La conquête du Caucase par la Russie

Après la guerre de Crimée (1853-1856), qui suscita chez Chamil des espoirs déçus, le nouvel empereur Alexandre II réclama une conclusion rapide des combats. Ayant perdu Védéno, sa dernière capitale, Chamil, assiégé dans Gounib au Daghestan, finit par se rendre le 25 août 1859 au généralissime russe Alexandre Bariatinski. Ses vainqueurs le traitèrent avec respect (il mourut lors d’un pélerinage à La Mecque en 1871).

Du côté occidental, les tribus tcherkesses et leurs alliés (Oubykhs, une partie des Abkhazes) tinrent encore plus longtemps. La motivation religieuse était beaucoup moins forte chez eux que chez les guerriers de Chamil et la lutte était davantage inspirée par une sorte de proto-patriotisme. Conscients que leur division favorisait les conquérants, ces Caucasiens du Nord-Ouest esquissèrent à plusieurs reprises une union politique et militaire. Ce fut, en dernier lieu, la « Grande Assemblée Libre » des Oubykhs et des Tcherkesses Chapsougs et Abadzekhs à Sotchi (1861). Malgré la sympathie occidentale, qui se traduisit dans les années 1830 par des aides britanniques privées, malgré un ravitaillement assuré sporadiquement par les Ottomans, la Circassie fut progressivement asphyxiée par le blocus russe. Après la capitulation de Chamil, l’armée russe du Caucase put concentrer tous ses efforts sur le front tcherkesse. Elle vainquit une à une les tribus récalcitrantes. Le 21 mai 1864, une grande parade à la « Clairière Rouge » en Abkhazie marqua la victoire finale des Russes et le terme de la Grande Guerre du Caucase.

Une « guerre asymétrique » ?

Les guerres contre les Ottomans et Perses au Caucase, conduites de façon classique, ont moins marqué l’histoire que la lutte d’usure contre les « Montagnards ».

Dans cette dernière, les Russes déployèrent une large panoplie de moyens militaires, mais aussi politiques et économiques. Ils conclurent des alliances avec certains groupes contre d’autres. Ils déplacèrent des populations en fonction d’impératifs stratégiques. Ils coupèrent des forêts et tracèrent des routes. Ils fondèrent des forts dont certains (Mozdok et Vladikavkaz en Ossétie, Grozny en Tchétchénie, Maïkop en Circassie) devinrent des villes. Les chaînes de forts formaient des « Lignes » complétées au fur et à mesure de l’avance russe.

Sur le plan purement militaire, il y avait un évident déséquilibre entre les Russes et leurs adversaires caucasiens. Les premiers avaient l’avantage du nombre, de l’unité de commandement, et surtout disposaient d’une puissante artillerie qui eut le dernier mot dans le siège des « aouls » ou villages les mieux défendus. Cependant, les soldats russes étaient pour la plupart des serfs mobilisés, dotés d’un équipement de style européen mal adapté au contexte. Les Montagnards étaient souvent de meilleurs combattants individuels, et diverses régions du Caucase produisaient des armes d’excellente qualité. Les fusils rayés caucasiens avaient une portée et une précision supérieures à celles des armes lisses des Russes, propres seulement aux feux de salve. Les armes blanches caucasiennes se révélèrent, dans les corps-à-corps, supérieures à celles des Russes, qui finirent par les imiter. Les Montagnards avaient aussi, bien sûr, l’avantage de la connaissance d’un terrain difficile (4).

La Russie disposait d’un atout important : les Cosaques, troupes irrégulières mieux formées aux conditions de la guerre au Caucase. Des armées territoriales cosaques furent spécialement chargées du contrôle de la Ciscaucasie : celle de la mer Noire (composée d’anciens Zaporogues ukrainiens) installée en 1792 au nord du Kouban, et celle de la Ligne du Caucase, constituée en Ciscaucasie centrale et orientale en 1832. Peu avant la fin du conflit, elles furent réorganisées en armées du Kouban à l’ouest et du Térek à l’est. Fait significatif, ces Cosaques étaient vêtus et armés comme leurs adversaires, avec lesquels ils entretenaient d’ailleurs des rapports parfois étroits – ce que traduit parfaitement le célèbre roman de Tolstoï Les Cosaques.

On serait tenté d’appliquer à la conquête du Caucase la notion contemporaine de « guerre asymétrique ». Sur le long terme, la supériorité qualitative des guerriers caucasiens ne pouvait compenser l’écrasante supériorité quantitative des Russes. En l’absence de soutiens extérieurs puissants, ils étaient condamnés.

Logiques et conséquences d’une conquête

Il faut, en conclusion, revenir sur le sens historique de la conquête du Caucase par les Russes.

