La géopolitique de la France face aux enjeux démographiques

Un dynamisme relatif dans une Europe en « hiver démographique »

À l’échelle européenne, le rang démographique de la France et son évolution sont fondamentalement différents. À la fin des années 2010, le pays se classe juste derrière la Russie et l’Allemagne, avec le même ordre de grandeur que le Royaume-Uni, sa population étant légèrement supérieure ou inférieure à celle du Royaume-Uni selon que l’on considère l’ensemble des territoires français, seulement les territoires français faisant partie de l’Union européenne (UE) ou seulement la France métropolitaine. En conséquence, au regard de la loi du nombre, la France bénéficie d’un poids numérique significatif dans les instances de l’UE, donc au Conseil européen, comme au Parlement européen, même si un tel poids est un atout plus ou moins valorisé selon la capacité de le traduire politiquement.

En outre, depuis le début du XXIe siècle, la population de la France n’a enregistré aucune année de dépopulation ou de dépeuplement (12), contrairement à une quinzaine de pays de l’UE. Ces baisses du nombre d’habitants enregistrées dans ces pays s’expliquent soit exclusivement par un accroissement naturel négatif (Allemagne, Italie…) non compensé par un solde migratoire suffisamment positif, soit par l’addition d’un accroissement naturel négatif et d’un accroissement migratoire également négatif (Lettonie, Lituanie, Grèce, Bulgarie, Roumanie, Portugal…). Le contraste entre le relatif dynamisme démographique de la France, disposant du solde naturel (13) le plus élevé des pays de l’UE (à 28), s’explique essentiellement par une fécondité nettement moins abaissée que la moyenne de l’UE, qui se trouve installée dans ce que j’ai appelé un « hiver démographique » (14). En conséquence de la durée de ce dernier depuis plusieurs décennies et de son intensité, l’accroissement naturel de l’UE (à 28) est devenu négatif depuis 2015 (15). Avec le Brexit, cet accroissement naturel devrait devenir encore plus négatif.

Le poids démographique relatif de la France au sein de l’UE avait évidemment diminué sous l’effet des cinquième et sixième élargissements du 1er mai 2004 (dix pays dont la Pologne) et du 1er janvier 2007 (Bulgarie et Roumanie) (16), et guère avec le septième élargissement du 1er juillet 2013 à la Croatie. Mais il s’est accru depuis le sixième élargissement en raison du meilleur dynamisme démographique de la France et il est appelé mécaniquement à s’accroître avec le départ du Royaume-Uni. En conséquence, la France profite donc de la loi du nombre qui s’est trouvée actée dans le traité de Lisbonne signé le 13 décembre 2007. En effet, ce traité répartit le nombre de voix des pays au Conseil européen selon une règle de stricte proportionnalité à la population des pays, et édicte une majorité qualifiée correspondant à au moins 55 % des États représentant au moins 65 % de la population. À l’inverse, les évolutions divergentes de peuplement selon les pays de l’UE, des pays étant en croissance, d’autres en dépeuplement, modifieront automatiquement en proportion le poids électoral de chaque pays au sein du Conseil européen. À terme, les différentiels dans les dynamiques démographiques sont également susceptibles de remettre en cause la répartition des représentants des pays au Parlement européen, engendrant d’inévitables tensions, puisque la question n’est pas réglementée dans les traités européens.

Mais peut-on prévoir très précisément l’évolution du poids de la France dans les instances européennes ?

Les incertitudes du futur

Les projections démographiques moyennes élaborées par Eurostat, l’office des statistiques européennes, fondées essentiellement sur la poursuite des tendances démographiques constatées au début des années 2010, annoncent une place accrue pour la France dans les instances de l’UE. En effet, elles projettent une population de la France dont la croissance contrasterait avec la diminution, déjà actée ou annoncée, de la population de l’Allemagne et de l’Italie et de la majorité des pays de l’UE. La croissance de la population française serait telle qu’elle permettrait au pays de (re)devenir, dans la seconde moitié du XXIe siècle, plus peuplé que l’Allemagne. Comme précisé supra, au sein de l’UE, de telles projections signifient d’une part, l’attribution automatique de voix supplémentaires pour la France au Conseil européen et, à terme, la possibilité pour la France de demander une redistribution du nombre de sièges par État au Parlement européen. La réalisation d’une telle projection signifierait plus généralement une possibilité pour la France de peser davantage sur les décisions de l’UE.

Toutefois, il convient de ne pas considérer les projections démographiques moyennes comme des prévisions. En effet, trois incertitudes, sur les trois hypothèses retenues pour la projection, doivent être considérées : l’espérance de vie, les évolutions migratoires, et celles de la fécondité.

