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Prendre Taïwan est-il possible ?

Deux des quatre destroyers de classe Kee Lung de la marine taïwanaise. (© D.R.)

Si l’on peut considérer que la confrontation entre la Chine continentale et Taïwan renvoie, selon François Joyaux (1), à une confrontation entre les Asies orientales continentale et maritime et que la mer y prend donc une importance capitale, encore faut-il replacer la stratégie de Taipei dans son contexte et examiner ses vulnérabilités.

La marine taïwanaise a subi les répercussions d’une politique intérieure qui reste polarisée autour de la cruciale mais délicate question de l’attitude à adopter envers le continent. En conséquence et en dépit d’un PIB par habitant de 22 561 de dollars en 2016 et d’un taux de croissance de 3,1 % (2) pour une inflation maîtrisée, Taïwan ne consacre qu’une faible part de ses moyens à sa défense : en 2016, 9,82 milliards de dollars (3). Dans le même temps, la manœuvre stratégique chinoise consistant à obliger ses partenaires potentiels à opérer un choix quasi exclusif entre Pékin et Taipei limite l’amplitude du développement de relations stables entre Taïwan et d’autres États. De la sorte, les possibilités de montée en puissance de l’arsenal taïwanais sont particulièrement restreintes.

Une stratégie des moyens visée par Pékin

Pour autant, les contraintes structurelles pesant sur l’île n’ont pas obéré la mise en place de forces connaissant un processus de modernisation dynamique. C’est également le cas pour la marine, dont les équipements sont rarement de première main et qui fait face à un adversaire potentiel engagé dans un processus de modernisation aussi rapide que complexe. Dans ce contexte, les priorités taïwanaises peuvent se concevoir comme suit :

• la préservation de l’intégrité taïwanaise au travers du maintien des communications entre l’île de Taïwan et les Pescadores et, aux portes mêmes du continent, les groupes d’îles de Quemoy et Matsu ;

• corrélativement, la capacité à interdire à la marine et à la force aérienne chinoises l’accès aux territoires taïwanais tout en préservant sa capacité – technique et procédurale – à opérer conjointement avec les forces alliées, principalement américaine, mais aussi, à l’avenir, japonaise.

Dans cette optique, le développement de fortes capacités antinavires et anti-sous-marines a été historiquement prioritaire et a, plus récemment et en raison de la modernisation des forces aériennes chinoises, inclus l’élaboration d’une capacité antiaérienne à la mer. Or cette donne a évolué plus radicalement depuis le début des années 1980, lorsque la Chine a développé sa flotte océanique de surface de façon plus agressive. Les programmes de modernisation se sont alors orientés vers la disposition d’une flotte plus moderne, ambitionnant de remplacer les destroyers des classes Gearing et Sumner (construits durant la Deuxième Guerre mondiale). Le plan Kuang Hua I laissait ainsi supposer la mise en service de 25 frégates modernes. En pratique, seules quatre Oliver Hazard Perry/Cheng Kung (FFG‑7 dans l’US Navy, PFG‑2 dans la marine taïwanaise) ont été commandées en mai 1989 sur les 8 à 12 initialement programmées, et construites sous licence. D’autres constructions ont été lancées dans les années 1990, la décision de construire la 8e de la série intervenant en 1999, de sorte que les entrées en service se sont étalées de 1993 à 2004. Initialement équipées du missile Hsiung Feng II, elles ont ensuite été reconverties au RGM‑84L Harpoon en 2000 et ont également reçu quatre lanceurs Hsiung Feng III, cette fois supersoniques.

S’y ajoutent la livraison des trois premières Knox/Chi Yang d’occasion, en octobre 1993, toujours dans le cadre du programme Kuang Hua I. Elle fut suivie de celle de trois autres bâtiments en août 1995, puis des deux derniers de la série en octobre 1999. Tous issus de l’US Navy, ces navires accusent leur âge : ils ont été admis au service aux États-Unis en 1966, 1971 et 1972. La modernisation de leur électronique, et en particulier de leurs sonars et radars, a certes été évoquée, mais a tout aussi rapidement été renvoyée sine die. Les six frégates sont toujours en service.

