L’administration Trump au défi des routes de la soie

Contrer les routes de la soie

Les dirigeants américains ont-ils sous-estimé la capacité de la Chine à intensifier ses efforts dans le cadre de cette initiative de la ceinture et de la route ? Sans doute, et c’est l’administration Obama qui doit en porter la responsabilité. Parce que le TPP était présenté comme un rempart contre la Chine, cette dernière l’a contourné, et la création de l’AIIB, dans laquelle tous les membres du G20, à l’exception de Washington et de Tokyo, sont membres fondateurs, est non seulement une réponse, mais aussi, et surtout, la démonstration que sur le terrain des investissements, la Chine fait la course en tête. Message reçu à la Maison-Blanche, mais avec quelles réponses, sinon la déconstruction du TPP mentionné précédemment ? En fait, l’administration Trump ne semble pas très claire sur ce point, au risque de donner l’impression de ne pas avoir de plan du tout. Au-delà de l’emportement et des excès désormais bien connus du président américain, d’autres personnalités importantes ont semé le doute. C’est d’abord James Mattis, le très réaliste secrétaire à la Défense, présenté comme un fin connaisseur du Moyen-Orient plus que de l’Asie, qui s’est exprimé avec force, estimant qu’il n’est pas concevable qu’une puissance impose son diktat sur la ceinture et la route, d’autant que celles-ci se conjuguent au pluriel. Difficile de critiquer plus clairement, sans toutefois la nommer, la Chine.

C’est cependant le secrétaire d’État, Rex Tillerson, qui s’est montré le plus disert sur la question des routes de la soie : à l’occasion d’un discours au Center for Strategic and International Studies (CSIS), mi-octobre il a indiqué son souhait de proposer une alternative aux initiatives chinoises. Cette posture marque une forme de rupture avec la déconstruction de l’engagement américain en Asie amorcé par Donald Trump, mais s’explique par la nécessité de ne pas prendre trop de retard sur Pékin, au risque d’assister en simple spectateur à la redéfinition des relations économiques et commerciales – et, par extension, politiques et potentiellement culturelles – dans laquelle la Chine s’est engagée avec force. Cette position traduit-elle des dissonances au sein de l’administration Trump, ou symbolise-t-elle une difficulté à définir une politique asiatique post-TPP ? Certainement un peu des deux. Mais là n’est pas le principal problème, d’autant que les États-Unis ne sont pas, après tout, la seule puissance hésitante face aux avancées chinoises. En suggérant que les États-Unis proposeront une alternative aux routes de la soie, Rex Tillerson ne répond pas aux questions essentielles concernant son financement. Car si les initiatives chinoises bénéficient d’une force de frappe financière considérable, en plus de mécanismes qui sont en train de se mettre en place, les États-Unis manquent cruellement de moyens, et voient les institutions dont ils furent pendant plusieurs décennies la pierre angulaire être désormais fortement disputées. Se pose ainsi la question de la crédibilité de cette nouvelle forme d’endiguement. Et le déficit de crédibilité est justement ce qui fait actuellement défaut à la politique étrangère des États-Unis.

Vers un Grand Bargain ?

L’idée ne date pas d’hier, et fut notamment évoquée dans des cercles stratégiques et universitaires sous l’administration Obama, au vu des difficultés américaines à contrer la montée en puissance chinoise en Asie. L’article de Charles Glaser, dans la très influente revue International Security, en définit les contours (3) : le Grand Bargain, ou grand marchandage, serait une négociation à grande échelle entre Washington et Pékin sur le partage des influences en Asie. Le constat est assez simple : les États-Unis sont engagés dans un déclin – relatif, mais réel –, particulièrement visible en Asie, où il est confronté à la montée en puissance chinoise, et tous les efforts visant à l’enrayer s’avèrent insuffisants. Dès lors, mieux vaut s’accommoder de l’émergence de la Chine, l’accompagner, et tenter d’organiser une co-gestion de la région incluant à la fois les dynamiques économiques – pour lesquelles Pékin a clairement l’avantage désormais – et les enjeux stratégiques – où Washington reste la puissance dominante. Le Grand Bargain s’inspire notamment de l’idée évoquée par le sinologue américain David Shambaugh selon laquelle la Chine serait une « puissance partielle », encore incapable de rivaliser sur tous les points avec les États-Unis (4).

Négocier avec une puissance chinoise encore partielle pour maintenir un équilibre économico-stratégique en Asie-Pacifique, voici donc une recommandation qui ne devrait pas laisser le négociateur autoproclamé Trump insensible. La visite à Pékin du locataire de la Maison-Blanche en novembre 2017, qui s’est essentiellement articulée autour de l’affirmation d’objectifs stratégiques communs, des accords commerciaux et de l’ouverture aux capitaux chinois de l’exploitation des ressources en Alaska, semble confirmer cette tendance. Problème, et non des moindres, qui nous ramène aux tentations de contrer les routes de la soie : quels sont les leviers économiques et financiers dont disposent les États-Unis face à la Chine, dont la progression semble être devenue une stratégie de montée en puissance à part entière, et non un handicap ? Ajoutons à cela que ces leviers sont de moins en moins nombreux, au fur et à mesure que Pékin avance ses pions sur tous les continents. Négocier est une vertu, mais le faire en position de force demeure un objectif vers lequel Washington éprouve de plus en plus de difficulté à tendre.

Notes

(1) Clyde Prestowitz, « The Purpose of American Power in Asia », Global Asia, vol. 2, no 2, automne 2007, p. 14.

(2) Rapport de Patrick Artus, Jacques Mistral et Valérie Plagnol, L’émergence de la Chine : impact économique et implications de politique économique, Paris, Conseil d’analyse économique, 2011, p. 5.

(3) Charles L. Glaser, « A U.S.-China Grand Bargain ? The Hard Choice between Military Competition and Accommodation », International Security, vol. 39, no 4, printemps 2015, p. 49-90 (http://​bit​.ly/​2​i​E​X​j6D).

(4) David Shambaugh, China Goes Global : The Partial Power, New York, Oxford University Press, 2013.

Article paru dans la revue Diplomatie n°90, « Les nouvelles routes de la soie : forces et faiblesses d’un projet planétaire », janvier-février 2018.

Du même auteur :

Géopolitique de la mer de Chine méridionale (dirigé avec Éric Mottet et Frédéric Lasserre), Québec, PUQ, coll. « Asies contemporaines », à paraître (février 2018).

Aux frontières de l’Occident, Paris, L’Harmattan, 2017, 382 p. (roman).

Légende de la photo : Le 19 novembre 2012, Barack Obama s’entretient avec ses homologues, futurs partenaires de l’accord de partenariat transpacifique (TPP), signé en 2015 après huit ans de négociations dans le but notamment de limiter la montée en puissance de la Chine. Le 23 janvier 2017, le nouveau président Donald Trump signait un décret pour désengager les États-Unis du TPP. (© White House/Pete Souza)

À propos de l'auteur

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Professeur à l’université catholique de Lille et directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), où il est en charge du pôle Asie-Pacifique. Prochain ouvrage dirigé avec E. Mottet, F. Lasserre et S. Granger : Les marges et les frontières de la Chine : quels enjeux géopolitiques ?, aux Presses universitaires de Montréal.

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