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Les géants énergétiques du Golfe : stratégies et perspectives

Puissances énergétiques jouant depuis un siècle un rôle majeur dans la géopolitique mondiale, les pays du Golfe ont des intérêts convergents. Mais, dans un contexte régional d’instabilité chronique, ils sont aussi en concurrence pour le leadership régional et dans la recherche de diversification de leurs économies, très fortement dépendantes de leurs ressources en hydrocarbures.

C’est en Iran qu’on a trouvé pour la première fois du pétrole au Moyen-Orient : il jaillit le 26 mai 1908 à Masjid-e-Soleiman, après 35 ans de recherches infructueuses. Le gisement de Kirkuk, en Irak, fut quant à lui mis au jour en 1927. La découverte du premier gisement en Arabie saoudite (Dammam Dome) date, elle, de 1938, avant celle du gisement géant de Gawar réalisée en 1948. Depuis lors, l’accès aux ressources considérables de cette région a été l’objet d’enjeux diplomatiques constants.

Une histoire riche et mouvementée

Parmi les événements phares qui ont jalonné l’histoire diplomatico-énergétique de la région, rappelons tout d’abord l’accord du Quincy entre le roi saoudien Ibn Saoud et le président américain Franklin Roosevelt de retour de Yalta, en février 1945. Cet accord affirme l’intérêt stratégique des États-Unis pour cette zone et sécurise leurs approvisionnements pétroliers via l’Arabie saoudite.

En 1951, la nationalisation de l’Anglo Iranian Oil Company par Mossadegh, Premier ministre du Chah, s’est traduite par une crise politique internationale majeure qui a fortement inquiété le secteur pétrolier.

L’Arabie saoudite, l’Irak, l’Iran et le Koweït ont par ailleurs été les membres fondateurs, avec le Vénézuéla, de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) en 1960. Et c’est à Téhéran que s’est tenue en 1973 la réunion de l’OPEP qui marqua le retournement des rapports de force entre les pays producteurs et les principales compagnies internationales qui dominaient le marché depuis près de 50 ans (les « Sept Sœurs » (1)).

La révolution iranienne de 1979 a ensuite déclenché le second choc pétrolier, après quoi l’influence de l’Iran sur la scène pétrolière a décliné, en raison de son isolement diplomatique.

Plus récemment, la guerre du Golfe en 1990 et l’intervention américaine en Irak en 2003 ont profondément affecté l’équilibre géopolitique de la région. En 2011, ce sont les révolutions arabes qui sont venues déstabiliser durablement la région. Avec la levée de l’embargo sur l’Iran en 2015-2016, une nouvelle donne énergétique se dessine par ailleurs.

Les fondamentaux énergétiques et économiques

L’équilibre politique et économique de la région repose à l’heure actuelle sur les relations entre les trois puissances majeures que sont l’Arabie saoudite, l’Irak et l’Iran – bien qu’il dépende aussi de facteurs externes tels que le conflit israélo-palestinien et la concurrence entre les États-Unis et la Russie. Les autres pays de la région sont amenés à se positionner en fonction de ce triptyque dont les rapports de force sont fondés notamment sur leurs populations, leurs richesses, leurs réserves et leur production en hydrocarbures respectives.

L’Iran a une population élevée – 80,6 millions d’habitants en 2017 – et en croissance significative, devant atteindre 93 millions en 2050 selon les estimations de l’Institut national d’études démographiques (Ined) (2). Les populations de l’Arabie saoudite et de l’Irak sont, elles, à peu près équivalentes : respectivement 32,6 et 39,2 millions d’habitants. Il faut rappeler qu’une partie de la population en Arabie saoudite est constituée d’étrangers. La population irakienne devrait croître significativement pour atteindre 77 millions en 2050, contre seulement 45 millions pour l’Arabie saoudite. Toujours selon l’Ined, le revenu par habitant en 2016 de l’Arabie saoudite atteint 55 760 dollars, loin devant l’Iran (17 370 dollars) et l’Irak (17 240 dollars).

L’Arabie saoudite a accumulé depuis dix ans des réserves financières considérables (732 milliards de dollars de réserves en 2014 (3)) qui lui permettront pour un temps de faire face à l’effondrement des prix du pétrole. Cependant, elles diminuent rapidement : le pays les a entamées d’environ 150 milliards de dollars en 2015. L’Iran dispose de réserves financières plus faibles, estimées à 180 milliards de dollars en 2014. L’Irak n’a quant à lui pas pu constituer de réserves financières compte tenu de sa situation politique. En 2014, les réserves financières saoudiennes couvraient ainsi environ 40 mois d’importation, contre 20 mois pour l’Iran et moins de 10 mois pour l’Irak (4). La situation économique irakienne est la plus préoccupante, en raison du niveau d’endettement élevé du pays. Selon les chiffres de la Coface, le ratio dette sur PIB y atteint 61,4 % en 2015 contre 42,4 % pour l’Iran et 5 % pour l’Arabie saoudite (5). La plupart des pays producteurs ont cependant pris des mesures visant à réduire leurs dépenses, en particulier la baisse des subventions à la consommation de produits énergétiques. La résilience des trois pays à l’effondrement du prix du pétrole est donc très différente et reste un enjeu majeur de la partie de bras de fer engagée.

À l’instar des autres pays producteurs, ces trois pays restent malgré tout très dépendants de leurs recettes pétrolières pour financer leur économie. Les finances publiques ne sont à l’équilibre qu’avec un prix du pétrole d’environ 96 dollars le baril en 2016 en Arabie saoudite, contre 76 dollars en Irak et 70 dollars en Iran (6). À titre de comparaison, le Koweït et la Russie équilibrent leurs budgets avec un prix de respectivement 52 et 85 dollars par baril.

Les réserves d’hydrocarbures représentent un aspect majeur dans la concurrence entre les trois pays. L’Arabie saoudite détient les réserves pétrolières prouvées les plus importantes (267 milliards de barils), devant l’Iran (158) et l’Irak (153) (7). Il faut néanmoins rappeler que les réserves irakiennes pourraient être bien plus importantes, car une large partie du territoire irakien n’a pas encore été explorée. En ce qui concerne le gaz, l’Iran détient les réserves prouvées les plus importantes au monde (1183 tcf pour trillion cubic feet ou billions de pieds cubes), juste devant la Russie (1140 tcf). Les réserves de l’Arabie saoudite et de l’Irak sont plus modestes (respectivement 298 et 130 tcf) (8).

Les autres pays rentiers du Golfe ont une population faible : 9,4 millions d’habitants en 2017 pour les Émirats arabes unis, 4,1 millions pour le Koweït et 2,7 millions pour le Qatar. Le revenu par habitant en 2016 y est comparable, quoique légèrement supérieur, à celui de l’Arabie saoudite sauf au Qatar qui, du fait de sa faible population, a un revenu par habitant plus de deux fois plus élevé. Les réserves pétrolières du Koweït et des Émirats arabes unis sont d’environ 100 milliards de barils. Celles du Qatar sont quatre fois plus faibles. Par contre, ce pays dispose des troisièmes réserves de gaz au monde (858 tcf, soit 13 % des réserves mondiales). Les Émirats et, surtout, le Koweït, sont quant à eux pauvres en gaz, dont ils sont importateurs nets.

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