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L’administration Trump au défi des routes de la soie

Les États-Unis semblent engagés avec la Chine dans une guerre économique et commerciale qu’ils ont déjà perdue. Aussi l’avenir de la relation Washington-Pékin dépend-il de la capacité du nouveau président à trouver des leviers d’action pour contrecarrer l’avancée chinoise, ce qui est loin d’être aisé.

La politique américaine en réponse à la montée en puissance de la Chine se décline de plusieurs manières, à la fois dans l’activation de mécanismes diplomatiques, mais aussi dans la tentation de mesures protectionnistes visant à réduire le déficit commercial abyssal avec Pékin, qui avoisine aujourd’hui les 250 milliards de dollars.

L’administration Trump hérite d’un dossier difficile, ses prédécesseurs n’étant pas parvenus à enrayer cette spirale, en dépit de l’« endigagement » (association d’endiguement et d’engagement de la Chine) de la présidence de Bush Jr et de la stratégie du pivot des années Obama. Il serait ainsi erroné et excessif de faire porter tous les torts des limites de Washington face à Pékin au 45e président des États-Unis, tant les erreurs stratégiques et de perception remontent à d’autres présidences. Ainsi, le géant du libéralisme, les États-Unis, n’a pas vu venir le défi économique et commercial chinois, s’appuyant peut-être de façon trop naïve sur de mauvaises prophéties, ou sur un sentiment de supériorité que les années post-guerre froide justifiaient sans doute, mais que la situation actuelle rend totalement caduque. Les États-Unis n’ont pas conscience, écrivait il y a une décennie l’économiste Clyde Prestowitz, « que dans un futur proche, il pourrait ne plus y avoir de raison de penser aux objectifs de leur puissance simplement parce qu’il n’y aura plus de puissance sur laquelle greffer ces objectifs » (1).

La prophétie, sévère, n’est-elle pas en partie réalisée ? Mais que faire, sinon proposer de nouvelles alternatives à l’émergence irrésistible de Pékin ? Le président américain en fit même un argument de campagne, pointant du doigt la nécessité de contrer les avancées chinoises, et claironnant, en s’autoproclamant fin négociateur, être en mesure d’apporter des réponses.

La fin du partenariat transpacifique (TPP), redéfinition par le vide de la politique asiatique de Washington

Le retrait américain n’aurait pas pu se concrétiser de manière plus nette. À peine entré en fonctions, Donald Trump a signé, le 23 janvier 2017, un décret présidentiel qui annule la participation des États-Unis au TPP. Cette décision met de facto fin au traité, qui avait été mis en place à l’initiative de l’administration Obama et rassemblait douze États soit, aux côtés des États-Unis, le Canada, le Mexique, le Pérou, le Chili, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon, Singapour, la Malaisie, le Vietnam et Brunei. Si le choix de Donald Trump de mettre un terme à un accord dont il a dénoncé le contenu n’est pas en soi un évènement majeur, il donne un avant-goût de ce que sera la politique américaine en Asie-Pacifique, et ouvre une nouvelle ère dans le rapport de force avec la Chine, contre laquelle le TPP avait été pensé. Il témoigne aussi d’une forme d’empressement, presque d’amateurisme, guidé par la volonté d’effacer l’héritage des années Obama plus que de formuler une stratégie asiatique, et donc chinoise, claire.

Lors de sa signature, qui concluait un long cycle de négociations, le TPP fut présenté comme un accord de libre-échange rassemblant plus de 800 millions de personnes, et pesant autour de 40 % du PIB mondial. Mais derrière ces chiffres à première vue impressionnants se cache la réalité d’un traité à la portée limitée, en particulier sur son volet asiatique. Seuls cinq pays du continent l’ont signé, et le Japon est parmi eux le seul membre du G20. La Corée du Sud, qui a déjà un accord de libre-échange avec les États-Unis, n’en faisait pas partie, l’Indonésie non plus, et la Chine en fut délibérément exclue, l’objectif du TPP étant précisément de constituer un front face à la montée en puissance économique et commerciale de la Chine à l’échelle de son continent (et accessoirement du monde). En clair, les leviers d’action du TPP étaient beaucoup plus modestes que ses ambitions, et pouvaient même sembler dérisoires en comparaison de l’intensification des échanges entre la Chine et ses voisins qu’il avait vocation, mais clairement pas les moyens, de contrer.