Le déroulement des évènements montre que cette conquête n’a pas été le résultat d’un plan originel. Ses motivations ont été multiples. Certaines étaient d’ordre théorique ou idéologique ; outre la propension classique de tout empire à l’expansion et la prétention à une mission civilisatrice, on peut citer la défense du christianisme (dans le cas de la Géorgie ou de l’Arménie) et la lutte contre l’islam, voire une forme de revanche historique : de façon impropre mais symptomatique, les turcophones du Caucase étaient désignés par le nom de « Tatars », celui du vieil ennemi héréditaire des Russes. Mais d’autres facteurs étaient purement pratiques. Le début de l’expansion russe au Caucase, dans les années 1770, est inséparable des conflits russo-ottomans. Plusieurs de ses étapes furent inspirées par des préoccupations stratégiques, comme la nécessité d’assurer un contrôle effectif des territoires acquis et de les protéger de voisins hostiles. La protection, puis l’annexion de la Géorgie, l’expansion en Transcaucasie, finalement les traités de 1829, impliquèrent à chaque fois des initiatives complémentaires. Après 1829, la nécessité d’une conquête complète de toute la région fut finalement énoncée. Il était impossible de laisser subsister les enclaves insoumises de Circassie et de Tchétchénie-Daghestan, même si leur réduction nécessita des efforts considérables (le général russe Ievdokimov évoquait en 1858 « cette guerre qui a épuisé l’État durant tant d’années et qui lui a coûté des centaines de milliers de victimes et des millions en argent »).

L’historiographie russe souligne volontiers que la conquête n’en fut pas toujours une et que certains peuples s’unirent de leur plein gré à la Russie (à l’époque soviétique, on y ajoutait le caractère « progressiste » de la domination russe, protectrice tant contre les Ottomans et Perses que contre les « exploiteurs » indigènes). Certes, il existait des partis pro-russes chez les chrétiens géorgiens, arméniens, ossètes… et même chez les Kabardes et parmi certains peuples du Daghestan. Cela ne signifie pas que ces gens, a fortiori l’ensemble de leur population, aient unanimement souhaité la mainmise impériale qui se produisit finalement. Même en Géorgie, où le protectorat russe avait été sollicité par le dernier roi de Kartlie-Kakhétie, l’annexion de 1801 suscita une opposition durable.

Quant aux conséquences de la conquête, elles furent extrêmement lourdes à court comme à long terme. La carte ethnographique de la Ciscaucasie fut bouleversée. Entre 1858 et 1864, des centaines de milliers de Tcherkesses, Abkhazes, Tchétchènes émigrèrent vers l’empire ottoman. Le peuple oubykh disparut complètement de sa patrie. En 1864, la Circassie dépeuplée fut incorporée à la région des Cosaques du Kouban. Au contraire, les Ossètes agrandirent leur territoire dans les plaines au nord de leur foyer montagnard.

Conservées un moment, les structures politiques et administratives locales furent ensuite supprimées (le droit commun russe s’appliqua à tout le Caucase à partir de 1871).

Bien qu’une partie des populations caucasiennes se soit intégrée au cadre impérial – les chrétiens plus facilement que les musulmans –, la conquête et la domination russes suscitèrent bien des rancœurs. À la chute de l’empire russe en 1917, puis lors de la dissolution de l’Union soviétique en 1991, les peuples du Caucase (y compris les descendants des Cosaques !) revendiquèrent tous des formes d’autonomie ou d’indépendance. Les conflits qui se sont produits dans la région depuis 1991 s’enracinent dans les évènements du XIXe siècle. Les deux guerres de Tchétchénie (1994-1996 et 1999-2000) ont été vécues par les deux parties comme un prolongement des affrontements du XIXe siècle. Sur un autre plan, les descendants des exilés tcherkesses réclament la reconnaissance d’un « génocide » perpétré contre leurs ancêtres.

La conquête russe du Caucase

Notes

(1) Cité par : J. Forsyth, Caucasus, a History, Cambridge, Cambridge University Press, 2013.

(2) Cité par : L. Blanch, Les sabres du Paradis, Paris, J.C. Lattès, 1960.

(3) Ibidem.

(4) Sur les armes et tactiques, cf. I. Lebedynsky, Armes et guerriers du Caucase, Paris, L’Harmattan, 2008.

Article paru dans la revue Diplomatie n°91, « Iran vs Arabie saoudite : Luttes d’influence dans le Golfe », janvier-février 2018.

• I. Lebedynsky, La conquête russe du Caucase, 1774-1864, Chamalières, Lemme-Edit, 2018 (à paraître).

• A. Tsutsiev, Atlas of the Ethno-Political History of the Caucasus, New Haven, Yale University Press, 2014.

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