Derrière Recep Tayyip Erdogan : les confréries ?

Au premier rang de la coalition confrérique, le Hizmet occupe une place de choix, fournissant à Recep Tayyip Erdogan ce dont il manque : intellectuels, presse, télévision, bureaucrates, porte-voix en Occident… Mais les rancœurs s’accumulent. La propension des « fethullahçi » à monopoliser les places, à accaparer l’appareil d’État agace. Début 2011, le Hizmet, au zénith de sa puissance, exige de Recep Tayyip Erdogan un tiers des députés AKP (environ 100 sièges) et d’avoir barre sur les services de renseignement (MIT). Du point de vue de la cemaat, ils sont un rouage essentiel de la machine étatique. Leurs adversaires laïques éliminés, les islamistes s’arrachent les dépouilles de l’« État profond ». Dans ce duel, Recep Tayyip Erdogan bat le rappel des confréries traditionalistes. La campagne de purge qui épure l’administration les propulse en avant. En quelques mois, quatre décennies du patient travail d’entrisme du Hizmet s’évanouissent. Recep Tayyip Erdogan joue sans difficulté des rivalités du mouvement Gülen avec les autres tarikats nurcu. Au ministère de l’Intérieur, les « fethullahçi » cèdent leur place au couple Okuyucular-Yazicilar, deux confréries plus rétives au modernisme que le Hizmet. Ainsi, la seconde insiste sur la transmission orale, et rejette l’imprimerie. Elles assimilent les caractères latins à une innovation impie. Au sein des armées, l’AKP réhabilite le groupe Mehmet Kurdoglu, une confrérie nurcu hostile au dialogue interreligieux et qui a subi les foudres du Hizmet. Recep Tayyip Erdogan clame partout que Fethullah Gülen a dévoyé la pensée de Saïd Nursi.

Néanmoins, ici et là subsistent quelques vestiges de présence güleniste. Autour du groupe Köz (du nom de Kemalettin Özdemir, imam occulte des forces de sécurité) gravitent les derniers policiers gülenistes. D’autres semblent s’être passé le mot pour converger vers la confrérie nurcu Yeni Asya (Nouvelle Asie), qui, dans la mesure du possible, évite la curée contre le Hizmet.

En réalité, derrière le conflit Erdogan-Gülen, deux conceptions de l’islam se télescopent. L’une éprise de tradition, l’autre plus en phase avec l’esprit du temps. Ce duel clôt un demi-siècle de rivalités larvées. Trois idées sous-tendent les critiques adressées à la cemaat. D’abord, les confréries traditionalistes pointent son modernisme. La technique n’est pas neutre, elle est l’âme d’une civilisation. Vouloir à tout prix islamiser la modernité, s’approprier la science de l’Occident, revient à infecter l’islam d’esprit moderne. À la fin, l’utilitarisme l’emporte toujours sur la transcendance. Ensuite, les tarikats attaquent le tropisme occidental du Hizmet. Adhérer, sous prétexte d’« islam modéré », aux grands canons de la mondialisation libérale revient à dissoudre l’essence de l’islam turc. Fehmi Koru, éditorialiste pour le journal Yeni Safak, résume cette césure : « Comme tout système de croyance globale, l’islam reflète une conception supranationale. L’idée islamique de la communauté des croyants en est l’expression la plus aboutie. Pour cette raison, dans beaucoup de pays (y compris la Turquie), on l’accuse de ne pas être “nationale”. Fethullah Gülen fait face, à ce sujet, à de violentes critiques. Les ramifications du mouvement à l’étranger amplifient cette perception. La vision de Necmettin Erbakan, nous la connaissons, elle prétend, suspendue aux frontières de la Turquie, donner des ordres au monde. (5) » Enfin, le rapport à l’État bifurque. Les nakchibendis estiment que l’État, laïque ou non, représente malgré tout la Turquie. La critique de la patrie, si elle bénéficie à l’étranger, est donc malvenue.

Le système des dépouilles

La chute du Hizmet profite largement aux confréries issues de la Nakchibendiya. Plus rudimentaires, moins puissantes, dépourvues de projet aussi réfléchi que les « fethullahçi », elles se coulent au creux de l’appareil d’État à l’affût de rentes. Sur les premières marches du podium, quatre tarikats se détachent : Erenköy, Ismailaga, süleymancis, menzils. Ces derniers recrutent au sein de la droite radicale. Deux ministres AKP ont porté leurs couleurs : Taner Yildiz à l’Énergie (2009-2015) et surtout, à la Santé, Recep Akdag (2016-2017). Sous son impulsion, des flèches indiquent désormais la direction de La Mecque dans tous les hôpitaux turcs. En dehors du personnel hospitalier et de la sécurité sociale, les menzils s’immiscent à l’Intérieur et à la Justice. Leur présence se fait aussi sentir au Diyanet, à travers son ancien président, Mehmet Görmez. En outre, les plaques minéralogiques des menzils sont reconnaissables aux initiales GVS, abréviation du nom du maître de l’ordre, Gavs-i Sani.

