La géopolitique de la France face aux enjeux démographiques

Si le continent européen fait face à un hiver démographique, la démographie déclinante de l’Allemagne et la vitalité de celle de la France laissent présager que la population française pourrait redevenir la plus importante d’Europe continentale alors que la « loi du nombre » a toujours constitué un enjeu majeur des rapports de force géopolitiques.

L’histoire géopolitique de la France ne peut s’expliquer sans prendre en compte ses caractéristiques et évolutions démographiques. Louis XIV peut affronter les coalitions européennes et leur résister parce que la France, pays de très loin le plus peuplé d’Europe, dispose de gros bataillons que Napoléon va ensuite utiliser dans ses guerres. À l’inverse, après un siècle de faible fécondité française, la coalition d’États allemands dirigée par la Prusse devient plus peuplée que la France, ce qui facilite sa victoire militaire en 1871. En 1913, les dirigeants français, conscients de leur faiblesse numérique par rapport à l’Allemagne, portent le service militaire à trois ans (2). Au lendemain de la Première Guerre mondiale, dans les années 1920, le ministre des Affaires étrangères, Aristide Briand, répond aux critiques de ceux qui lui reprochent de promouvoir la Société des Nations et de tenter une réconciliation franco-allemande, en déclarant à la Chambre des députés : « Je fais la politique (étrangère) de notre natalité » ; autrement dit, la France n’est pas en mesure de soutenir une guerre compte tenu de sa langueur démographique. Grâce à un renouveau démographique d’après-guerre plus intense que dans les autres pays européens, la France, auparavant devenue une « moyenne » nation en Europe, stagnant à 40 millions d’habitants pendant la première moitié du XXe siècle, se hisse au niveau démographique de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de l’Italie. Cela lui permet d’être, avec l’Allemagne, le poids lourd de la construction européenne.

Ainsi, les évolutions démographiques ne se résument pas à une pléthore de chiffres plus ou moins indigestes. Comme l’écrivait Alfred Sauvy, « si fondamentaux sont les problèmes de population qu’ils prennent de terribles revanches sur ceux qui les ignorent ». L’analyse géopolitique de la France se doit donc d’étudier les enjeux démographiques. Deux seront ici examinés : la géographie de la population française et le poids démographique de la France dans le monde et en Europe.

Des mises démographiques sous-employées

Le premier enjeu démographique de la France tient à la géographie de son peuplement, héritée des siècles de son histoire. En effet, la France est, bien entendu, un pays européen, mais les conditions de la colonisation et de la décolonisation lui donnent une présence démographique sur plusieurs continents ou sous-continents.

C’est le cas en Amérique du Nord, avec Saint-Pierre-et-Miquelon, territoire certes peu peuplé mais dont la souveraineté exercée par la France explique une partie de la présence géopolitique française dans cette région, tel l’accord du 2 décembre 1994 entre le Canada et la République française relatif au développement de la coopération régionale entre les provinces atlantiques canadiennes et la collectivité territoriale française de Saint-Pierre-et-Miquelon.

Plus au sud, la population française peuple en Amérique centrale la Guadeloupe, la Martinique, ainsi que Saint-Barthélémy et une partie de Saint-Martin et, en Amérique du Sud, la Guyane (3). Cela permet par exemple à la France d’être membre observateur du système d’intégration centraméricain (Sica), mais elle est absente de diverses organisations régionales comme l’Organisation des États de la Caraïbe orientale. Sa présence en Guyane est, on le sait, essentielle, en raison de la géographie de ce territoire à proximité de l’équateur qui a permis l’installation et le développement du Centre spatial guyanais (CSG) (4).

En Afrique orientale, le peuplement français est présent au sud-est de l’océan Indien, dans les deux îles de La Réunion et de Mayotte (5) qui a une remarquable position géostratégique dans le canal du Mozambique. La France est membre de la Commission de l’Océan Indien (COI), créée en 1982, qui réunit cinq pays du sud-ouest de l’océan Indien (Union des Comores, France pour le compte de La Réunion, Madagascar, Maurice, Seychelles). En revanche, la France n’est pas membre de l’Association des États riverains de l’Océan Indien, créée en 1997, et qui regroupe vingt pays d’Afrique, d’Asie et d’Océanie, mais elle a obtenu, en 2011, d’en être « partenaire de dialogue.

En Océanie, la population française se déploie également en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française et à Wallis-et-Futuna, même si la souveraineté de la France sur la Nouvelle-Calédonie (6) pourrait évoluer à la suite d’un référendum qui devrait se tenir au dernier trimestre 2018 [voir le Focus de S. Mohamed-Gaillard p. 40]. De même, bien qu’elles ne soient pas des États souverains, la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française ont été admises comme membres à part entière du Forum des Îles du Pacifique, mais fort tardivement, le 10 septembre 2016, puisque ce Forum a été créé en 1971.

À cela s’ajoute la souveraineté de la France sur des Terres australes et antarctiques françaises, dont la seule population est composée de scientifiques et de leurs collaborateurs ou de services de sécurité.

