Prendre Taïwan est-il possible ?

De même, la livraison de deux LST (Landing Ship Tank) de la classe Newport (devenus classe Chung Ho) sera à peine suffisante pour permettre, au choix, le soutien logistique des garnisons de Quemoy et Matsu ou celui des forces déployées dans les Spratly. Hautement symboliques, Quemoy et Matsu sont les hauts lieux des crises de 1954-1955 et de 1958-1959, lorsque les Américains envisageaient des frappes nucléaires contre la Chine afin de protéger Taïwan (la solution d’un accord de défense mutuel étant toutefois jugée préférable (5)). Or Quemoy est à portée d’artillerie de la Chine – l’île se situant à moins de 10 km des côtes chinoises, de sorte qu’elle est considérée comme une « sonnette d’alarme » (tripwire) dans la stratégie taïwanaise. En conséquence, si, au plus fort de la première crise des détroits, 58 000 Taïwanais y étaient stationnés (menant notamment des missions contre la Chine depuis l’île), seules quelques batteries SAM y sont encore déployées.

Face à la Chine

Finalement, l’état de la marine taïwanaise tend à démontrer l’inexorable érosion de ses capacités face à la montée en puissance de la marine chinoise dans un contexte où la géographie importe également. La bathymétrie du détroit lui-même est ainsi défavorable aux actions sous-marines. Celles-ci sont considérablement facilitées au sud de Taïwan, de même qu’à l’est : à 40 km de ses côtes, la profondeur maximale passe de 200 m à plus de 200 m, favorisant les options chinoises d’interdiction de l’île à des renforts américains ou japonais. Face à cette situation, la marine taïwanaise semble avoir placé l’accent sur ses capacités en matière de batteries côtières mobiles afin de procéder à un verrouillage du détroit.

Dans le même temps cependant, l’accent– chinois cette fois – mis sur les engins balistiques et les stratégies de décapitation ne cesse d’inquiéter Taïwan, dont chaque déclaration à propos de la menace chinoise comprend invariablement une évaluation du nombre de missiles pointés sur l’île – et plus que probablement sur lesdites batteries côtières. L’équation navale est donc, on le comprendra, particulièrement complexe. Si Taïwan compte également sur son aviation pour lancer des frappes antinavires, le fait est que le processus de modernisation chinois est également particulièrement dynamique dans les secteurs aérien et antiaérien. En fin de compte, la corrélation des forces taïwanaises est particulière et d’aucuns de s’interroger sur la capacité de l’île à se défendre seule face à une attaque chinoise en règle. Dans le domaine naval, cette aptitude sera de plus en plus douteuse. Si les personnels maîtrisent bien leurs bâtiments, les limitations de ces derniers ne sont qu’une partie de ce qui fait la dégradation des termes de l’échange stratégique avec la Chine. Le fait que tout l’approvisionnement en carburant de l’« île rebelle » dépende de la mer ; que la Chine soit en mesure d’envelopper puis d’interdire Taïwan ; que, face à la montée en puissance chinoise, les ventes américaines ne suivent pas les desiderata de Taipei ; ou encore que la défense taïwanaise ne bénéficie pas nécessairement du soutien politique qu’elle devrait avoir sont autant de facteurs négatifs. Dans la pratique, la meilleure garantie de la sécurité maritime taïwanaise reste l’US Navy, ce qui pose donc la question de l’engagement politique américain.

La variable politique, déterminante de la sécurité de l’île

Depuis le début de la guerre froide, Taïwan a systématiquement été perçu comme un avant-poste américain en Asie – y compris après la visite de Nixon en Chine, en 1971 –, et ce, au même titre que le Japon. De facto, la détermination américaine était assez remarquable. Ainsi, on notera que la tension dans le détroit de Taïwan était, durant les années 1950 et 1960, incomparablement plus importante que ces vingt dernières années. Il suffit ainsi de se rappeler les combats aériens de 1958 (durant lesquels les Chinois ont récupé des AIM‑9 Sidewinder non explosés, permettant à l’URSS de développer l’AA‑2 Atoll) ou le fait que 13 U‑2 partis de Taïwan ont été abattus au cours de missions de renseignement au-dessus de la Chine. De même, les États-Unis y avaient positionné, un temps, des missiles de croisière Matador, dotés de charges nucléaires. Le courant d’opinion selon lequel la Chine pouvait être la cible de frappes nucléaires dans l’hypothèse où Taïwan serait sur le point de tomber était lui-même, dans les années 1950 et 1960, assez fort à Washington.