Côté américain, ce traité cher à l’administration Obama était présenté comme un moyen de relancer l’économie. Selon la commission américaine du Commerce international (USITC), le TPP aurait permis aux États-Unis d’accroitre leur PIB de 0,15 % d’ici 2032, et de gonfler leurs exportations de 1 %. Au-delà du fait que cela parait relativement modeste (si nous parlons bien ici d’un groupe de pays pesant 40 % du PIB mondial), ces estimations restent discutables, et n’apportent pas nécessairement de plus-value par rapport à la multiplication d’accords bilatéraux, à la manière de celui qui existe avec la Corée du Sud.

Dans son contenu, l’accord contient trente chapitres portant sur la réduction des droits de douane, mais aussi la propriété intellectuelle, l’environnement, le droit du travail, l’accès aux marchés publics, ou encore un accord de protection des investissements. Sur ces différents points, on relève de multiples zones d’ombres aux effets incertains sur l’économie et l’emploi aux États-Unis, justifiant la posture de Donald Trump, mais aussi un grand flou sur la capacité de certains pays signataires de « se mettre au niveau », compte tenu des immenses déséquilibres économiques et sociaux entre les douze membres, auxquels s’ajoutent des disparités politiques majeures.

La Chine en opportuniste

La Chine n’a pas tardé à prendre les devants dans cet après-TPP vraisemblablement perçu par les dirigeants chinois comme un cadeau offert par Donald Trump, et sans aucune demande de contrepartie, ce qui semble au passage assez curieux de la part d’un négociateur. Pékin a même anticipé le retrait annoncé des États-Unis. Ainsi, à l’occasion d’un sommet de l’APEC les 21 et 22 janvier 2017, et quelques jours après ses propos lors du forum de Davos, le président chinois Xi Jinping a invité son pays et ses voisins à mettre en place un partenariat économique régional intégral. Le projet est ambitieux, puisqu’il doit inclure, en plus de la Chine, les pays de l’ASEAN, l’Inde et l’Australie. Et il rejette dans le même temps toute participation des États-Unis (que l’on imagine difficilement Donald Trump cautionner de toute façon). Cette position de Pékin n’est pas surprenante, d’abord parce que la Chine a toujours perçu, à raison, le TPP comme directement dirigé contre elle, mais aussi parce que les dirigeants ont multiplié les initiatives de leur côté, afin justement de le contrer. L’annonce de l’administration Trump est donc une victoire pour Pékin, qui voit le terrain se dégager, et on peut aisément imaginer que de nombreux membres du TPP vont se rapprocher de la Chine, avec laquelle ils entretiennent déjà des relations économiques et commerciales très importantes. Des pays comme Singapour, la Malaisie, l’Australie, et même le Vietnam, ont déjà manifesté leur intérêt pour l’initiative de Pékin, tournant ainsi très rapidement le dos au TPP. Et les autres membres de l’ASEAN suivront. In fine, à l’exception du Japon, qui se retrouve orphelin du TPP en dépit des efforts de Shinzo Abe – premier dirigeant étranger à venir féliciter Donald Trump à New York après son élection –, les pays asiatiques ont déjà remplacé les États-Unis par la Chine.

À propos de l'auteur

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Professeur à l’université catholique de Lille et directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), où il est en charge du pôle Asie-Pacifique. Prochain ouvrage dirigé avec E. Mottet, F. Lasserre et S. Granger : Les marges et les frontières de la Chine : quels enjeux géopolitiques ?, aux Presses universitaires de Montréal.

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