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La conquête du Caucase par la Russie

La Russie disposait d’un atout important : les Cosaques, troupes irrégulières mieux formées aux conditions de la guerre au Caucase. Des armées territoriales cosaques furent spécialement chargées du contrôle de la Ciscaucasie : celle de la mer Noire (composée d’anciens Zaporogues ukrainiens) installée en 1792 au nord du Kouban, et celle de la Ligne du Caucase, constituée en Ciscaucasie centrale et orientale en 1832. Peu avant la fin du conflit, elles furent réorganisées en armées du Kouban à l’ouest et du Térek à l’est. Fait significatif, ces Cosaques étaient vêtus et armés comme leurs adversaires, avec lesquels ils entretenaient d’ailleurs des rapports parfois étroits – ce que traduit parfaitement le célèbre roman de Tolstoï Les Cosaques.

On serait tenté d’appliquer à la conquête du Caucase la notion contemporaine de « guerre asymétrique ». Sur le long terme, la supériorité qualitative des guerriers caucasiens ne pouvait compenser l’écrasante supériorité quantitative des Russes. En l’absence de soutiens extérieurs puissants, ils étaient condamnés.

Logiques et conséquences d’une conquête

Il faut, en conclusion, revenir sur le sens historique de la conquête du Caucase par les Russes.

Le déroulement des évènements montre que cette conquête n’a pas été le résultat d’un plan originel. Ses motivations ont été multiples. Certaines étaient d’ordre théorique ou idéologique ; outre la propension classique de tout empire à l’expansion et la prétention à une mission civilisatrice, on peut citer la défense du christianisme (dans le cas de la Géorgie ou de l’Arménie) et la lutte contre l’islam, voire une forme de revanche historique : de façon impropre mais symptomatique, les turcophones du Caucase étaient désignés par le nom de « Tatars », celui du vieil ennemi héréditaire des Russes. Mais d’autres facteurs étaient purement pratiques. Le début de l’expansion russe au Caucase, dans les années 1770, est inséparable des conflits russo-ottomans. Plusieurs de ses étapes furent inspirées par des préoccupations stratégiques, comme la nécessité d’assurer un contrôle effectif des territoires acquis et de les protéger de voisins hostiles. La protection, puis l’annexion de la Géorgie, l’expansion en Transcaucasie, finalement les traités de 1829, impliquèrent à chaque fois des initiatives complémentaires. Après 1829, la nécessité d’une conquête complète de toute la région fut finalement énoncée. Il était impossible de laisser subsister les enclaves insoumises de Circassie et de Tchétchénie-Daghestan, même si leur réduction nécessita des efforts considérables (le général russe Ievdokimov évoquait en 1858 « cette guerre qui a épuisé l’État durant tant d’années et qui lui a coûté des centaines de milliers de victimes et des millions en argent »).

L’historiographie russe souligne volontiers que la conquête n’en fut pas toujours une et que certains peuples s’unirent de leur plein gré à la Russie (à l’époque soviétique, on y ajoutait le caractère « progressiste » de la domination russe, protectrice tant contre les Ottomans et Perses que contre les « exploiteurs » indigènes). Certes, il existait des partis pro-russes chez les chrétiens géorgiens, arméniens, ossètes… et même chez les Kabardes et parmi certains peuples du Daghestan. Cela ne signifie pas que ces gens, a fortiori l’ensemble de leur population, aient unanimement souhaité la mainmise impériale qui se produisit finalement. Même en Géorgie, où le protectorat russe avait été sollicité par le dernier roi de Kartlie-Kakhétie, l’annexion de 1801 suscita une opposition durable.

Quant aux conséquences de la conquête, elles furent extrêmement lourdes à court comme à long terme. La carte ethnographique de la Ciscaucasie fut bouleversée. Entre 1858 et 1864, des centaines de milliers de Tcherkesses, Abkhazes, Tchétchènes émigrèrent vers l’empire ottoman. Le peuple oubykh disparut complètement de sa patrie. En 1864, la Circassie dépeuplée fut incorporée à la région des Cosaques du Kouban. Au contraire, les Ossètes agrandirent leur territoire dans les plaines au nord de leur foyer montagnard.

Conservées un moment, les structures politiques et administratives locales furent ensuite supprimées (le droit commun russe s’appliqua à tout le Caucase à partir de 1871).

Bien qu’une partie des populations caucasiennes se soit intégrée au cadre impérial – les chrétiens plus facilement que les musulmans –, la conquête et la domination russes suscitèrent bien des rancœurs. À la chute de l’empire russe en 1917, puis lors de la dissolution de l’Union soviétique en 1991, les peuples du Caucase (y compris les descendants des Cosaques !) revendiquèrent tous des formes d’autonomie ou d’indépendance. Les conflits qui se sont produits dans la région depuis 1991 s’enracinent dans les évènements du XIXe siècle. Les deux guerres de Tchétchénie (1994-1996 et 1999-2000) ont été vécues par les deux parties comme un prolongement des affrontements du XIXe siècle. Sur un autre plan, les descendants des exilés tcherkesses réclament la reconnaissance d’un « génocide » perpétré contre leurs ancêtres.

La conquête russe du Caucase

Notes

(1) Cité par : J. Forsyth, Caucasus, a History, Cambridge, Cambridge University Press, 2013.

(2) Cité par : L. Blanch, Les sabres du Paradis, Paris, J.C. Lattès, 1960.

(3) Ibidem.

(4) Sur les armes et tactiques, cf. I. Lebedynsky, Armes et guerriers du Caucase, Paris, L’Harmattan, 2008.

 

Article paru dans la revue Diplomatie n°91, « Iran vs Arabie saoudite : Luttes d’influence dans le Golfe », janvier-février 2018.

• I. Lebedynsky, La conquête russe du Caucase, 1774-1864, Chamalières, Lemme-Edit, 2018 (à paraître).

• A. Tsutsiev, Atlas of the Ethno-Political History of the Caucasus, New Haven, Yale University Press, 2014.

 

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