Dans les représentations américaines, l’île est naturellement ancrée dans l’espace occidental et a toujours été intégrée dans les plans de déploiement de la marine. Ainsi, lors de la troisième crise des détroits, en 1999, la Navy a dépêché un groupe de porte-avions au cœur du détroit (annonçant ensuite l’envoi d’un second, puis d’un troisième), tandis que la Chine menait une série d’essais de missiles balistiques dont certains ne sont tombés qu’à quelques dizaines de kilomètres de l’île. Le fait que Taïwan ait connu un processus de démocratisation et la forte visibilité des opérations chinoises de 1995-1996 ont largement concouru à renouveler l’attachement américain à la défense de l’île. Dans ce contexte, la conduite d’une série de simulations par la RAND, dans les années 2000, a permis de conclure que, seul, Taïwan avait 70 % de probabilité de perdre une campagne incluant des opérations aériennes et navales majeures. Selon les analystes, tenant compte des vulnérabilités des uns et des autres, le détroit se transformerait en « cimetière naval » au cours de batailles extrêmement destructrices, avec des taux d’échanges inédits dans l’histoire militaire post-guerre froide.

À ce moment, ils estimaient que l’engagement d’un porte-avions américain laisserait 50 % de chances à Taïwan de l’emporter. Que deux groupes de porte-avions opérant à l’est de l’île et qu’un wing de F‑15 soient engagés et Taïwan aurait alors 80 % de probabilité d’en sortir vainqueur. Ce serait d’autant plus le cas si les États-Unis engageaient dans les opérations leurs sous-marins nucléaires d’attaque. Depuis lors, les scénarios des années 2000 sont devenus inenvisageables. La modernisation des forces chinoises et sa posture A2/AD rendent peu probable l’engagement d’un groupe de porte-avions dans le détroit, et même à proximité de l’île. Le fait est que, quel que soit le statut opérationnel des missiles antinavires DF‑21D, la seule perspective de perdre un ou plusieurs porte-avions a une valeur dissuasive considérable. Elle l’est d’autant plus que, depuis les années 2000, l’arsenal nucléaire chinois a également évolué : au jeu de la dissuasion, la corrélation des forces importe. 

Envahir Taïwan ? Pas si simple !
Un assaut amphibie reste une opération éminemment complexe où les seules variables du nombre d’hommes et de celui de navires à disposition ne sont pas nécessairement les plus importantes. Leur motivation, leur maîtrise et une coopération interarmes sans faille sont absolument nécessaires, au même titre que l’obtention de la surprise stratégique ; domaines sur lesquels la Chine s’est focalisée ces dernières années. Or, à bien des égards, les opérations menées en Normandie ou à Incheon sont à la source d’imaginaires parasitant les analyses. Dans ces deux cas, les alliés profitaient de la surprise stratégique, avaient débarqué dans des zones où l’ennemi n’était pas massivement concentré et disposaient d’une supériorité humaine et matérielle écrasante. Comparativement, la Chine ne pourrait pas créer la surprise stratégique, tant le détroit de Taïwan est surveillé à la fois par Taipei, mais aussi par les États-Unis, tandis que le Japon déploie de plus en plus fréquemment ses forces dans la zone ou à proximité immédiate. Par ailleurs, si la Chine serait en mesure de masser des forces considérables – trois divisions au minimum –, la structure de ses forces amphibies reste peu adaptée à des opérations de traversée d’un détroit large de plus de 200 km et où les conditions de navigation sont particulières. Selon des estimations américaines, le débarquement de 20 divisions chinoises – et leurs approvisionnements – nécessiterait 600 bâtiments durant 15 jours ; un volume de forces que Pékin n’a toujours pas à sa disposition en dépit de la modernisation de ses capacités amphibies. De plus, la plupart sont des LST (Landing Ship Tanks) débarquant les équipements transportés directement sur les plages, évinçant donc toute conception d’attaque « au-delà de l’horizon » et, donc, toute surprise, cette fois tactique. Enfin, les forces chinoises devraient débarquer dans une zone relativement exiguë, où les forces taïwanaises sont concentrées. Seules quelques portions du littoral de l’île, assez aisément identifiables, se prêtent à un débarquement. Dans un tel cadre, seule la prise des ports taïwanais, éventuellement au moyen d’opérations aéroportées, serait de nature à permettre l’injection rapide de forces chinoises sur l’île. Mais celles-ci se heurteraient alors à des forces terrestres qui souffrent certes de déficits – en matière de maintenance des matériels ou encore de coopération interarmes/interarmées –, mais qui sont fondamentalement puissantes et bien adaptées à leur environnement.

Notes

(1) François Joyaux, Géopolitique de l’Extrême-Orient, tomes 1 et 2, Complexe, Bruxelles, 1991.

(2) Au troisième trimestre 2017. National Statistics, Republic of China (https://​eng​.stat​.gov​.tw/​p​o​i​n​t​.​a​s​p​?​i​n​d​e​x=1), consulté le 12 janvier 2018.

(3) IISS, Military Balance 2017, Londres, 2017.

(4) Révolution islamique oblige, les bâtiments n’avaient pas été livrés.

(5) Ce traité fut remplacé par un Taïwan Relations Act en 1979, à la suite de la reconnaissance de la Chine par les États-Unis après la visite de Richard Nixon à Pékin en 1971. Corrélativement, les forces américaines déployées sur l’île (et comprenant des F‑4 Phantom et des U‑2 aux couleurs taïwanaises) furent également retirées.

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