A priori, les divergences en termes d’espérance de vie devraient être limitées car les comportements de vie des populations de l’Union européenne n’apparaissent pas fondamentalement différents. En revanche, sur le deuxième point, toute projection est aléatoire puisque les flux migratoires, qu’il s’agisse d’émigration ou d’immigration, sont assez difficilement prévisibles compte tenu de la diversité des facteurs qui les engendrent. Quelle sera l’attractivité économique comparée des pays européens ? Des pays européens dont la population active diminue ne vont-ils pas prendre des mesures pour attirer des migrations de remplacement, comme l’a d’ailleurs fait Mme Merkel fin août 2015 vis-à-vis des Syriens, certes en mettant en avant un principe de générosité (17) ? Quels chocs géopolitiques sont susceptibles d’accentuer certains mouvements migratoires ou d’en créer de nouveaux ? Les gouvernances des pays du Sud vont-elles entraîner des phénomènes d’attraction ou de répulsion ? Sur ce dernier point, l’histoire récente livre un exemple éclairant avec le Vénézuéla qui, après avoir été, pendant plusieurs décennies, un grand pays d’immigration grâce à sa rente pétrolière, est devenu dans les années 2010 un pays de forte émigration en conséquence d’une gouvernance déplorable et en dépit de réserves pétrolières considérables.

Concernant la fécondité, l’hypothèse moyenne d’Eurostat se fonde sur une fécondité de la France demeurant nettement supérieure à la moyenne de l’UE. Or, les évolutions à la baisse de la fécondité (18) des années 2015-2017 rendent cette hypothèse incertaine car le rabotage de différents éléments de la politique familiale en France – rabotage très accentué sous le président Hollande – se poursuit sous la présidence Macron. Il se pourrait donc que la France voit se réduire relativement son avantage démographique en Europe, ce qui limiterait son accroissement naturel et rendrait caduque, sauf solde migratoire nettement accru, la projection moyenne à près de 73 millions d’habitants en 2050.

Il n’est donc pas certain que la France puisse dans le futur profiter de la loi du nombre au sein de l’UE autant que ce que suggèrent les projections moyennes. Pourtant, conserver un relatif dynamisme démographique en Europe doit être considéré non seulement comme un enjeu de simple remplacement des générations, mais aussi comme un enjeu géopolitique.

Répartition géographique des populations de France

* au recensement 2014 (sauf indication contraire)

La fécondité dans quatre pays européens
Projection de la population de quatre pays européens

Notes

(1) http://​www​.population​-demographie​.org/​r​e​v​u​e​0​3​.​htm

(2) Jean-Pierre Baux, « 1914 : une France démographiquement affaiblie », Population & Avenir no 717, mars-avril 2014.

(3) Ilyes Zouari, « La Guyane, une mosaïque de populations », Population & Avenir, no 725, novembre-décembre 2015.

(4) En effet, grâce à la force centrifuge, la force d’attraction terrestre est moins importante au niveau de l’équateur, ce qui permet aux fusées de transporter de plus lourdes charges et d’économiser du carburant. Ces éléments sont à l’origine du succès du lanceur Ariane, champion mondial de la mise en orbite de satellites.

(5) Gérard-François Dumont, « Découvrir Mayotte, une géopolitique singulière », Diploweb​.com, 18 mars 2018.

(6) Jean-Pierre Doumenge, « Nouvelle-Calédonie : quelle géopolitique des populations ? », Population & Avenir no 737, mars-avril 2018.

(7) Environ, car tous ne sont pas inscrits sur les registres consulaires.

(8) Gérard-François Dumont, « Un nouvel acteur géopolitique : la diaspora indienne », in Pierre Verluise (dir.), Histoire, géographie et géopolitique de l’Asie, Paris, Diploweb, 2018.

(9) Gérard-François Dumont, Démographie politique : les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.

(10) Cf. Jean-Paul Sardon, « La population des continents et des États », Population & Avenir, no 735, novembre-décembre 2017.

(11) Il convient de noter que la France a utilisé à plusieurs reprises son droit de veto avec d’autres membres permanents, mais également seule, par exemple en 1976 pour conserver Mayotte sous sa souveraineté.

(12) La dépopulation signifie un nombre de naissances inférieur à celui des décès ; le dépeuplement une diminution de la population.

(13) Différence entre les naissances et les décès.

(14) Gérard-François Dumont, « L’Union européenne entre « hiver démographique » et crise des migrants », Les Grands Dossiers de Diplomatie, no 36, décembre 2016.

(15) Gérard-François Dumont, « La démographie en Europe : en quoi l’étude de l’impact des données démographiques est-elle pertinente ? », Fondation Res Publica, no 102, 24 octobre 2016.

(16) Gérard-François Dumont et Pierre Verluise, Géopolitique de l’Europe : de l’Atlantique à l’Oural, Paris, PUF, 2016.

(17) Gérard-François Dumont, « L’immigration en Europe et en France dans les années 2010 », Annuaire français des relations internationales (AFRI), Centre Thucydide, Université Panthéon-Assas, 2017.

(18) Gérard-François Dumont, « Natalité en France : une contraction structurelle ? », Population & Avenir, no 737, mars-avril 2018.

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°44, « Géopolitique de la France », avril-mai 2018.

À propos de l'auteur

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont

Géographe, économiste et démographe, Gérard-François Dumont, ancien recteur d’académie, est professeur à l’Université de Paris-Sorbonne. Il est également président de la revue Population & Avenir et l'auteur de très nombreux ouvrages dans tous les domaines de la géographie humaine.

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