeo investit pour l’avenir. Ce qui s’est tout de suite traduit par une chute en bourse de 10 %. De « chouchou », l’entreprise devient « mouton noir », en raison du consensus des marchés, qui est aujourd’hui redoutable. Bien que les marchés n’aient pas toujours raison, le CAC40 est soumis à leurs impératifs.

Justement, depuis le début des années 2000, de grands noms de l’industrie française sont passés sous pavillon étranger – ou ont fusionné – tels Pechiney, Arcelor, Alcatel, Lafarge, Alstom… Doit-on s’inquiéter de cette situation ?

C’est inquiétant, car à chaque fois qu’une entreprise passe sous pavillon étranger, elle disparaît. Lorsqu’une entreprise en rachète une autre, elle achète avant tout des parts de marché, voire des brevets. La marque de l’ancienne entreprise disparaît bien souvent. Dans le cas d’Alstom, l’américain General Electric a immédiatement fait disparaître la marque. De la même façon, Pechiney a totalement disparu à la suite de son absorption par le canadien Alcan. Il ne faut pas oublier aussi que derrière une entreprise, il y a tout un circuit de sous-traitance. Un groupe français a ses habitudes de sous-traitance sur le marché français et aussi à l’étranger ; mais lorsqu’une entreprise étrangère prend le contrôle, elle ne change pas ses propres habitudes et n’intègre pas le circuit de sous-traitance français de l’entreprise rachetée, au détriment du tissu industriel. Cela produit une perte de substance pour le patrimoine industriel national.

Il y aussi de « bons groupes » étrangers, ceux qui investissent pour produire sur le sol français. C’est le cas notamment de Toyota aujourd’hui, qui est venu en France, produit en France, crée de l’emploi et paye des impôts en France. Aujourd’hui, de nombreux pays, à commencer par les États-Unis et la Chine, exigent que si une entreprise veut vendre sa production dans leur pays, elle doit en produire la majorité sur place. On ne peut pas le leur reprocher.

En juillet dernier, l’État décidait de préempter les parts de STX dans les chantiers navals de Saint-Nazaire dans le cadre du rachat de l’entreprise par le groupe public italien Fincantieri. Depuis, la France et l’Italie ont signé un accord prévoyant que STX serait détenu à 50/50 par la France et Fincantieri, en laissant le contrôle effectif au groupe italien tout en garantissant la protection des intérêts français. Pourquoi l’État français est-il intervenu dans ce cas précis ?

Il va y avoir un problème avec STX, car les intérêts du groupe italien Fincantieri sont sans doute bien différents des intérêts français. En effet, le groupe italien compte parmi ses principaux clients l’américain Carnival Corporation, le premier croisiériste mondial. Or, ce dernier veut absolument développer ses croisières sur les côtes chinoises et dans la région. Pour obtenir les autorisations d’accès à ce marché, la contrepartie sera d’avoir des bateaux fabriqués en Chine. Il va donc falloir être très attentif à cela… D’autant plus avec l’opération en cours visant à rapprocher les français Naval Group (ex-DCNS) et STX avec l’italien Fincantieri pour former un seul groupe de construction navale européenne pour le civil et le militaire. Si les Sud-Coréens avaient été pour STX de « bons actionnaires » en laissant l’entreprise française prendre sa place sur le marché mondial, on peut craindre que cela ne soit pas le cas avec le groupe italien.

Lors de votre audition à l’Assemblée nationale en décembre dernier, auprès de la commission d’enquête chargée d’examiner les décisions de l’État en matière de politique industrielle, vous avez fait part de votre inquiétude vis-à-vis du secteur des télécommunications en France. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

C’est un cas d’école. Nous étions il y a 25 ans leader mondiaux des télécoms. Je rappelle qu’Alcatel détenait 13,5 % du marché mondial. Aujourd’hui, Alcatel a disparu et nous n’avons plus d’industrie de télécoms. Nos opérateurs de télécoms ont également reculé et se sont affaiblis par rapport à leurs concurrents. Et ils ont de quoi être préoccupés au vu des derniers développements technologiques. Les Chinois en sont déjà à la 5G. Les opérateurs tiennent encore grâce à la carte SIM. Mais demain, elle va disparaître en étant par exemple intégrée dans l’écran des appareils. Aujourd’hui, l’entreprise chinoise d’État BOE est l’un des leaders mondiaux sur le marché des écrans de toutes sortes. En 20 ans, elle a investi 50 milliards de dollars en recherche et développement et elle dispose de salles entièrement automatisées pour produire les écrans, sans ouvriers, avec des robots chinois. La valeur ajoutée risque d’échapper à nos opérateurs le jour où la carte SIM sera intégrée.

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