Magazine Moyen-Orient

Derrière Recep Tayyip Erdogan : les confréries ?

Or, la conquête du pouvoir passe par celle de la société. Cette entreprise n’est possible qu’à condition de créer l’assise financière qui alimentera les médias porteurs de la bonne parole, les écoles qui forgeront l’élite islamique de demain, les œuvres charitables qui détacheront les masses de l’austère État kémaliste. C’est aux confréries d’investir l’économie de marché et d’assurer le maillage de la société.

Les années 1980 marquent l’« âge d’or » des tarikats ; leur montée en puissance accompagne le retrait de l’État de la sphère publique. À la périphérie de la Nakchibendiya, d’autres confréries émergent. Le Hizmet est la plus emblématique. À l’origine se trouve Saïd Nursi (1878-1960). Bien qu’initié à la Nakchibendiya, il s’éloigne vite de l’ordre. Son message est simple : foi et science ne font qu’un. L’ascèse a trop longtemps éloigné le musulman du cours du monde. L’appropriation de la technique occidentale et le renouveau de l’islam vont de pair. En un mot, l’éducation décide de tout. Sur la douzaine de confréries qui se réclament de Saïd Nursi – les Nurcu –, la cemaat de Fethullah Gülen est la plus importante. Au fil du temps, les écoles du Hizmet gagnent un vrai succès d’estime. À l’échelle planétaire, elles essaiment à travers plus de 140 pays, et le mouvement devient en Occident la vitrine de l’islam « modéré ». De surcroît, l’aiguillage atlantiste de Fethullah Gülen et son manque d’animosité envers Israël tranchent dans le paysage confrérique. Ces dissonances s’expriment naturellement en politique. Si les tarikats issues de la Nakchibendiya soutiennent à des degrés variables le Parti de la prospérité (Refah) de Necmettin Erbakan, Fethullah Gülen, en revanche, délaisse la mouvance islamique au profit du centre droit.

Le maître nurcu accuse Necmettin Erbakan de donner de l’islam une image caricaturale et de servir d’épouvantail au système. Pourtant, l’establishment militaro-kémaliste n’a cure de ces divergences. Lorsque l’armée écarte Necmettin Erbakan du pouvoir en juin 1997, alors qu’il n’est Premier ministre que depuis un an, toutes les confréries encaissent le choc. Les écoles sont fermées, les entreprises boycottées, les partis interdits. Fethullah Gülen s’exile aux États-Unis en 1999.

D’abord une union stratégique, ensuite la guerre

Au tournant de l’an 2000, l’heure de l’aggiornamento sonne chez les islamistes turcs. Un homme incarne le renouveau, Recep Tayyip Erdogan. Militant de la première heure du Refah, il a également fréquenté la cemaat Iskenderpasa. Sur les décombres fumants des partis de droite englués dans la corruption, il jette les bases d’une enseigne conservatrice et libérale : l’AKP, fondé en 2001. Le succès est immédiat. L’union des droites (nationaliste, conservatrice, islamiste) draine mécaniquement 50 % du corps électoral. Sous le chapiteau de l’AKP, les confréries sont invitées à taire leurs divergences passées. Toutes ont souffert des militaires, toutes veulent en finir avec l’establishment républicain. Recep Tayyip Erdogan distribue adroitement honneurs et faveurs. Les nominations comme l’attribution des parts de marché (en particulier les contrats du BTP) obéissent à des règles occultes (4). Chaque confrérie y trouve son compte. En échange, elles versent à la corbeille de l’AKP leurs relais médiatiques, financiers et éducatifs. Sans être décisives, les voix des tarikats représentent un appoint précieux d’environ 6 % (dont 1,5 à 2 % pour la seule communauté Gülen).

Au premier rang de la coalition confrérique, le Hizmet occupe une place de choix, fournissant à Recep Tayyip Erdogan ce dont il manque : intellectuels, presse, télévision, bureaucrates, porte-voix en Occident… Mais les rancœurs s’accumulent. La propension des « fethullahçi » à monopoliser les places, à accaparer l’appareil d’État agace. Début 2011, le Hizmet, au zénith de sa puissance, exige de Recep Tayyip Erdogan un tiers des députés AKP (environ 100 sièges) et d’avoir barre sur les services de renseignement (MIT). Du point de vue de la cemaat, ils sont un rouage essentiel de la machine étatique. Leurs adversaires laïques éliminés, les islamistes s’arrachent les dépouilles de l’« État profond ». Dans ce duel, Recep Tayyip Erdogan bat le rappel des confréries traditionalistes. La campagne de purge qui épure l’administration les propulse en avant. En quelques mois, quatre décennies du patient travail d’entrisme du Hizmet s’évanouissent. Recep Tayyip Erdogan joue sans difficulté des rivalités du mouvement Gülen avec les autres tarikats nurcu. Au ministère de l’Intérieur, les « fethullahçi » cèdent leur place au couple Okuyucular-Yazicilar, deux confréries plus rétives au modernisme que le Hizmet. Ainsi, la seconde insiste sur la transmission orale, et rejette l’imprimerie. Elles assimilent les caractères latins à une innovation impie. Au sein des armées, l’AKP réhabilite le groupe Mehmet Kurdoglu, une confrérie nurcu hostile au dialogue interreligieux et qui a subi les foudres du Hizmet. Recep Tayyip Erdogan clame partout que Fethullah Gülen a dévoyé la pensée de Saïd Nursi.

Néanmoins, ici et là subsistent quelques vestiges de présence güleniste. Autour du groupe Köz (du nom de Kemalettin Özdemir, imam occulte des forces de sécurité) gravitent les derniers policiers gülenistes. D’autres semblent s’être passé le mot pour converger vers la confrérie nurcu Yeni Asya (Nouvelle Asie), qui, dans la mesure du possible, évite la curée contre le Hizmet.

En réalité, derrière le conflit Erdogan-Gülen, deux conceptions de l’islam se télescopent. L’une éprise de tradition, l’autre plus en phase avec l’esprit du temps. Ce duel clôt un demi-siècle de rivalités larvées. Trois idées sous-tendent les critiques adressées à la cemaat. D’abord, les confréries traditionalistes pointent son modernisme. La technique n’est pas neutre, elle est l’âme d’une civilisation. Vouloir à tout prix islamiser la modernité, s’approprier la science de l’Occident, revient à infecter l’islam d’esprit moderne. À la fin, l’utilitarisme l’emporte toujours sur la transcendance. Ensuite, les tarikats attaquent le tropisme occidental du Hizmet. Adhérer, sous prétexte d’« islam modéré », aux grands canons de la mondialisation libérale revient à dissoudre l’essence de l’islam turc. Fehmi Koru, éditorialiste pour le journal Yeni Safak, résume cette césure : « Comme tout système de croyance globale, l’islam reflète une conception supranationale. L’idée islamique de la communauté des croyants en est l’expression la plus aboutie. Pour cette raison, dans beaucoup de pays (y compris la Turquie), on l’accuse de ne pas être “nationale”. Fethullah Gülen fait face, à ce sujet, à de violentes critiques. Les ramifications du mouvement à l’étranger amplifient cette perception. La vision de Necmettin Erbakan, nous la connaissons, elle prétend, suspendue aux frontières de la Turquie, donner des ordres au monde. (5) » Enfin, le rapport à l’État bifurque. Les nakchibendis estiment que l’État, laïque ou non, représente malgré tout la Turquie. La critique de la patrie, si elle bénéficie à l’étranger, est donc malvenue.

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