Première puissance mondiale en 2049 ? La stratégie de la pieuvre chinoise à l’œuvre

Le projet de Xi Jinping constitue une offre alléchante pour l’Europe, qui se situe à l’autre extrémité des nouvelles routes de la soie. Un projet qui semble diviser les pays d’Europe centrale et orientale et ceux du noyau historique et occidental. À Pékin, l’Europe – souvent accusée de naïveté vis-à-vis de la Chine – est-elle considérée comme un partenaire ou plutôt comme un marché d’exportation pour ses marchandises et une terre « d’investissements de pillage » ?

L’Union européenne (UE) a longtemps considéré la Chine comme une puissance émergente bienveillante, l’une des raisons en étant la distance géographique entre Bruxelles et Pékin. Bruxelles a vu dans la Chine une puissance régionale d’Asie-Pacifique, sans suffisamment prendre en considération sa portée de plus en plus globale. Aussi a-t-elle accueilli à l’origine le projet des nouvelles routes de la soie comme une opportunité. Mais l’influence grandissante de la Chine en Afrique, en Méditerranée, en Europe de l’Est et dans les Balkans, à travers entre autres les différentes routes de la soie, a fait prendre conscience à l’UE que cette émergence avait également un impact géoéconomique et géostratégique pour elle. Bruxelles a été trop longtemps passive et même naïve en voyant avant tout la Chine comme un partenaire économique avec lequel l’interdépendance économique se caractérise par l’asymétrie (un déficit commercial important). Si la Chine considère officiellement l’UE comme un partenaire, elle n’hésite pas à la diviser, son Initiative 16+1 en étant un bel exemple (4). Elle profite des divisions européennes pour nous affaiblir. Cela étant, plusieurs voix se sont élevées ces derniers mois pour souligner cela : ainsi 27 des 28 ambassadeurs de l’UE en poste en Chine (excepté la Hongrie) ont dénoncé, en avril 2018, le fait que les nouvelles routes de la soie semblent surtout profiter aux entreprises chinoises et qu’elles donnent peu d’opportunités aux entreprises européennes (en raison des difficultés à pénétrer le marché chinois).

Le 15 janvier dernier, le Quotidien du Peuple publiait en une un article au titre évocateur appelant la Chine à « saisir fermement la prometteuse opportunité historique » que représente le vide laissé par Washington, qui mène depuis l’élection de Donald Trump une politique de repli sur soi. Y-a-t-il là une réelle opportunité pour la Chine ?

La Chine est confrontée à un double dilemme ou piège. Le premier, bien connu, est le piège de Thucydide. L’autre, développé récemment par Joseph Nye, est le piège de Kindleberger. Le premier piège repose sur le fait que si la Chine devient trop assertive sur la scène internationale, elle pourrait provoquer la première puissance et on risquerait d’entrer dans le scénario d’une guerre hégémonique. Le second piège est celui où la Chine n’en fait pas assez et se trouve, face au retrait des États-Unis, incapable de garantir les biens publics.

Cela étant, la Chine n’est pas prête aujourd’hui à prendre la place des États-Unis, en raison de l’écart de puissance qui existe encore entre Washington et Pékin dans certains domaines. En outre, devenir leader ne s’improvise pas : il faut avoir les moyens de sa politique, il faut avoir des followers (pays qui sont prêts à vous suivre, ce qui suppose un processus de socialisation). Il est évident que la Chine peut prendre aujourd’hui l’initiative sur des questions diverses – comme par exemple le climat –, qu’elle parvient parfois à influencer l’agenda régional ou international, à devenir un norm-setter…, mais cela se limite à certains dossiers et opportunités.

Justement, le retrait américain des accords de Paris sur le climat constitue-t-il une « chance » pour la Chine d’incarner le porteur de flambeau de la diplomatie climatique ? Quels peuvent en être les bénéfices pour Pékin ?

La Chine peut y voir en effet une opportunité pour prendre le leadership sur un dossier qui est l’équivalent au niveau mondial d’un cadeau par l’administration Trump, et qui peut lui donner une image de bienveillance à laquelle elle est fortement attachée et cela sans véritable coût politique ou économique. Elle montre par ce biais qu’elle est dans certaines circonstances prête à affronter l’un des grands défis du XXIe siècle et se positionne comme meneur et agenda-setter. Le défi sera évidemment, en tant que premier pollueur de la planète, d’être crédible dans ce rôle, et de lier le geste à la parole.

Alors que, jusque-là, la stratégie régionale affirmée de la Chine suscitait des réactions de crainte ou d’hostilité, Pékin est aujourd’hui confronté à un environnement en pleine transition, avec la rencontre historique entre les deux Corées, qui précède celle inédite entre Washington et Pyongyang, mais aussi le rapprochement en cours entre Pékin et Tokyo et la montée de tension avec Taïwan. La Chine garde-t-elle le contrôle de sa stratégie régionale ?

