Magazine Diplomatie

La conquête du Caucase par la Russie

Peinture de Franz Roubaud (1856-1928) représentant une scène de la guerre du Caucase, la plus longue des guerres menées par les Russes au cours de leur histoire. (DR)

La conquête du Caucase (1775-1864) a été l’une des principales entreprises coloniales de la Russie moderne. En refoulant les empires rivaux, en soumettant ou expulsant les peuples indigènes, elle a profondément modifié le visage de toute la région et semé les germes de conflits périodiquement ranimés.

Depuis l’Antiquité, la chaîne du Grand Caucase, qui culmine à 4500 mètres et barre l’isthme entre mer Noire et mer Caspienne, a souvent marqué la limite entre les États ou les civilisations. La « Ciscaucasie », au nord des montagnes, la « Transcaucasie » au sud, ont aussi été le foyer de très nombreuses ethnies, les unes aborigènes, les autres issues de migrations. Les principales influences qui se sont exercées ont été celles des vagues nomades successives des steppes eurasiatiques, de Byzance, des Ottomans et de l’Iran. L’extrême diversité linguistique et religieuse qui en est résultée n’a pas empêché, à certaines époques, le développement de traditions caucasiennes communes, surtout dans les zones montagneuses.

Le Caucase, barrière et enjeu entre les empires

La situation précédant le début de la conquête russe remontait pour l’essentiel au milieu du XVIe siècle. En 1555, l’empire ottoman et la Perse safavide avaient délimité leurs zones d’influence respectives au Caucase. À l’ouest, à partir du littoral de la mer Noire et de la mer d’Azov, celle des Ottomans (et de leur vassal, le khanat tatar de Crimée) comprenait le Nord-Ouest du Caucase, l’Ouest de la Géorgie, le Sud de l’Arménie. À l’est, du côté de la Caspienne, celle de la Perse incluait une partie du Daghestan au nord-est du Caucase, la Géorgie orientale, l’Azerbaïdjan et le Nord de l’Arménie. À peu près au même moment, la Moscovie, ayant détruit le khanat tatar d’Astrakhan sur la basse Volga (1566), était parvenue aux contreforts septentrionaux du Caucase et les premiers groupes cosaques s’étaient établis sur le Térek. Dans une grande partie de la Ciscaucasie centrale et orientale, de nombreux peuples (Kabardes, Karatchaïs, Balkars, Ossètes, Tchétchènes et Ingouches, certaines ethnies du Daghestan…) échappaient en pratique à ces diverses tutelles.

L’organisation interne de toute la région était très diversifiée. Aux États monarchiques (royaumes géorgiens, certains khanats du Daghestan ou de Transcaucasie) s’opposaient des tribus (Tcherkesses, Kabardes) ou des communautés territoriales (Tchétchènes), sans direction suprême et régies par des lois coutumières.

Les lignes bougèrent peu jusqu’au troisième quart du XVIIIe siècle. L’empire russe fondé et modernisé par Pierre Ier intervint ponctuellement au Caucase du Nord-Ouest (lors de la guerre russo-ottomane de 1710-1711), occupa des parties du Daghestan et de l’Azerbaïdjan en 1723 avant de les restituer à la Perse en 1732, envisagea de soutenir le roi de Kartlie (Géorgie orientale) contre cette même Perse en 1737. En 1739, Russes et Ottomans convinrent de reconnaître l’indépendance de la Kabardie, c’est-à-dire de toute la zone centrale de la Ciscaucasie où les princes kabardes avaient établi leur prédominance politique et culturelle. Surtout, les Russes créèrent durant cette période deux points d’appui de la future conquête : le fort de Kizliar au nord du Daghestan (1735) et la ville de Mozdok sur le Térek (1759).

L’historiographie russe fait commencer en 1816 la « Grande Guerre du Caucase » qui devait s’achever en 1864 avec la capitulation des dernières tribus réfractaires. Il nous semble que la conquête avait en réalité commencé dès les années 1770 et qu’on peut en distinguer deux phases principales. Jusqu’en 1829, l’avance russe se fit largement au détriment des Ottomans et Perses ; ensuite, les Russes réduisirent progressivement la résistance des populations qui refusaient leur domination.

L’éviction par la Russie des empires rivaux (1774-1829)

C’est au cours du règne de Catherine II (1762-1796) que l’empire russe prit véritablement pied au Caucase. À l’issue de la guerre russo-ottomane de 1768-1774, le traité de Kütchük-Kaïnardja lui abandonna la Kabardie au sens large, c’est-à-dire toute la Ciscaucasie centrale – qu’il lui fallut cinq ans pour occuper effectivement (1774-1779). Le khanat de Crimée devenait théoriquement indépendant, mais la Russie l’annexa dès 1783, s’emparant ainsi de ses possessions au nord du Kouban et de la Laba. Le conflit suivant avec les Ottomans (1787-1791) ne remit pas en cause ces annexions, même si la Porte put conserver sa place forte d’Anapa.

Catherine II s’intéressa aussi aux dépendances caucasiennes de la Perse. En 1783, elle accorda son protectorat au souverain de la Géorgie orientale, le roi Héraclius II de Kartlie et Kakhétie (mais ne lui fournit pas l’aide militaire promise, ce qui permit aux Perses de ruiner Tiflis, la capitale de la Kartlie, en 1795). Et peu avant la mort de l’impératrice, une armée russe occupa brièvement des parties du Daghestan et de l’Azerbaïdjan.

Les successeurs de Catherine poursuivirent sa politique de confrontation avec les Ottomans et les Perses au Caucase. En 1799 fut ouverte la Route militaire de Géorgie, axe stratégique reliant l’empire à son protectorat géorgien et qu’il fallut dès lors protéger en contrôlant les régions voisines. En 1801, à la mort de Georges XII de Kartlie-Kakhétie, l’empereur Alexandre Ier décida d’annexer le protectorat. Son général Pavel Tsitsianov étendit alors en quelques années la domination russe à la Géorgie occidentale jusque-là sous contrôle ottoman : Mingrélie en 1803, Iméréthie et Gourie en 1804. À ces acquisitions devaient s’ajouter en 1810 l’Abkhazie, qui prolongeait au nord-est les pays géorgiens.

Tsitsianov reprit également, jusqu’à son assassinat à Bakou en 1806, l’offensive contre les Perses au Caucase oriental. Il occupa des parties de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan. Le conflit russo-perse fut soldé en 1813 par le traité de Golestan, qui entérinait la cession à la Russie du Daghestan et du Nord de l’Azerbaïdjan.

La victoire finale des Russes sur les puissances rivales, sur le front du Caucase, survint au terme de deux nouvelles guerres contre la Perse (1826-1828) et l’empire ottoman (1828-1829). En 1829, le traité russo-persan de Tourkmantchaï transféra à la Russie les khanats d’Erevan et Nakhitchévan, érigés aussitôt en « Région arménienne ». La même année, le traité russo-ottoman d’Andrinople lui assura le contrôle de toute la côte orientale de la mer Noire et la possession nominale de la « Circassie », les pays tcherkesses au sud du Kouban jusque-là plus ou moins vassaux des Ottomans.

À propos de l'auteur

Iaroslav Lebedynsky

Iaroslav Lebedynsky

Historien, enseignant à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), spécialiste des anciennes cultures guerrières de la steppe et du Caucase.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, DSI (Défense et Sécurité Internationale), Carto et Moyen-Orient.

Dans notre boutique

Votre panier