Troisième type de frégates, les Kang Ding, dérivées des La Fayette, ont été commandées en 1992, dans le cadre du programme taïwanais Kuang Hua II. Le contrat, d’une valeur de 2,8 milliards de dollars, a cependant fait face à des problèmes divers. La France ne voulant pas vendre les armements adaptés sous la pression chinoise, Taïwan a dû installer des Sea Chapparal (version sol-air des Sidewinder de première génération) pour leur défense aérienne. Utilisable uniquement par temps clair et devant être rechargé à la main, le système apparaît peu efficace. De même, l’armement antinavire est composé de Hsiung Feng II dont l’intégration au système de combat Tacticos a été problématique. Certaines sont également dotées du Hsiung Feng III. Si la capacité ASM des bâtiments est respectable, ces frégates doivent impérativement opérer sous une ombrelle antiaérienne extérieure.

Au-delà de ces considérations, les desiderata de Taipei concernant l’acquisition de quatre destroyers Arleigh Burke se sont systématiquement heurtés au refus américain, Washington autorisant toutefois la livraison de 4 Kidd, variante antiaérienne des Spruance, initialement à la demande de l’Iran (4), pour 700 millions de dollars. Seule la moitié de leur dotation en missiles SM‑2 a d’abord été livrée, avant que 144 autres missiles soient finalement achetés en septembre 2007. Autre option un temps évoquée, le remplacement des Knox/Chi Yang par des destroyers américains Spruance sortis de service dans les années 1990 et alors abondamment disponibles (31 navires) s’est heurté au manque de disponibilités financières puis à la réalité : l’US Navy en a coulé la majeure partie au cours d’exercices.

Face à la pénurie de grandes unités modernes, l’amirauté a également été tentée par l’acquisition d’une série de 10 à 14 corvettes, dans le cadre du programme Kuang Hua V, pour lequel la MEKO 100 allemande ou la Saar V israélienne avaient été pressenties. Le programme s’est rapidement enlisé dans des considérations budgétaires. Finalement, c’est un programme de corvette catamaran de conception nationale qui a été lancé, débouchant sur l’admission au service actif du Tuo Chiang en 2014. Déplaçant 567 t, le bâtiment est doté de 16 missiles antinavires, d’un canon de 76 mm et d’un Phalanx de protection rapprochée. Une douzaine de bâtiments étaient attendus, mais des problèmes de conception ont retardé la mise sur cale de la deuxième unité, dont la protection antiaérienne devrait par ailleurs être renforcée.

Le remplacement de la flotte sous-marine est tout aussi problématique.

Actuellement, deux bâtiments de la classe Hai Lung, dérivés des Zwaaardvis hollandais et commandés en septembre 1981, sont en service. Taipei avait voulu, face à la montée en puissance chinoise, en commander quatre autres mais, entre-temps, les Pays-Bas, sous la pression de Pékin, ont interdit toute nouvelle vente d’armes à Taïwan, bloquant le dossier en 1992. Les deux Hai Shih encore officiellement en service sont de vieux Tench américains datant de la Deuxième Guerre mondiale et qui ne sont affectés qu’à l’entraînement. Dans ce cadre, on comprend que le lancement du programme Hai Lung II, portant sur huit bâtiments diesels-électriques, ait été considéré comme l’une des pierres angulaires de la stratégie navale taïwanaise. Pourtant garanti par G. W. Bush lui-même, le contrat n’a pas été concrétisé. Aucune combinaison possible entre designers et chantier naval n’a pu être trouvée, toujours sous la pression chinoise. Un montant de 11 milliards de dollars avait même été évoqué, afin de dépasser les appréhensions politiques européennes – les États-Unis ne construisant plus de sous-marins à propulsion conventionnelle –, suscitant cette fois la colère des Taïwanais, furieux à l’idée de payer pour leurs huit SSK un montant correspondant à… cinq sous-marins nucléaires d’attaque de la classe Seawolf ! Si on parle depuis 2016 de la conception d’un sous-marin national, Taipei fait clairement face à un déficit de savoir‑faire…

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