Au-delà du dossier nord-coréen, dans lequel la Chine a joué un rôle secondaire par rapport aux Américains et aux Sud-Coréens depuis l’annonce du sommet entre Washington et Pyongyang, il est vrai que la politique menée par Pékin dans la région par rapport aux îles artificielles ou aux routes de la soie terrestres et maritimes inquiète. Ces inquiétudes encouragent d’ailleurs de plus en plus de puissances de la région à collaborer entre elles, une attitude de méfiance s’installant vis-à-vis d’un « Tianxia 2.0 » [voir lexique p. 56], tout comme d’un retrait partiel des États-Unis de la région.

Ainsi, la grande stratégie chinoise mentionnée supra apparaît pour certaines moyennes puissances de la région de plus en plus évidente. Cela a comme effet la naissance de nouvelles collaborations et partenariats. Pensons, sans être exhaustifs, à la relance du « Quad » (Australie, Japon, Inde, États-Unis), mais également aux renforcements de relations bilatérales (entre l’Inde et le Japon, l’Australie et le Japon, le Vietnam et l’Inde) et récemment à la volonté du président Macron de créer un axe France-Inde-Australie. Face à une Chine de plus en plus assertive en mer de Chine méridionale et investissant dans sa projection de puissance maritime, et un président Trump disant tout et son contraire, les puissances moyennes de la région cherchent à former une alternative aux deux grandes puissances afin de peser sur les dossiers régionaux. Deux exemples récents en sont les initiatives du président sud-coréen Moon auprès de la Corée du Nord, qui au final forcent la main aux Américains et aux Chinois, et la conclusion de l’accord de libre-échange concernant la zone Asie-Pacifique, sans les États-Unis.

Dès lors, la Chine est confrontée à une plus grande méfiance, voire à une opposition par rapport à ses desseins dans la région [voir l’article de Y. Tiberghien p. 64 et É. Mottet p. 69]. Cela étant, elle continue à avoir à sa disposition des réserves financières importantes, qui lui permettent de punir ou de récompenser, et ce d’autant plus que la majorité des États dans la région l’ont comme premier partenaire commercial.

Pékin devra relever certains défis qui peuvent constituer des freins au retour de la puissance chinoise, tels le ralentissement de la croissance économique, le fléau de la pollution ou les conséquences de la politique de l’enfant unique sur la démographie du pays. La Chine est-elle un géant aux pieds d’argile ? Quelles sont les failles de sa stratégie ?

En effet, la Chine pourrait, dans les années à venir, devoir faire face à de nombreux défis. Au ralentissement de la croissance économique, à la pollution et au défi démographique [voir l’article de M. Whyte p. 12] que vous mentionnez, on peut ajouter la dette, la corruption, le recul des libertés, les tensions sociales, la consolidation du pouvoir du président Xi. Au niveau externe, la Chine, en particulier dans sa sphère d’influence directe de l’Asie-Pacifique, rencontre, comme déjà expliqué, une plus grande opposition et de la méfiance. Aussi, malgré le déficit de leadership des États-Unis depuis l’arrivée de D. Trump à la Maison-Blanche, Pékin n’est pas nécessairement parvenu à remplir ce vide, car les puissances de la région n’ont pas eu le réflexe jusqu’à présent de suivre la Chine (par bandwagoning) mais ont préféré renforcer leurs coopérations mutuelles. Pour la Chine, le défi sera de parvenir à maintenir d’une part sa stabilité interne face aux nombreux défis, ce qui devra passer par la garantie d’une croissance économique conséquente et durable dans les années à venir. D’autre part, au niveau de sa politique extérieure, son défi premier sera de pouvoir continuer à surfer sur le potentiel de situation, qui demande une liberté totale d’action, car plus la Chine avancera, plus les autres puissances prendront conscience des tactiques et stratagèmes mis en place par Pékin, et essaieront alors de les contrer. Cela entraînera une difficulté supplémentaire pour la Chine qui sera de convaincre que ses desseins servent la gouvernance globale et non une volonté hégémonique et de revanche sur l’histoire.

Entretien réalisé par Thomas Delage le 9 mai 2018

Notes

(1) Respectivement publiés par Gallimard (2015) et Grasset (1997), NdlR.

(2) Lire à ce sujet L’Art de la guerre de Sun Tzu.

(3) http://cecrilouvain.be/wp-content/uploads/2018/03/La-strate%CC%81gie-

de-la-pieuvre-CP-52.pdf

(4) Lire à ce sujet Barthélémy Courmont et Arta Seiti, « L’Europe du Sud-Est et les “nouvelles routes de la soie”, dynamique sans retour ? », Diplomatie no 90, janvier-février 2018.

Lexique

« Tianxia » (« tout ce qui existe sous le ciel ») désigne la manière dont la Chine interprète le monde : l’application d’un ordre mondial hiérarchique plaçant la Chine au centre. Il s’agissait historiquement d’un système tributaire – l’Empire du Milieu, culturellement et historiquement supérieur aux autres, ayant une volonté de soumettre les acteurs de son environnement direct à son autorité et de garder les barbares à distance. Cette philosophie et logique du Tianxia historique n’a pas disparu mais s’adapte aux réalités du XXIe siècle. Ce « Tianxia 2.0 » se traduit aujourd’hui par une volonté de soumettre la région de l’Asie du Sud-Est à l’influence chinoise en la rendant, entre autres, dépendante économiquement et en jouant sur l’identité asiatique.

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