Au total, en dépit d’une présence relative dans quelques organisations régionales, cette mise que représente pour la France la géographie de la population française habitant des territoires placés sous sa souveraineté est aujourd’hui insuffisamment utilisée à des fins de géopolitique régionale. C’est l’héritage d’une histoire pendant laquelle la métropole a presque systématiquement privilégié ses relations économiques avec ses territoires d’outre-mer, les décourageant, voire leur interdisant de commercer avec leur environnement géographique. En effet, nombre de réglementations, dès le début de la prise de souveraineté de la France sur des outre-mers, ont subordonné leur économie à l’économie métropolitaine. La métropole a principalement eu tendance à faire fi de l’environnement régional de ses outre-mers comme s’ils étaient des territoires hors-sol. Pourtant, la géographie de la population française invite la France à exercer un poids accru dans les relations géopolitiques et les organisations régionales de ces sous-continents.

Une seconde mise que la France semble insuffisamment considérer tient à la présence de personnes de nationalité française réparties dans le monde. Cette présence peut être qualifiée d’universelle, avec environ (7) trois millions de Français distribués sur tous les continents et dans la quasi-totalité des pays. En outre, cette présence est significative dans des pays dont le poids géopolitique est important, comme les États-Unis, la Russie, la Chine, le Brésil ou l’Inde. Certes, le sentiment d’être français peut être moindre chez des personnes possédant la double nationalité au moment où elles résident dans le pays de leur première nationalité. Mais ceci ne concerne qu’une partie de ces Français vivant hors de France, souvent des Franco-Maghrébins ayant par exemple choisi de prendre leur retraite au Maghreb.

En général, les Français vivant hors de France sont peu mobilisés pour concourir aux intérêts géopolitiques de la France parce que l’Hexagone les considère comme des « expatriés » et non comme des diasporas. Une réflexion approfondie pourrait être conduite sur cette question pour que cette géographie mondiale de la population française due aux Français vivant hors de France soit un apport supérieur à la géopolitique de la France. En effet, d’autres pays savent beaucoup mieux le faire, à l’instar de l’Inde qui, après avoir totalement délaissé ses expatriés, a su les mobiliser pour les faire devenir des relais géopolitiques qui se sont révélés très utiles aux intérêts de l’Inde (8).

La France et la loi du nombre

Un second enjeu démographique de la France conduit à examiner dans quelle mesure le pays peut profiter de la loi du nombre puisqu’il est incontestable que, dans les rapports de force géopolitiques, s’exerce une « loi du nombre » dont ma définition résumée précise que les « décisions et évolutions géopolitiques sont dépendantes du nombre des hommes » (9). Cette loi donne un potentiel géopolitique aux pays les plus peuplés par rapport aux autres. Sur cette question, la situation de la France est différente selon que l’on examine l’échelle mondiale ou l’échelle européenne.

À l’échelle mondiale, il est incontestable que le poids démographique relatif de la France diminue avec la montée des pays du Sud. En 2017, la France se place au vingtième ou vingt-et-unième rang des pays du monde par son peuplement (10), selon les données des offices statistiques, rivalisant avec le Royaume-Uni. Elle est précédée dans les six rangs antérieurs par l’Égypte, l’Allemagne, le Congo RDC, la Turquie et l’Iran. Son rang second est notamment l’héritage d’un changement structurel de son poids relatif qui a commencé à diminuer à la fin du XVIIIe siècle. En effet, en 1750, la population de la France pesait 3,1 % de la population dans le monde. Dès le dernier tiers du XVIIIe siècle, la singularité du calendrier de la baisse de la fécondité en France a commencé à faire sentir ses effets. S’y est ajouté le coût démographique des guerres révolutionnaires et surtout napoléoniennes : la population de la France est alors passée légèrement en dessous de 3 % de la population mondiale en 1800. Au XIXe siècle, tandis que les pays européens multiplient par trois ou quatre leur population, grâce à la première étape de la transition démographique (mortalité s’abaissant et natalité conservant un niveau relativement élevé), la singularité française fait de l’Hexagone le seul des pays engagés dans la transition démographique à avoir un multiplicateur transitionnel extrêmement faible. Aussi le poids démographique de la France dans le monde tombe-t-il à 2,5 % en 1900. La baisse du poids démographique de la France est encore plus intense au XXe siècle, alors que les continents asiatique, africain et latino-américain connaissent à leur tour souvent, avec une intensité plus grande qu’en Europe au XIXe siècle, la transition démographique. Depuis 1998, le poids démographique de la France est devenu inférieur à 1 % de la population dans le monde.

Cette baisse du poids démographique relatif de la France est évidemment un enjeu pour un pays qui doit pouvoir justifier par d’autres moyens son action géopolitique et valoriser sa place dans les grandes organisations internationales et, plus particulièrement, réussir à conserver son poste de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU (11) [voir le Focus de L. Balmond p. 48].

À propos de l'auteur

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont

Géographe, économiste et démographe, Gérard-François Dumont, ancien recteur d’académie, est professeur à l’Université de Paris-Sorbonne. Il est également président de la revue Population & Avenir et l'auteur de très nombreux ouvrages dans tous les domaines de la géographie humaine.

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