Les géants énergétiques du Golfe : stratégies et perspectives

Le profil de production de l’Iran est plus heurté. Celle-ci augmente jusqu’à 6 Mbj entre 1973 et 1979, puis décline très fortement en 1980 à cause de la révolution iranienne et de la guerre Irak/Iran. Depuis, la production s’est redressée pour revenir à 4,6 Mbj en 2016.

De même, le profil de production de l’Irak a été marqué par les conflits géopolitiques qui ont affecté ce pays : guerre Irak/Iran, guerre du Golfe en 1990, sanctions internationales, intervention américaine en 2003. Depuis la levée des sanctions mises en place lors de la guerre du Golfe, la production s’est redressée pour atteindre 4,5 Mbj en 2016, retrouvant ainsi les niveaux des années 1970.

Quelles perspectives de production ?

• L’Arabie saoudite présente des conditions techniques et économiques favorables pour augmenter sa production. Dès les années 1990, le pays envisageait les conditions permettant de produire 15 Mbj. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’en 2030, sa production devrait atteindre 12,7 Mbj (WEO-2017). Ceci nécessite de nouveaux développements, notamment sur les champs de Manifa, Khurais et Shaybah. Mais en parallèle, la consommation intérieure devrait augmenter dans les secteurs « transport » et « électrique ». Ainsi, la part de la consommation intérieure dans la production est passée de 15 % en 1990 à 29 % en 2016.

• L’Irak a affiché en 2012 ses ambitions de croissance pour sa production. À l’évidence, son potentiel est considérable, le pays ayant été sous-exploré dans le contexte politique déjà mentionné. Les contrats signés avec des entreprises multinationales impliquaient une multiplication par cinq de sa capacité de production par rapport à son niveau de production de 3 Mbj. Dans ses projections de 2017, l’AIE revoit à la baisse ses prévisions en 2030 à 5,6 Mbj. Le développement du potentiel du pays restera lié à l’évolution du contexte économique, social et politique dans les années à venir.

• L’Iran a affiché sa volonté de retrouver sa part de marché que l’embargo lui avait fait perdre. Pour ce faire, le pays a décidé d’augmenter la capacité des gisements en production et envisage le développement de nouveaux champs. L’augmentation de la production des gisements existants, à l’instar d’Ahwaz, permettrait d’augmenter la production d’environ 500 Kbj. Mais cela implique la mobilisation d’investissements importants faisant appel à des technologies occidentales. Enfin, le gouvernement iranien a affiché sa volonté d’ouvrir le pays aux investisseurs étrangers. Cette annonce a soulevé un grand intérêt dans les compagnies pétrolières internationales. Cependant, le processus risque d’être long, compte tenu des incertitudes concernant la levée effective de l’embargo américain : d’ici à 2020, il est peu probable d’observer une augmentation de production significative.

• Les productions des autres pays du Golfe sont plus faibles. Celle du Koweït a crû de 2 Mbj en 2000 pour atteindre 3,2 Mbj en 2016 et se stabiliser à ce niveau d’ici 2030. La production des Émirats arabes unis est passée de 2,6 Mbj en 2000 à 3,9 Mbj en 2016 et devrait monter à 4 Mbj en 2030. La production du Qatar a doublé depuis 2000 pour atteindre, en 2016, 2 Mbj, niveau qui devrait rester stable d’ici 2030.

En d’autres termes, l’Arabie saoudite devrait conserver une position centrale sur le marché pétrolier : elle devrait conserver sa prééminence parmi les pays de l’OPEP et rester en 2025 l’un des trois grands producteurs de pétrole avec les États-Unis et la Russie. L’Irak et l’Iran retrouveront cependant un rôle majeur sur le marché pétrolier. Les exportations d’hydrocarbures des pays du Golfe restent soumises à une contrainte majeure. En effet, l’essentiel de la production de pétrole et de gaz transite par le détroit d’Ormuz. L’oléoduc Kirkouk/Ceyhan, qui débouche en Méditerranée, est de capacité limitée et son utilisation est par ailleurs entravée par le conflit syrien. Seule une faible partie de la production saoudienne peut donc être exportée via la mer Rouge. La totalité des exportations de GNL du Qatar et des Émirats arabes unis transite par le détroit d’Ormuz.

Le conflit interne au sein de l’OPEP

À l’origine, le conflit avec les compagnies internationales (les Sept Sœurs) s’était traduit par une solidarité forte entre les pays membres de l’organisation. Mais très tôt, l’OPEP a constitué un lieu de confrontation entre les pays producteurs, en particulier l’Arabie saoudite et l’Iran. Il est symptomatique que le poste stratégique de secrétaire général de l’organisation n’ait été tenu par aucun iranien ou saoudien depuis 1968. Les premiers différends sont apparus dans les années 1970. Ils étaient fondés sur une divergence d’intérêt entre les « faucons » et les « colombes ». Les premiers disposaient de ressources limitées avec une population importante (Iran, Algérie…), alors que les seconds avaient des ressources importantes et une population faible (Arabie saoudite, Koweït, Émirats arabes unis). Les premiers plaidaient pour des prix élevés afin de satisfaire leurs besoins à court terme, alors que les seconds misaient sur des prix raisonnables permettant d’assurer leur développement à long terme. Les relations diplomatiques avec les États-Unis ont joué aussi un rôle clivant dans ces affrontements.

La bataille des quotas après le contre-choc pétrolier de 1986 a été une autre période de tensions entre les pays de l’OPEP. À cette époque, les quotas de production étaient calculés en fonction des réserves de chaque pays. Cela a conduit en 1987 à des réévaluations de leurs réserves, sans aucune raison technique ou économique. La question des quotas a été aussi un enjeu majeur dans le règlement du conflit entre l’Irak et l’Iran : l’accord de cessez-le-feu entre l’Irak et l’Iran prévoit en effet une parité des quotas entre les deux pays. Certes, la notion de quotas a disparu en pratique depuis 1999. Il n’en reste pas moins que le niveau de production est toujours un enjeu majeur entre les pays de l’OPEP.

L’émergence des pétroles de schiste aux États-Unis depuis 2010 a par ailleurs pesé sur les parts de marché des pays de l’OPEP. Lors de la réunion de l’Organisation en novembre 2014, l’Arabie saoudite, soutenue par les monarchies du Golfe, a imposé une politique de maintien de part de marché au détriment d’une défense des prix qui aurait été obtenue par une baisse de production. Confrontée à l’effondrement des prix du pétrole début 2016, l’Arabie saoudite, avec ses alliés du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) (9), a engagé des discussions avec les producteurs non OPEP, et en particulier la Russie. Ces discussions se sont heurtées à l’intransigeance de l’Iran qui exigeait d’augmenter sa production.

Dans le contexte de la déstabilisation majeure du Moyen-Orient, le conflit pétrolier se double d’un conflit diplomatique avec la rupture des relations diplomatiques entre l’Arabie saoudite et l’Iran. L’intervention militaire de l’Arabie saoudite à Bahreïn en 2011 et, plus récemment, au Yémen, est symptomatique d’un retournement stratégique de ce pays : l’Arabie saoudite a mobilisé les pays arabes sunnites du Maroc au Pakistan. De son côté, l’Iran tente de créer un « arc chiite » avec l’Irak, le pouvoir alaouite en Syrie et le Hamas au Liban. La solidarité politico-religieuse prime à l’évidence sur la solidarité entre pays de l’OPEP. La rupture récente des relations diplomatiques entre les pays du CCG et le Qatar complexifie encore plus la situation politique de la région.

En novembre 2016, à Vienne, l’OPEP a décidé une réduction de production de 4,8 % à compter de 2017 : la Russie a accepté de se joindre à cet accord. Un traitement particulier est accordé à l’Iran l’autorisant de facto à maintenir son niveau de production.

Après cet accord, renouvelé lors de la réunion de l’OPEP de novembre 2017, les prix se sont redressés sans pour autant revenir aux niveaux antérieurs. Le marché reste très attentif au respect par les pays producteurs de leurs engagements. À ce jour, on n’a pas constaté de dérapages, mais l’équilibre reste fragile. Cependant, l’OPEP a perdu une partie de son levier d’influence sur les marchés : toute limitation de la production qui entrainerait des prix trop élevés provoquerait très rapidement une relance de la production américaine venant les rééquilibrer à la baisse.

L’enjeu gazier

Comme nous l’avons vu, l’Iran dispose de ressources gazières majeures au niveau mondial. La levée des sanctions devrait permettre de mobiliser le potentiel du pays. C’est en particulier le cas du gisement géant de South Pars/North Dome, découvert en 1990 à cheval entre l’Iran et le Qatar. Le potentiel de production est considérable : 30 milliards de pieds cubes par jour (bcf/j) de gaz et 1,2 Mbj de condensats (AIE, juin 2015). À l’heure actuelle, la majorité du gaz produit en Iran sert à couvrir la consommation intérieure, une part significative est utilisée pour maintenir la pression dans les gisements pétroliers, le reste est encore brûlé sur champs. L’exportation est anecdotique et principalement dirigée vers la Turquie. La croissance de la production de gaz se heurtera aux mêmes contraintes que pour le pétrole : importance des investissements et mobilisation de technologies. Elle devra satisfaire en premier lieu les besoins intérieurs. Le surplus pourra être exporté par gazoduc ou sous forme de GNL. Dès lors que ses besoins internes auront été satisfaits, l’Iran pourrait devenir un fournisseur important de gaz de la région dans un premier temps et sur le marché mondial ultérieurement.

Le Qatar a pour sa part très tôt développé son énorme potentiel gazier. Il est devenu le premier exportateur mondial de GNL. Il exporte aussi du gaz vers les Émirats arabes unis. Après avoir gelé ses projets d’expansion, le pays vient de décider une nouvelle augmentation de 30 % de sa capacité dans un contexte de réchauffement de ses relations diplomatiques avec l’Iran.

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