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L’administration Trump au défi des routes de la soie

Il convient d’ajouter à ces intentions chinoises les multiples initiatives entreprises depuis quelques années, dont la création de la Banque asiatique d’investissements dans les infrastructures (AIIB) est la plus significative. Là aussi, les pays asiatiques en sont quasi tous membres (à l’exception du Japon), et les États-Unis n’en font pas partie (à l’inverse des principales économies européennes). Le fait que ce soit autour d’une banque d’investissement que la Chine lance son offensive n’est pas une grande surprise. Pékin dispose des plus grandes réserves de capitaux au monde, et a accéléré depuis une décennie ses investissements en direction des pays émergents. Et ses initiatives en direction de l’Asie du Sud-Est et de l’Asie centrale ont été un premier indicateur de cette volonté d’imposer de nouvelles règles. Si le TPP disparait, l’AIIB va de son côté poursuivre ses activités et même se renforcer, ce qui illustre encore le poids grandissant de la Chine dans son environnement régional, que le TPP n’est jamais parvenu à remettre en question. L’accord mis sur pied par le tandem Obama-Clinton faisait sens en ce qu’il cherchait à contrer l’expansion chinoise, sa disparition laisse la porte grande ouverte à Pékin.

Enfin, avec un degré d’ouverture de plus de 60 %, la Chine est devenue le principal fournisseur d’un grand nombre de biens de consommation sur le marché international. Au « confluent » des défis et des opportunités se trouve la nouvelle stratégie de croissance de la Chine, affirmée depuis plusieurs années, visant à passer d’un modèle reposant sur l’essor des exportations à un modèle fondé sur la solidité de la demande intérieure (en particulier de la consommation des ménages) (2). De quoi donner des idées aux dirigeants chinois. Ces derniers voient désormais dans les routes de la soie, traduction poétique de l’initiative de la ceinture et de la route chère au président chinois, des voies de développement qui ne se limitent pas à la consolidation des échanges en Eurasie, mais se conçoivent également à l’échelle internationale.

Contrer les routes de la soie

Les dirigeants américains ont-ils sous-estimé la capacité de la Chine à intensifier ses efforts dans le cadre de cette initiative de la ceinture et de la route ? Sans doute, et c’est l’administration Obama qui doit en porter la responsabilité. Parce que le TPP était présenté comme un rempart contre la Chine, cette dernière l’a contourné, et la création de l’AIIB, dans laquelle tous les membres du G20, à l’exception de Washington et de Tokyo, sont membres fondateurs, est non seulement une réponse, mais aussi, et surtout, la démonstration que sur le terrain des investissements, la Chine fait la course en tête. Message reçu à la Maison-Blanche, mais avec quelles réponses, sinon la déconstruction du TPP mentionné précédemment ? En fait, l’administration Trump ne semble pas très claire sur ce point, au risque de donner l’impression de ne pas avoir de plan du tout. Au-delà de l’emportement et des excès désormais bien connus du président américain, d’autres personnalités importantes ont semé le doute. C’est d’abord James Mattis, le très réaliste secrétaire à la Défense, présenté comme un fin connaisseur du Moyen-Orient plus que de l’Asie, qui s’est exprimé avec force, estimant qu’il n’est pas concevable qu’une puissance impose son diktat sur la ceinture et la route, d’autant que celles-ci se conjuguent au pluriel. Difficile de critiquer plus clairement, sans toutefois la nommer, la Chine.

C’est cependant le secrétaire d’État, Rex Tillerson, qui s’est montré le plus disert sur la question des routes de la soie : à l’occasion d’un discours au Center for Strategic and International Studies (CSIS), mi-octobre il a indiqué son souhait de proposer une alternative aux initiatives chinoises. Cette posture marque une forme de rupture avec la déconstruction de l’engagement américain en Asie amorcé par Donald Trump, mais s’explique par la nécessité de ne pas prendre trop de retard sur Pékin, au risque d’assister en simple spectateur à la redéfinition des relations économiques et commerciales – et, par extension, politiques et potentiellement culturelles – dans laquelle la Chine s’est engagée avec force. Cette position traduit-elle des dissonances au sein de l’administration Trump, ou symbolise-t-elle une difficulté à définir une politique asiatique post-TPP ? Certainement un peu des deux. Mais là n’est pas le principal problème, d’autant que les États-Unis ne sont pas, après tout, la seule puissance hésitante face aux avancées chinoises. En suggérant que les États-Unis proposeront une alternative aux routes de la soie, Rex Tillerson ne répond pas aux questions essentielles concernant son financement. Car si les initiatives chinoises bénéficient d’une force de frappe financière considérable, en plus de mécanismes qui sont en train de se mettre en place, les États-Unis manquent cruellement de moyens, et voient les institutions dont ils furent pendant plusieurs décennies la pierre angulaire être désormais fortement disputées. Se pose ainsi la question de la crédibilité de cette nouvelle forme d’endiguement. Et le déficit de crédibilité est justement ce qui fait actuellement défaut à la politique étrangère des États-Unis.

Vers un Grand Bargain ?

L’idée ne date pas d’hier, et fut notamment évoquée dans des cercles stratégiques et universitaires sous l’administration Obama, au vu des difficultés américaines à contrer la montée en puissance chinoise en Asie. L’article de Charles Glaser, dans la très influente revue International Security, en définit les contours (3) : le Grand Bargain, ou grand marchandage, serait une négociation à grande échelle entre Washington et Pékin sur le partage des influences en Asie. Le constat est assez simple : les États-Unis sont engagés dans un déclin – relatif, mais réel –, particulièrement visible en Asie, où il est confronté à la montée en puissance chinoise, et tous les efforts visant à l’enrayer s’avèrent insuffisants. Dès lors, mieux vaut s’accommoder de l’émergence de la Chine, l’accompagner, et tenter d’organiser une co-gestion de la région incluant à la fois les dynamiques économiques – pour lesquelles Pékin a clairement l’avantage désormais – et les enjeux stratégiques – où Washington reste la puissance dominante. Le Grand Bargain s’inspire notamment de l’idée évoquée par le sinologue américain David Shambaugh selon laquelle la Chine serait une « puissance partielle », encore incapable de rivaliser sur tous les points avec les États-Unis (4).

À propos de l'auteur

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Professeur à l’université catholique de Lille et directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), où il est en charge du pôle Asie-Pacifique. Prochain ouvrage dirigé avec E. Mottet, F. Lasserre et S. Granger : Les marges et les frontières de la Chine : quels enjeux géopolitiques ?, aux Presses universitaires de Montréal.

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