Le Qatar dans la rivalité Iran-Arabie saoudite

Un risque d’escalade militaire ?

Face au risque d’escalade militaire, les petites monarchies du Golfe (Qatar, Oman et, dans une moindre mesure, le Koweït) savent qu’il est dans leur intérêt que le conflit soit gelé entre, d’un côté, l’Iran et, de l’autre, l’Occident et ses alliés arabes. Il n’est pas exclu qu’elles constituent l’un des objectifs militaires de Téhéran pour répondre à un possible recours à l’« option militaire » par Washington ou Tel-Aviv. Elles mettent donc en œuvre une diplomatie d’« apaisement » autour des programmes balistique et nucléaire iraniens, et de la présence régionale de la République islamique, une stratégie qui sera difficile à maintenir dans l’hypothèse d’une sortie des États-Unis de l’accord sur le nucléaire du 14 juillet 2015.

Par ailleurs, il n’y a pas de perception univoque de la « menace iranienne » parmi les pétromonarchies du CCG. Ainsi, outre le Qatar, la diplomatie koweïtienne prône l’apaisement, tout comme Oman, qui a traditionnellement de bonnes relations avec l’Iran, fondées sur une coopération autour de la gestion du détroit d’Ormuz et des échanges économiques significatifs. Au sein des Émirats arabes unis, si Abou Dhabi est agressif à l’égard de l’Iran, Dubaï joue un jeu ambigu, ce dernier choix s’expliquant par des raisons économiques et par la présence d’une importante communauté d’affaires iranienne sur son territoire.

Riyad entend se poser en garant de l’ordre régional face au chaos révolutionnaire. Les Saoudiens appliquent ce que l’on peut qualifier de doctrine Monroe pour les monarchies pétrolières de la péninsule Arabique. De leur côté, les dirigeants iraniens sont conservateurs, parce qu’ils ont perdu le monopole du « front du refus » auprès des opinions arabes en raison d’une « chiitisation » subie de leur politique régionale due en particulier à l’émergence du chiisme paramilitaire. Le bouleversement géopolitique régional a aussi des incidences mondiales. La « guerre froide » irano-saoudienne s’inscrit, par exemple, dans une rivalité plus globale entre la Chine et les États-Unis. Au Moyen-Orient, l’Iran tend à intégrer la sphère chinoise pour des raisons à la fois économiques (la croissance de la demande énergétique) et géopolitiques : conséquence des sanctions américaines et européennes contre l’Iran. En revanche, l’Arabie saoudite inscrit son action dans le cadre de la politique régionale de Washington, tout en diversifiant ses partenariats (rapprochement avec la Russie) afin de ­limiter les effets négatifs du déclin de l’influence américaine au Moyen-Orient.

Si l’affaiblissement des États-Unis dans la région est propice au renforcement de l’Iran et de son partenaire russe, Riyad compense cette reconfiguration de puissance par un activisme diplomatique accru. L’incertitude géopolitique créée par l’éclatement des révoltes arabes accroît le risque d’explosion sur des lignes de fracture nouvelles, qui vont bien au-delà de la rivalité traditionnelle entre « front du refus » et camp arabe pro-­occidental. La menace d’un rapprochement entre islamistes sunnites modérés et chiites révolutionnaires contribue à accentuer le soutien que l’Arabie saoudite apporte aux mouvements salafistes, en Syrie et en Égypte notamment.

À cet égard, l’avenir de la stratégie régionale d’un Qatar mis au ban du CCG aura valeur de test quant à la possibilité d’un rapprochement entre islamistes sunnites et chiites. Le Qatar devra aussi prendre en compte les préférences de son allié américain qui semble le principal garant de l’indépendance de l’émirat. Dès les années 1990, Doha s’est efforcé de diversifier ses relations à l’échelle régionale en raison de la détérioration de ses rapports avec l’Arabie saoudite. L’un des moyens utilisés était de se rapprocher d’Israël et de l’Iran (3). De nos jours, la Turquie semble vouloir jouer le rôle de puissance de substitution à l’Arabie saoudite au Qatar. La Russie est également devenue un acteur international courtisé, ne serait-ce que pour des raisons économiques, et ce, afin de limiter les dimensions concurrentielles entre deux acteurs majeurs du marché gazier. Enfin, malgré le rapprochement en cours avec l’Iran, il existe des limites à l’amélioration ou à l’approfondissement des relations de bon voisinage entre les deux pays. En effet, les déclarations de l’ancien Premier ministre du Qatar, Hamad bin Jassim al-Thani (2007-2013), sur les liens Doha-Téhéran n’auguraient pas de la construction d’une alliance. Il aurait ainsi déclaré à propos des voisins iraniens : « Ils nous mentent, et nous leur mentons. […] Même si nous sommes voisins, nous ne sommes pas amis » (4).

Une impasse stratégique

L’embargo mis en place en juin 2017 contre le Qatar a donc placé l’émirat dans une impasse stratégique. Si Doha ne peut pas rejoindre l’« axe de la résistance » soutenu par l’Iran au Moyen-Orient, sa diplomatie de rapprochement avec ­Washington, Moscou ou Ankara ne semble pas en mesure de se substituer à son ancrage dans le CCG. À l’inverse, les pays voisins doivent mesurer le risque et les coûts liés à l’exclusion politique du Qatar de la péninsule Arabique alors que les ­finances de l’émirat peuvent lui donner les moyens de trouver une sortie de crise qui ne s’apparente pas à une reddition et à une acceptation de l’ensemble des conditions saoudiennes à sa réintégration régionale.

Par ailleurs, dans la perspective de l’organisation de la Coupe du monde de football 2022 au Qatar, il faut s’attendre à un rapprochement entre pétromonarchies que pourrait faciliter le Département d’État américain. En effet, cette crise du Golfe commencée en mai 2017 se produit dans un contexte où le Moyen-Orient connaît encore des guerres (Syrie et Yémen) et doit faire face aux défis de la reconstruction de l’Irak. La division des alliés de l’Occident constitue dès lors un obstacle à la stabilisation régionale. D’autre part, le flirt du Qatar avec la République islamique ne semble pas être une alternative sérieuse pour Doha même si ses relations avec l’Arabie saoudite et ses alliés sont dans une impasse. En ce sens, les rumeurs diffusées par les médias iraniens et qataris quant à une hypothétique lune de miel israélo-saoudienne ne semblent pas de nature à précipiter la résolution de la crise de confiance entre les pays riverains du golfe Persique (5).

Notes

(1) Yann Richard, « L’islam politique en Iran », in Politique étrangère no 1, printemps 2005, p. 61-72.

(2) Les autorités de Bahreïn accusent le Qatar de soutenir le « terrorisme » et de viser la déstabilisation du royaume en finançant les opposants internes ou en exilant des opposants à Doha.

(3) David B. Roberts, Qatar : Securing the Global Ambitions of a City-State, Hurst & Company, 2017.

(4) Maaike Warnaar, « Why Can’t We Be Friends ? Bridging the Divide between Iran and the GCC », in Maaike Warnaar, Luciano Zaccara et Paul Aarts, Iran’s Relations with the Arab States of the Gulf : Common Interests over Historic Rivalry, Gerlach Press, 2016, p. 102-124.

(5) Victor Kattan, « Behind the Extravagant Hype of an Israeli-Saudi ‘Courtship’, Israel Is Setting the Price for Riyadh to Go Nuclear », in Haaretz, 14 février 2018.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°38, « Golfe Persique : vers une nouvelle guerre froide ? », avril-juin 2018.

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