La confrérie Ismailaga est l’autre grande gagnante. Installée à l’origine dans le quartier de Fatih à Istanbul, elle a essaimé partout en Turquie. Quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle de 2014, Recep Tayyip Erdogan a rencontré son chef spirituel, Mahmut Ustaosmanoglu, qui rejette la modernité technologique. Les hommes portent la barbe et le turban. Les femmes revêtent le çarsaf, épais voile noir qui recouvre le corps de la tête aux pieds. Peu formés, les disciples d’Ismailaga investissent en priorité la police.

Les süleymancis sont les plus nombreux et les mieux implantés. Après l’interdiction de l’éducation religieuse en 1925, un groupe clandestin, rassemblé autour de Süleyman Hilmi Tunahan (1888-1959), continue d’enseigner le Coran. Ses adeptes rangent la Turquie au sein du Dar al-Harb (monde de la guerre). La triade infernale kémalisme, laïcisme, occidentalisme annonce des temps eschatologiques. Même si les süleymancis ont oscillé entre l’AKP et le Parti d’action nationaliste (MHP ; droite nationaliste) avec une préférence pour ce dernier, ils ont bénéficié aussi de la débâcle güleniste. La tarikat gère 2 000 cours coraniques. Elle intervient désormais, grâce à une charte sur les « valeurs éducatives », dans les écoles publiques.

Plus discrète, la cemaat Erenköy exerce sur les élites islamiques une influence réelle. Son fondateur, Esad Efendi (1847-1931), a mis au point un système moral pratique à l’aide des hadiths du prophète. Universitaires, hommes d’affaires, journalistes affluent. Sous la baguette de la famille Topbas, l’ordre a tissé des liens étroits avec l’Arabie saoudite. Ce canal alimente un vaste ensemble de fondations qui, en retour, épaulent l’AKP. Enfin, on trouve une myriade d’associations surgies des ruines de l’empire Gülen. La plus importante, la Fondation de la jeunesse turque (TÜGVA), a pour parrain le fils du pré­sident, Bilal Erdogan, et s’emploie à confisquer à l’étranger les avoirs immobiliers ou financiers du Hizmet. La fondation proclame être à l’avant-garde d’une réforme intellectuelle et morale. Cette régénérescence emprunte les traits d’une palingénésie spirituelle à destination de la jeunesse. Elle tire un trait entre turcité et islam, et affirme la supériorité anthropologique du croyant sur le sceptique. Les campagnes du TÜGVA récitent autant de mots d’ordre : « Concours de dessin pour un hadith », « Projet des trois prières », « La mosquée après l’école », « Allons à la mosquée, papa ! ».

L’accord implicite passé avec les confréries vise à n’en favoriser aucune. Leur mise en concurrence laisse à Recep Tayyip Erdogan un rôle d’arbitre. Les menzils, qui semblent avoir un peu trop profité de la déconfiture des « fethullahçis », pourraient subir à leur tour une remise à zéro. Plus globalement, les confréries accompagnent l’attelage hétéroclite du nouvel État profond. Il assemble, de bric et de broc, débris du kémalisme radical, activistes islamistes, pègre de la mer Noire et sociétés militaires privées. En définitive, la rupture Gülen-Erdogan a rompu l’équilibre du paysage confrérique. Les tarikats ont été obligées de sortir de leur réserve et de désigner l’ennemi : la cemaat Gülen. Ce choix a détruit le leadership des chefs confrériques, contraints de se plier au président turc. Non seulement la critique du gouvernement est devenue périlleuse, mais la légitimité des maîtres confrériques ne va plus de soi. Désormais, le message est clair : au-dessus de toutes les tarikats, il n’existe qu’un seul et unique maître, Recep Tayyip Erdogan.

Notes

(1) Tancrède Josseran, « Les disciples de Fethullah Gülen », in Moyen-Orient, no 18, avril-juin 2013, p. 70-75.

(2) Ahmet Sik, Paralel Yürüdük Biz Bu Yollarda, AKP-Cemaat Ittifaki Nasil Dagildi [Nous marchions en parallèle sur cette route : Comment l’alliance entre la confrérie et l’AKP a explosé], Postaci Yayinevi, 2014.

(3) Thierry Zarcone, La Turquie moderne et l’islam, Flammarion, 2004.

(4) Svante E. Cornell et M. K. Kaya, « The Naqshbandi-Khalidi Order and Political Islam in Turkey », in Hudson Institute, 3 septembre 2015.

(5) Oral Çalislar et Tolga Çelik, Erbakan-Fethullah Gülen Kavgasi : Cemaat ve Tarikatlarin Siyasetteki 40 yili [Le combat Erbakan-Fethullah Gülen : 40 ans de politique avec les ordres et la confrérie], Sifir Noktasi Yayinlari, 2000.

Légende de la photo : En fondant la république en 1923, Mustafa Kemal a rompu avec le passé impérial et religieux des Ottomans, mais l’islam reste au cœur de l’identité turque.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°37, « Turquie : le tournant autoritaire », janvier-mars 2018.

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