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Adversaires et ennemis : la diagonale des fous

L’incursion de la psychiatrie dans la vie politique n’est pas nouvelle. Il semble cependant ces dernières années qu’on assiste au développement tous azimuts, dans l’espace public, de commentaires, d’affirmations, d’hypothèses plus ou moins étayées, sur l’état de santé mentale de leaders ou de dirigeants politiques comme de groupes ou d’individus combattant dans des contextes de conflits armés.

Cette tendance collective à appréhender la question politique au moyen des catégories de la psychopathologie s’exprime de manière variable, allant de l’idée que nourrit le citoyen ordinaire de la « folie » de tel ou tel individu ou groupe d’individus à des analyses plus élaborées réalisées par des professionnels en passant par des propos de journalistes. Elle ne s’encombre ainsi pas toujours d’un vocabulaire précis et adéquat : « fou », « déséquilibré », « malade » désignent potentiellement aussi bien une pathologie mentale qu’un trouble ou même parfois un simple trait peu flatteur de la personnalité. Mais l’essentiel est ailleurs, dans l’idée et l’attribution à autrui d’une anormalité psychique quelconque.

Un peu d’attention aux exemples les plus récents de cette tendance montre qu’il s’agit en réalité de « psychopathologiser » une figure, individuelle ou collective, dans le cadre d’un conflit politique, plus ou moins violent. C’est en effet presque systématiquement un adversaire, un dissident ou un ennemi, réel ou potentiel, que l’on désigne comme atteint d’anormalité psychique, ou au moins quelqu’un avec qui on n’est pas d’accord, du point de vue politique ou idéologique, de manière suffisamment tranchée. La relation politique conflictuelle entre celui qui attribue une anormalité mentale et celui qui en est affublé rend évidemment la justesse et la bonne foi du diagnostic suspectes, ce qui ne signifie pas qu’il ne puisse jamais comporter une part de vérité.

Reste que s’il s’agissait d’être réellement dans une posture descriptive et analytique de type scientifique, axiologiquement neutre, nous devrions trouver à peu près autant de « malades » chez nos amis ou alliés politiques que chez nos adversaires ou ennemis, dans les groupes dont nous partageons les idées que dans ceux qui portent des idées différentes ou contraires. Or ce n’est pas le cas, et ce sont principalement des opposants radicaux à Donald Trump qui, s’appuyant sur les évaluations de certains psychiatres, transforment des traits de personnalité – comme le narcissisme – en maladie qui justifierait une incapacité à gouverner (1), ou des opposants radicaux à Emmanuel Macron qui, reprenant « l’analyse » d’un psychiatre italien, en ont fait un « psychopathe » (2).

L’exemple le plus connu de psychiatrisation des opposants politiques est celui de la psychiatrie punitive pratiquée par l’État soviétique. Progressivement, en URSS, les opinions politiques dissidentes ou jugées telles ont été assimilées à des troubles mentaux et les opposants ou ceux qui s’écartaient trop de la doxa du régime ont été internés de force dans des hôpitaux psychiatriques. Le diagnostic renvoyait fréquemment à la « schizophrénie torpide », catégorie de schizophrénie inventée par le psychiatre soviétique Andrei Snezhnevsky et ses collègues. La particularité de cette forme de schizophrénie est de n’en être pas une puisqu’elle se caractérise par l’absence des symptômes de la schizophrénie, qu’on suppose latents… Le concept aurait été fabriqué à la demande du parti et du KGB et ses auteurs auraient été parfaitement conscients du caractère idéologique et abusif de leur démarche (3). Instrumentaliser tout à fait consciemment la psychiatrie pour se débarrasser des opposants, par l’enfermement et les traitements, sans aborder la matière politique et idéologique de l’écart ou du conflit, est ainsi le sens le plus couramment donné au phénomène de psychiatrisation du politique. On voudrait montrer au moyen de quelques exemples glanés dans l’actualité française et internationale récente que d’autres significations peuvent lui être attribuées, que la même tendance à « psychopathologiser » l’Autre politique peut s’épanouir dans des expressions répondant à des logiques variables.

La première expression, dans tous les sens du terme, correspond sans doute à une simple manière de parler, à un abus de langage si fréquent qu’il n’est pas perçu comme un abus. Il s’agit de toutes ces situations, extrêmement courantes dans l’espace public que forment les réseaux sociaux, où on se laisse aller à dire qu’une figure politique qu’on apprécie peu, un groupe militant ou un ennemi – l’ennemi est une entité collective – sont « des malades », des « tarés », etc. Il n’y a finalement pas tant de différence entre ces jugements ordinaires et l’habitude de dire de quelque chose, d’un événement, d’une attitude, d’un choix : « c’est fou ! » ou « c’est dingue ! ». Le sens réel est plus proche de « c’est incroyable ! », « ce n’est pas possible ! » que de la mise en avant sérieuse d’une pathologie mentale. L’étonnement, la stupéfaction, l’incrédulité passagère sont néanmoins formulés par des termes qui indiquent un écart avec le monde tel qu’on se le représente normal, une perturbation, voire un désordre dans l’agencement souhaité de la réalité ou le cours envisagé de l’histoire.

Pour ordinaires et assez anodines qu’elles soient, ces manières de psychiatriser le désaccord ouvrent sur un deuxième type d’expression de la psychopathologisation du politique, quand l’étonnement et l’agacement se transforment en incompréhension profonde et durable du comportement d’autrui. Par comprendre, il faut ici entendre saisir le sens des idées ou conduites d’autrui relativement à ce qu’on peut reconstituer de son « univers mental », et non une minoration du désaccord qu’on entretient avec lui. Encore moins un quelconque acquiescement. Comprendre signifie donc tenter de saisir la rationalité subjective d’une conduite, son sens et ses raisons du point de vue du ou des individus concernés, et non éliminer l’altérité des positions des uns et des autres. Les contextes de conflits armés, d’autant que ces conflits prennent des formes non conventionnelles ou paroxystiques, semblent particulièrement propices au développement d’analyses substituant l’argument psychiatrique à l’argument politique et idéologique.

Quand on comprend peu, du point de vue de notre propre rationalité subjective dont on ne parvient pas à momentanément s’extirper, l’existence de l’ennemi ou le sens de sa conduite, on est rapidement susceptible de glisser dans l’explication psychiatrique. Et les exemples d’analyses, parfois poussées, renvoyant tout ou partie du djihadisme à des désordres mentaux variables sont légion. Le ministre français de l’Intérieur, Gérard Collomb, a même récemment tenté de mobiliser les hôpitaux psychiatriques et les psychiatres libéraux dans la « lutte contre le terrorisme », estimant qu’un dispositif psychiatrique visant à détecter les futurs passages à l’acte était une mesure pertinente, réaliste et efficace (4). À l’opposé de ces démarches, on trouve par exemple les travaux du sociologue Gérald Bronner sur les croyances collectives, et notamment son ouvrage, documenté et empiriquement solide, La pensée extrême(5). Le sous-titre du livre est particulièrement explicite : Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques.

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