La souveraineté industrielle de la France est-elle en danger ?

Justement, depuis le début des années 2000, de grands noms de l’industrie française sont passés sous pavillon étranger – ou ont fusionné – tels Pechiney, Arcelor, Alcatel, Lafarge, Alstom… Doit-on s’inquiéter de cette situation ?

C’est inquiétant, car à chaque fois qu’une entreprise passe sous pavillon étranger, elle disparaît. Lorsqu’une entreprise en rachète une autre, elle achète avant tout des parts de marché, voire des brevets. La marque de l’ancienne entreprise disparaît bien souvent. Dans le cas d’Alstom, l’américain General Electric a immédiatement fait disparaître la marque. De la même façon, Pechiney a totalement disparu à la suite de son absorption par le canadien Alcan. Il ne faut pas oublier aussi que derrière une entreprise, il y a tout un circuit de sous-traitance. Un groupe français a ses habitudes de sous-traitance sur le marché français et aussi à l’étranger ; mais lorsqu’une entreprise étrangère prend le contrôle, elle ne change pas ses propres habitudes et n’intègre pas le circuit de sous-traitance français de l’entreprise rachetée, au détriment du tissu industriel. Cela produit une perte de substance pour le patrimoine industriel national.

Il y aussi de « bons groupes » étrangers, ceux qui investissent pour produire sur le sol français. C’est le cas notamment de Toyota aujourd’hui, qui est venu en France, produit en France, crée de l’emploi et paye des impôts en France. Aujourd’hui, de nombreux pays, à commencer par les États-Unis et la Chine, exigent que si une entreprise veut vendre sa production dans leur pays, elle doit en produire la majorité sur place. On ne peut pas le leur reprocher.

En juillet dernier, l’État décidait de préempter les parts de STX dans les chantiers navals de Saint-Nazaire dans le cadre du rachat de l’entreprise par le groupe public italien Fincantieri. Depuis, la France et l’Italie ont signé un accord prévoyant que STX serait détenu à 50/50 par la France et Fincantieri, en laissant le contrôle effectif au groupe italien tout en garantissant la protection des intérêts français. Pourquoi l’État français est-il intervenu dans ce cas précis ?

Il va y avoir un problème avec STX, car les intérêts du groupe italien Fincantieri sont sans doute bien différents des intérêts français. En effet, le groupe italien compte parmi ses principaux clients l’américain Carnival Corporation, le premier croisiériste mondial. Or, ce dernier veut absolument développer ses croisières sur les côtes chinoises et dans la région. Pour obtenir les autorisations d’accès à ce marché, la contrepartie sera d’avoir des bateaux fabriqués en Chine. Il va donc falloir être très attentif à cela… D’autant plus avec l’opération en cours visant à rapprocher les français Naval Group (ex-DCNS) et STX avec l’italien Fincantieri pour former un seul groupe de construction navale européenne pour le civil et le militaire. Si les Sud-Coréens avaient été pour STX de « bons actionnaires » en laissant l’entreprise française prendre sa place sur le marché mondial, on peut craindre que cela ne soit pas le cas avec le groupe italien.

Lors de votre audition à l’Assemblée nationale en décembre dernier, auprès de la commission d’enquête chargée d’examiner les décisions de l’État en matière de politique industrielle, vous avez fait part de votre inquiétude vis-à-vis du secteur des télécommunications en France. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

C’est un cas d’école. Nous étions il y a 25 ans leader mondiaux des télécoms. Je rappelle qu’Alcatel détenait 13,5 % du marché mondial. Aujourd’hui, Alcatel a disparu et nous n’avons plus d’industrie de télécoms. Nos opérateurs de télécoms ont également reculé et se sont affaiblis par rapport à leurs concurrents. Et ils ont de quoi être préoccupés au vu des derniers développements technologiques. Les Chinois en sont déjà à la 5G. Les opérateurs tiennent encore grâce à la carte SIM. Mais demain, elle va disparaître en étant par exemple intégrée dans l’écran des appareils. Aujourd’hui, l’entreprise chinoise d’État BOE est l’un des leaders mondiaux sur le marché des écrans de toutes sortes. En 20 ans, elle a investi 50 milliards de dollars en recherche et développement et elle dispose de salles entièrement automatisées pour produire les écrans, sans ouvriers, avec des robots chinois. La valeur ajoutée risque d’échapper à nos opérateurs le jour où la carte SIM sera intégrée.

On en prend conscience, mais toujours avec des années de retard. Ce qui est énervant, c’est de voir qu’en 2010, le débat était déjà exactement le même, avec Nicolas Sarkozy qui s’inquiétait de l’effondrement de l’industrie en France et estimait qu’il fallait se développer sur des secteurs stratégiques pour recouvrer notre indépendance. Avec François Hollande, ce fut la même chose, et là on recommence.

