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La conquête du Caucase par la Russie

Ainsi, l’empire russe était devenu, en droit international, l’unique dominateur de l’ensemble des pays caucasiens entre mer Noire et Caspienne. Mais, dans deux grandes enclaves en Ciscaucasie occidentale (Circassie) et en Ciscaucasie centre-orientale (Tchétchénie et Daghestan), des peuples refusèrent de se reconnaître sujets des Romanov et entreprirent une longue guerre de résistance.

La soumission des peuples (1829-1864)

Le problème n’était pas nouveau. On a vu plus haut que les Kabardes s’étaient opposés à la mainmise russe jusqu’en 1779, et ils reprirent le combat durant la guerre russo-ottomane de 1787-1791 et encore en 1821-1825. Plusieurs expéditions avaient dû être conduites chez les Ossètes, pourtant réputés russophiles, dans les années 1770 et 1780. Le terrible Iermolov – dont la nomination comme commandant en chef marque pour les historiens le début de la « Grande Guerre du Caucase » – s’attaqua dès 1818 aux Tchétchènes indépendants. Mais c’est surtout après les traités de 1829 que le pouvoir russe se mit à envisager, suivant les propres termes de l’empereur Nicolas Ier, « la soumission totale des peuples montagnards, ou l’extermination de ceux qui ne se soumettraient pas » (1).

Le combat, qui dura 35 ans, se déroula sur deux fronts, dans des conditions très différentes.

À l’est, du côté du Daghestan et de la Tchétchénie, les Russes se heurtèrent à une résistance inspirée par un islam radical. Dans les années 1780, un mystérieux chef tchétchène surnommé « Cheikh Mansour » avait déjà prêché la guerre sainte. Dans les années 1820, le mouridisme, un mouvement rigoriste et belliqueux, se répandit chez les Tchétchènes et Daghestanais. Son premier « imam » ou chef suprême, Ghazi Mouhammad, fut tué par les Russes en 1832. Son successeur Hamzat Bek fut victime d’une vengeance en 1834. C’est le troisième imam, Chamil, qui devint le chef de guerre caucasien le plus redouté des Russes, qu’il combattit durant 25 ans. Le commandant en chef russe Golovine le décrivait ainsi dans un rapport de 1841 : « Nous n’avons jamais eu un ennemi aussi sauvage et dangereux que Chamil. Sa puissance a acquis un caractère à la fois militaire et religieux, comme celui de Mahomet lorsque, dans les débuts de l’islam, il bouleversait les trois quarts du globe. » (2)

Chamil exerça sur les territoires qu’il contrôlait un pouvoir despotique et jeta les bases d’une sorte d’État théocratique, administré par ses « naibs » ou gouverneurs-commandants, avec un système fiscal et une armée régulière. Dans les années 1840, il tenta même de placer sous son autorité les Tcherkesses qui combattaient de leur côté plus à l’ouest, afin d’unifier toute la résistance nord-caucasienne aux Russes.

La lutte, qui prit par moments l’allure d’un duel personnel entre l’imam fanatique et le rigide empereur Nicolas Ier, connut des épisodes colorés et tragiques, comme la chute d’Akhoul’go, première capitale de Chamil, en 1839, ou le massacre d’un corps expéditionnaire russe à Dargo en 1845… Le futur ministre russe de la Guerre, Dmitri Miloutine, décrit l’âpreté des combats d’Akhoul’go auxquels il participa : « Chaque masure de pierre, chaque saklia [maison], chaque souterrain dut être pris de force. Femmes et enfants, brandissant des pierres ou des poignards, se jetaient sur nos baïonnettes et, de désespoir, se lançaient des falaises vers une mort certaine […] ; des mères tuaient leurs enfants de leurs propres mains pour qu’ils ne soient pas pris par les Russes […]. » (3)

Après la guerre de Crimée (1853-1856), qui suscita chez Chamil des espoirs déçus, le nouvel empereur Alexandre II réclama une conclusion rapide des combats. Ayant perdu Védéno, sa dernière capitale, Chamil, assiégé dans Gounib au Daghestan, finit par se rendre le 25 août 1859 au généralissime russe Alexandre Bariatinski. Ses vainqueurs le traitèrent avec respect (il mourut lors d’un pélerinage à La Mecque en 1871).

Du côté occidental, les tribus tcherkesses et leurs alliés (Oubykhs, une partie des Abkhazes) tinrent encore plus longtemps. La motivation religieuse était beaucoup moins forte chez eux que chez les guerriers de Chamil et la lutte était davantage inspirée par une sorte de proto-patriotisme. Conscients que leur division favorisait les conquérants, ces Caucasiens du Nord-Ouest esquissèrent à plusieurs reprises une union politique et militaire. Ce fut, en dernier lieu, la « Grande Assemblée Libre » des Oubykhs et des Tcherkesses Chapsougs et Abadzekhs à Sotchi (1861). Malgré la sympathie occidentale, qui se traduisit dans les années 1830 par des aides britanniques privées, malgré un ravitaillement assuré sporadiquement par les Ottomans, la Circassie fut progressivement asphyxiée par le blocus russe. Après la capitulation de Chamil, l’armée russe du Caucase put concentrer tous ses efforts sur le front tcherkesse. Elle vainquit une à une les tribus récalcitrantes. Le 21 mai 1864, une grande parade à la « Clairière Rouge » en Abkhazie marqua la victoire finale des Russes et le terme de la Grande Guerre du Caucase.

Une « guerre asymétrique » ?

Les guerres contre les Ottomans et Perses au Caucase, conduites de façon classique, ont moins marqué l’histoire que la lutte d’usure contre les « Montagnards ».

Dans cette dernière, les Russes déployèrent une large panoplie de moyens militaires, mais aussi politiques et économiques. Ils conclurent des alliances avec certains groupes contre d’autres. Ils déplacèrent des populations en fonction d’impératifs stratégiques. Ils coupèrent des forêts et tracèrent des routes. Ils fondèrent des forts dont certains (Mozdok et Vladikavkaz en Ossétie, Grozny en Tchétchénie, Maïkop en Circassie) devinrent des villes. Les chaînes de forts formaient des « Lignes » complétées au fur et à mesure de l’avance russe.

Sur le plan purement militaire, il y avait un évident déséquilibre entre les Russes et leurs adversaires caucasiens. Les premiers avaient l’avantage du nombre, de l’unité de commandement, et surtout disposaient d’une puissante artillerie qui eut le dernier mot dans le siège des « aouls » ou villages les mieux défendus. Cependant, les soldats russes étaient pour la plupart des serfs mobilisés, dotés d’un équipement de style européen mal adapté au contexte. Les Montagnards étaient souvent de meilleurs combattants individuels, et diverses régions du Caucase produisaient des armes d’excellente qualité. Les fusils rayés caucasiens avaient une portée et une précision supérieures à celles des armes lisses des Russes, propres seulement aux feux de salve. Les armes blanches caucasiennes se révélèrent, dans les corps-à-corps, supérieures à celles des Russes, qui finirent par les imiter. Les Montagnards avaient aussi, bien sûr, l’avantage de la connaissance d’un terrain difficile (4).

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