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Prendre Taïwan est-il possible ?

Un rapport de force en constante dégradation

Cette même pression chinoise, si elle s’exerce sur les constructeurs occidentaux, s’exerce aussi sur les parlementaires taïwanais eux-mêmes. Aussi, le remplacement des S‑2 Tracker de l’aéronavale par 12 P‑3C n’a finalement été acté qu’en septembre 2007, les appareils n’arrivant effectivement… qu’en 2017. Seule l’acquisition de 20 hélicoptères S‑70C a pu être réalisée sans trop de pressions. En tout état de cause, l’isolement dans lequel la Chine a placé Taipei lui a permis de gagner un temps précieux pour moderniser sa propre flotte, qui est aujourd’hui incomparablement plus puissante que celle de Taïwan. Les stratèges taïwanais sont conscients de cette manœuvre d’un genre particulier et cherchent à la contourner en développant une industrie nationale qui serait capable d’entretenir les matériels acquis et, le cas échéant, de fournir des systèmes complets.

Ainsi, dans le domaine des patrouilleurs, le programme Kuang Hua VI a été directement mené par le Ship Development Center installé sur la base de Tsoying. Lancé en 1996, ce programme envisageait la mise en service de 50 navires de 170 t dotés d’un canon de 20 mm et de missiles Hsiung Feng II et capables de filer 30 nœuds. Finalement, seuls 31 navires ont été reçus, qui opèrent en complément de 12 Ching Chiang plus anciens et dont certains ont été dotés de missiles antinavires. Les opérations de guerre des mines devaient, quant à elles, profiter de la vente d’occasion de deux chasseurs de mines de la classe Osprey par les États-Unis, utiles dans l’hypothèse d’un blocus de l’île par la marine chinoise. Cependant, cette vente montre également la prudence de l’administration américaine à l’égard de Taïwan. Matériels de nature pourtant défensive – en particulier dès lors que ceux en ligne sont des Adjutant et des Aggressive déclassés depuis longtemps en Europe ! –, les bâtiments de guerre des mines sont considérés comme à même de froisser Pékin en raison de leur capacité à pouvoir rompre un éventuel blocus. Cette prudence américaine est encore plus patente dans le domaine des bâtiments amphibies. Le LSD (Landing Ship Dock) Pensacola (classe Hsu Hai) acquis d’occasion en 2000 devait ainsi être suivi d’une seconde unité qui, finalement, ne sera pas livrée.

De même, la livraison de deux LST (Landing Ship Tank) de la classe Newport (devenus classe Chung Ho) sera à peine suffisante pour permettre, au choix, le soutien logistique des garnisons de Quemoy et Matsu ou celui des forces déployées dans les Spratly. Hautement symboliques, Quemoy et Matsu sont les hauts lieux des crises de 1954-1955 et de 1958-1959, lorsque les Américains envisageaient des frappes nucléaires contre la Chine afin de protéger Taïwan (la solution d’un accord de défense mutuel étant toutefois jugée préférable (5)). Or Quemoy est à portée d’artillerie de la Chine – l’île se situant à moins de 10 km des côtes chinoises, de sorte qu’elle est considérée comme une « sonnette d’alarme » (tripwire) dans la stratégie taïwanaise. En conséquence, si, au plus fort de la première crise des détroits, 58 000 Taïwanais y étaient stationnés (menant notamment des missions contre la Chine depuis l’île), seules quelques batteries SAM y sont encore déployées.

Face à la Chine

Finalement, l’état de la marine taïwanaise tend à démontrer l’inexorable érosion de ses capacités face à la montée en puissance de la marine chinoise dans un contexte où la géographie importe également. La bathymétrie du détroit lui-même est ainsi défavorable aux actions sous-marines. Celles-ci sont considérablement facilitées au sud de Taïwan, de même qu’à l’est : à 40 km de ses côtes, la profondeur maximale passe de 200 m à plus de 200 m, favorisant les options chinoises d’interdiction de l’île à des renforts américains ou japonais. Face à cette situation, la marine taïwanaise semble avoir placé l’accent sur ses capacités en matière de batteries côtières mobiles afin de procéder à un verrouillage du détroit.

Dans le même temps cependant, l’accent– chinois cette fois – mis sur les engins balistiques et les stratégies de décapitation ne cesse d’inquiéter Taïwan, dont chaque déclaration à propos de la menace chinoise comprend invariablement une évaluation du nombre de missiles pointés sur l’île – et plus que probablement sur lesdites batteries côtières. L’équation navale est donc, on le comprendra, particulièrement complexe. Si Taïwan compte également sur son aviation pour lancer des frappes antinavires, le fait est que le processus de modernisation chinois est également particulièrement dynamique dans les secteurs aérien et antiaérien. En fin de compte, la corrélation des forces taïwanaises est particulière et d’aucuns de s’interroger sur la capacité de l’île à se défendre seule face à une attaque chinoise en règle. Dans le domaine naval, cette aptitude sera de plus en plus douteuse. Si les personnels maîtrisent bien leurs bâtiments, les limitations de ces derniers ne sont qu’une partie de ce qui fait la dégradation des termes de l’échange stratégique avec la Chine. Le fait que tout l’approvisionnement en carburant de l’« île rebelle » dépende de la mer ; que la Chine soit en mesure d’envelopper puis d’interdire Taïwan ; que, face à la montée en puissance chinoise, les ventes américaines ne suivent pas les desiderata de Taipei ; ou encore que la défense taïwanaise ne bénéficie pas nécessairement du soutien politique qu’elle devrait avoir sont autant de facteurs négatifs. Dans la pratique, la meilleure garantie de la sécurité maritime taïwanaise reste l’US Navy, ce qui pose donc la question de l’engagement politique américain.

La variable politique, déterminante de la sécurité de l’île

Depuis le début de la guerre froide, Taïwan a systématiquement été perçu comme un avant-poste américain en Asie – y compris après la visite de Nixon en Chine, en 1971 –, et ce, au même titre que le Japon. De facto, la détermination américaine était assez remarquable. Ainsi, on notera que la tension dans le détroit de Taïwan était, durant les années 1950 et 1960, incomparablement plus importante que ces vingt dernières années. Il suffit ainsi de se rappeler les combats aériens de 1958 (durant lesquels les Chinois ont récupé des AIM‑9 Sidewinder non explosés, permettant à l’URSS de développer l’AA‑2 Atoll) ou le fait que 13 U‑2 partis de Taïwan ont été abattus au cours de missions de renseignement au-dessus de la Chine. De même, les États-Unis y avaient positionné, un temps, des missiles de croisière Matador, dotés de charges nucléaires. Le courant d’opinion selon lequel la Chine pouvait être la cible de frappes nucléaires dans l’hypothèse où Taïwan serait sur le point de tomber était lui-même, dans les années 1950 et 1960, assez fort à Washington.

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