Les médias se font régulièrement l’écho du passage de fleurons de l’économie nationale sous le contrôle partiel ou total d’investisseurs chinois. Pourtant, la Chine ne pèse que 2 % du total de l’investissement étranger en France, loin derrière le trio de tête composé de l’Allemagne, des États-Unis et de l’Italie. La Chine constitue-t-elle un réel danger ?

Grâce à ses excédents commerciaux, la Chine a accumulé plus de 4000 milliards de dollars de réserves, ce qui lui permet d’investir à l’étranger. Les Chinois sont capitalistes et nationalistes pour l’économie, et communistes pour la politique. Pékin veut tout simplement prendre des parts du marché mondial et retrouver le rang – le premier – qui était le sien au XVIIe siècle.

Pour la France, lorsque les Chinois veulent racheter l’aéroport de Toulouse, cela ne pose a priori pas de problème, à ceci près qu’ils ne doivent pas piller la trésorerie de l’aéroport, ni tenter d’en faire un instrument d’espionnage sur Airbus qui utilise cet aéroport pour ses tests. Les Chinois doivent se comporter en actionnaire responsable.

Lorsque les Chinois achètent des terres en France – comme ils le font ailleurs dans le monde pour sécuriser leur approvisionnement alimentaire –, encore faut-il que les fermiers sur ces terres cultivent correctement et que cela serve à exporter des produits vers la Chine.

Parallèlement, la France était bien contente lorsque le chinois DongFeng a investi dans Peugeot, pour devenir depuis 2017 son premier actionnaire en termes de droits de vote. Il y a donc des choses qui peuvent se faire avec les Chinois. Tout est affaire de négociation et de deal qui doivent se faire d’égal à égal.

La Chine ne constituerait donc pas le premier « danger », alors que la réforme fiscale voulue par Donald Trump devrait permettre de rapatrier aux USA près de 2000 milliards de dollars de profits réalisés à l’étranger, qui seront donc disponibles pour investir. Parallèlement, l’extraterritorialité du droit américain est aussi souvent perçue comme une arme permettant à Washington de poursuivre des entreprises non américaines à l’étranger et ainsi affaiblir ou écarter la concurrence – certaines entreprises françaises telles qu’Alstom, Total ou Technip en ont fait les frais. Les États-Unis constituent-ils la principale menace pour le secteur industriel français ?

C’est évident. La menace, ce sont les Américains, car ils sont dans une stratégie identique à celle des Chinois, mais avec un temps d’avance grâce à leur statut de superpuissance. La réforme fiscale de Donald Trump est une machine de guerre économique redoutable, fort habile, que les Européens ont découvert trop tardivement. C’était pourtant dans le programme du parti républicain depuis de nombreuses années. Si l’on ajoute à cela l’extraterritorialité du droit américain et tout ce qui concerne les normes, cela traduit bien une réalité : nous sommes en guerre économique. Trop longtemps, les Français n’ont pas voulu le croire. Dans le cas de l’extraterritorialité du droit américain, si l’Europe n’a rien à redire à cela, c’est parce que les Européens, et en particulier les Allemands, ont accepté de facto depuis des décennies la tutelle américaine. Or, ces dernières années, ils réalisent que ce n’est pas si bénéfique que cela. Les Allemands s’étaient imaginé qu’ils allaient prendre le marché automobile américain, mais l’affaire Volkswagen leur a montré qu’il n’en était pas question. Les Allemands découvrent maintenant que les Américains sont des concurrents. Mais ont-ils pour autant compris que cela impliquait de se doter dans les secteurs stratégiques d’entreprises indépendantes avec la volonté de faire une Europe indépendante ? Je n’en suis pas convaincu. L’idée de reconstruire une Europe puissance autour d’un noyau dur est une vieille idée française. Elle avait été abandonnée, mais Emmanuel Macron la reprend. À juste titre, il a expliqué que cela ne pouvait pas continuer comme ça, avec un marché ouvert à tous les vents, pris en sandwich entre Washington et Pékin. Mais pour le moment, il n’y a que les Français qui soient partisans de cette idée d’Europe puissance. En Allemagne, les avis sont encore mitigés, même si certains milieux commencent à ouvrir les yeux, notamment dans le secteur industriel.

Ailleurs en Europe, peu de pays partagent ce point de vue… Le véritable enjeu est donc là, est-on capable de construire une Europe puissante avec de grands groupes indépendants des Américains ? Pour la France, tout l’enjeu est d’avoir la capacité de recouvrer une certaine indépendance en matière d’industrie et de technologie. Mais il y a encore du chemin à faire…

En février dernier, le gouvernement français a présenté un plan visant à améliorer la protection de secteurs stratégiques de l’économie française face aux investisseurs étrangers. Qu’en pensez-vous ? Cela peut-il être favorable à l’industrie française ?

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

sed commodo dolor. accumsan ultricies Donec Aliquam libero
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR