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La géopolitique de la France face aux enjeux démographiques

En général, les Français vivant hors de France sont peu mobilisés pour concourir aux intérêts géopolitiques de la France parce que l’Hexagone les considère comme des « expatriés » et non comme des diasporas. Une réflexion approfondie pourrait être conduite sur cette question pour que cette géographie mondiale de la population française due aux Français vivant hors de France soit un apport supérieur à la géopolitique de la France. En effet, d’autres pays savent beaucoup mieux le faire, à l’instar de l’Inde qui, après avoir totalement délaissé ses expatriés, a su les mobiliser pour les faire devenir des relais géopolitiques qui se sont révélés très utiles aux intérêts de l’Inde (8).

La France et la loi du nombre

Un second enjeu démographique de la France conduit à examiner dans quelle mesure le pays peut profiter de la loi du nombre puisqu’il est incontestable que, dans les rapports de force géopolitiques, s’exerce une « loi du nombre » dont ma définition résumée précise que les « décisions et évolutions géopolitiques sont dépendantes du nombre des hommes » (9). Cette loi donne un potentiel géopolitique aux pays les plus peuplés par rapport aux autres. Sur cette question, la situation de la France est différente selon que l’on examine l’échelle mondiale ou l’échelle européenne.

À l’échelle mondiale, il est incontestable que le poids démographique relatif de la France diminue avec la montée des pays du Sud. En 2017, la France se place au vingtième ou vingt-et-unième rang des pays du monde par son peuplement (10), selon les données des offices statistiques, rivalisant avec le Royaume-Uni. Elle est précédée dans les six rangs antérieurs par l’Égypte, l’Allemagne, le Congo RDC, la Turquie et l’Iran. Son rang second est notamment l’héritage d’un changement structurel de son poids relatif qui a commencé à diminuer à la fin du XVIIIe siècle. En effet, en 1750, la population de la France pesait 3,1 % de la population dans le monde. Dès le dernier tiers du XVIIIe siècle, la singularité du calendrier de la baisse de la fécondité en France a commencé à faire sentir ses effets. S’y est ajouté le coût démographique des guerres révolutionnaires et surtout napoléoniennes : la population de la France est alors passée légèrement en dessous de 3 % de la population mondiale en 1800. Au XIXe siècle, tandis que les pays européens multiplient par trois ou quatre leur population, grâce à la première étape de la transition démographique (mortalité s’abaissant et natalité conservant un niveau relativement élevé), la singularité française fait de l’Hexagone le seul des pays engagés dans la transition démographique à avoir un multiplicateur transitionnel extrêmement faible. Aussi le poids démographique de la France dans le monde tombe-t-il à 2,5 % en 1900. La baisse du poids démographique de la France est encore plus intense au XXe siècle, alors que les continents asiatique, africain et latino-américain connaissent à leur tour souvent, avec une intensité plus grande qu’en Europe au XIXe siècle, la transition démographique. Depuis 1998, le poids démographique de la France est devenu inférieur à 1 % de la population dans le monde.

Cette baisse du poids démographique relatif de la France est évidemment un enjeu pour un pays qui doit pouvoir justifier par d’autres moyens son action géopolitique et valoriser sa place dans les grandes organisations internationales et, plus particulièrement, réussir à conserver son poste de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU (11) [voir le Focus de L. Balmond p. 48].

Un dynamisme relatif dans une Europe en « hiver démographique »

À l’échelle européenne, le rang démographique de la France et son évolution sont fondamentalement différents. À la fin des années 2010, le pays se classe juste derrière la Russie et l’Allemagne, avec le même ordre de grandeur que le Royaume-Uni, sa population étant légèrement supérieure ou inférieure à celle du Royaume-Uni selon que l’on considère l’ensemble des territoires français, seulement les territoires français faisant partie de l’Union européenne (UE) ou seulement la France métropolitaine. En conséquence, au regard de la loi du nombre, la France bénéficie d’un poids numérique significatif dans les instances de l’UE, donc au Conseil européen, comme au Parlement européen, même si un tel poids est un atout plus ou moins valorisé selon la capacité de le traduire politiquement.

En outre, depuis le début du XXIe siècle, la population de la France n’a enregistré aucune année de dépopulation ou de dépeuplement (12), contrairement à une quinzaine de pays de l’UE. Ces baisses du nombre d’habitants enregistrées dans ces pays s’expliquent soit exclusivement par un accroissement naturel négatif (Allemagne, Italie…) non compensé par un solde migratoire suffisamment positif, soit par l’addition d’un accroissement naturel négatif et d’un accroissement migratoire également négatif (Lettonie, Lituanie, Grèce, Bulgarie, Roumanie, Portugal…). Le contraste entre le relatif dynamisme démographique de la France, disposant du solde naturel (13) le plus élevé des pays de l’UE (à 28), s’explique essentiellement par une fécondité nettement moins abaissée que la moyenne de l’UE, qui se trouve installée dans ce que j’ai appelé un « hiver démographique » (14). En conséquence de la durée de ce dernier depuis plusieurs décennies et de son intensité, l’accroissement naturel de l’UE (à 28) est devenu négatif depuis 2015 (15). Avec le Brexit, cet accroissement naturel devrait devenir encore plus négatif.

Le poids démographique relatif de la France au sein de l’UE avait évidemment diminué sous l’effet des cinquième et sixième élargissements du 1er mai 2004 (dix pays dont la Pologne) et du 1er janvier 2007 (Bulgarie et Roumanie) (16), et guère avec le septième élargissement du 1er juillet 2013 à la Croatie. Mais il s’est accru depuis le sixième élargissement en raison du meilleur dynamisme démographique de la France et il est appelé mécaniquement à s’accroître avec le départ du Royaume-Uni. En conséquence, la France profite donc de la loi du nombre qui s’est trouvée actée dans le traité de Lisbonne signé le 13 décembre 2007. En effet, ce traité répartit le nombre de voix des pays au Conseil européen selon une règle de stricte proportionnalité à la population des pays, et édicte une majorité qualifiée correspondant à au moins 55 % des États représentant au moins 65 % de la population. À l’inverse, les évolutions divergentes de peuplement selon les pays de l’UE, des pays étant en croissance, d’autres en dépeuplement, modifieront automatiquement en proportion le poids électoral de chaque pays au sein du Conseil européen. À terme, les différentiels dans les dynamiques démographiques sont également susceptibles de remettre en cause la répartition des représentants des pays au Parlement européen, engendrant d’inévitables tensions, puisque la question n’est pas réglementée dans les traités européens.

À propos de l'auteur

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont

Géographe, économiste et démographe, Gérard-François Dumont, ancien recteur d’académie, est professeur à l’Université de Paris-Sorbonne. Il est également président de la revue Population & Avenir et l'auteur de très nombreux ouvrages dans tous les domaines de la géographie humaine.

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