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Du Xinjiang à la Syrie, la Chine face au terrorisme transnational

Quelle efficacité du dispositif ?

Plus de deux ans après la montée en puissance du dispositif antiterroriste au Xinjiang, on peut s’interroger sur ses résultats et effets. Il apparaît d’abord que le nombre d’attaques et de victimes a considérablement chuté en 2015, 2016 et 2017 (quelques dizaines de victimes par an). La maîtrise sécuritaire totale du Xinjiang et la surveillance étroite des citoyens d’ethnie ouïghoure à travers le territoire ont semble-t-il eu un effet dissuasif.

Toutefois, si, sur le plan statistique, la stratégie sécuritaire semble porter ses fruits à court terme, la question de l’aliénation durable de la population ouïghoure est un enjeu crucial pour l’avenir des relations interethniques et de la stabilité au Xinjiang. En effet, les mesures de sécurité visant les minorités s’accompagnent d’arrestations arbitraires, d’interrogatoires, de fouilles des habitations, de confiscation de passeports ou d’interdiction de certaines pratiques religieuses. En outre, depuis début 2017, des milliers d’Ouïghours et d’autres ethnies musulmanes (Kirghizes, Kazakhs) ont été envoyés en détention dans des « Centres d’éducation et de formation » (3) visant à lutter contre l’extrémisme et à inculquer la pensée politique socialiste.

Les restrictions de liberté et les atteintes à l’identité culturelle et religieuse, associées aux faibles perspectives socio-professionnelles, placent les Ouïghours dans une impasse. Ce contexte nourrit le terreau de la frustration, du ressentiment et de la haine contre le pouvoir chinois et contre les Han plus généralement. Or, l’une des causes de radicalisation les plus répandues pouvant mener à l’action violente est justement l’humiliation et la frustration sociale au niveau individuel ou collectif (4). Ainsi, l’État sécuritaire déployé au Xinjiang, bien qu’efficace à première vue, pourrait faire le lit d’un conflit ethnique durable, que des chercheurs comme Michael Clarke appellent la « palestinisation du Xinjiang » (5).

Les autorités chinoises misent pourtant sur une stratégie de stabilisation qui s’inscrit sur le long terme. Le président de la Région autonome ouïghoure du Xinjiang (numéro 2 après Chen Quanguo), Shohrat Zakir, a déclaré lors du 13e Congrès populaire de la Région, en avril 2017, que « les liens de la lutte contre le séparatisme ne [pouvaient] être relâchés un seul instant » (6). La soutenabilité du dispositif pose alors question. En effet, si le recrutement de dizaines de milliers d’agents de sécurité crée de l’emploi, le coût total du dispositif pourrait s’avérer contraignant sur le long terme. De même, les mesures de sécurité accusent un effet délétère sur l’ensemble de la population, y compris sur les membres de l’ethnie majoritaire Han, ainsi que sur le climat économique de la région. Celle-ci devient moins attractive pour les entrepreneurs Han qui viennent y faire des affaires, et pour ceux natifs qui souhaitent de plus en plus rejoindre les provinces de l’Est du pays.

L’exode des Ouïghours et le conflit syrien : l’internationalisation de la menace

L’autre effet du déploiement de l’État sécuritaire au Xinjiang est la fuite importante d’Ouïghours hors de Chine, via les frontières sud-est. Depuis 2014, plus de 500 migrants illégaux Ouïghours (hommes, femmes et enfants) ont été arrêtés en Thaïlande, en Malaisie, au Vietnam, au Cambodge ou encore en Indonésie (7). Quid alors du nombre total d’Ouïghours à avoir quitté la Chine ?

Parfois qualifié de « trafic humain », cette tendance pousse à s’interroger sur la nature des facilitateurs de cet exil. Des militants ouïghours sont vraisemblablement actifs dans les pays d’Asie du Sud-Est pour accueillir et prendre en charge les exilés. Les autorités chinoises ont déclaré à plusieurs reprises que les représentations diplomatiques turques en Asie du Sud-Est ont fourni des papiers d’identité aux migrants ouïghours afin de faciliter leur route vers la Turquie (8). Une fois sur place, ils sont de nouveau pris en charge puis envoyés en Syrie dans les camps d’entrainement du Parti islamique du Turkestan (PIT) ou de groupes rebelles.

Le gouvernement turc a en effet fait preuve d’un certain laxisme dans le contrôle des éléments djihadistes (pas seulement ouïghours) présents sur son territoire et de l’étanchéité de sa frontière avec la Syrie. Cette politique du laisser-faire s’explique par la position d’Ankara à la fois contre le régime de Bachar el-Assad et contre la montée en puissance des Kurdes, qui luttent en Syrie et en Irak contre Daech. Dans ce jeu triangulaire, Ankara trouve donc un intérêt à voir grossir tant les rangs des forces anti-Assad que les concurrents potentiels à l’émergence kurde au Nord de la Syrie. Les combattants ouïghours s’insèrent donc dans cette stratégie.

Ils seraient environ 4000 combattants, sans compter leurs familles, dans les rangs du PIT en Syrie, d’après les estimations officielles israéliennes, syriennes et chinoises. Celles-ci ne précisent toutefois pas s’il s’agit exclusivement de Ouïghours venus de Chine, ou – plus vraisemblablement – s’ils sont également issus d’Asie centrale, d’Afghanistan et de Turquie. Par ailleurs, seulement quelques centaines de Ouïghours auraient rejoint les rangs de Daech. Dès 2012, le PIT luttait aux côtés de la branche syrienne d’Al-Qaïda, le Front al-Nosra. En juillet 2016, ce dernier a annoncé sa scission d’Al-Qaïda, pour fonder, en janvier 2017, avec d’autres groupes, Hayat Tahrir al-Sham (HTS), officiellement indépendant d’Al-Qaïda, mais proche idéologiquement (9). Le PIT est resté proche à la fois d’Al-Qaïda et de HTS, avec qui il tient encore d’importants territoires dans la province d’Idleb, dans le Nord-Ouest de la Syrie.

Quel ancrage idéologique des combattants ouïghours ?

Les combattants ouïghours se sont aujourd’hui fait une place sur la scène djihadiste mondiale et sont reconnus pour leurs faits d’armes en Syrie. Pour autant, ils demeurent à la marge des grandes organisations comme Al-Qaïda, Daech. En effet, entretenant des liens historiques avec Al-Qaïda en Afghanistan et au Pakistan, le PIT n’en est pourtant pas une filiale.

Il ressort, y compris de témoignages d’ex-combattants (10), que les combattants ouïghours sont avant tout des nationalistes voyant dans le djihad un moyen d’action efficace et fédérateur pour lutter contre le pouvoir chinois au Xinjiang. Le conflit syrien était par ailleurs susceptible d’apporter une caisse de résonance à leur cause, de leur permettre de bénéficier de solidarités de groupes étrangers et de se former au combat et au maniement des armes pour retourner ensuite mener le djihad en Chine. L’objectif numéro un de ces combattants reste l’indépendance du Turkestan oriental et non le djihad global à l’image d’Al-Qaïda ou de Daech. Leur présence en Syrie s’explique d’ailleurs bien davantage par la proximité géographique de la Turquie et le jeu qu’elle joue dans le conflit.

À propos de l'auteur

Marc Julienne

Marc Julienne

Spécialiste des questions de sécurité et de défense et sur la politique étrangère de la Chine, Marc Julienne est chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et doctorant au sein de l'équipe ASIEs de l'INALCO (politiques chinoises de contre-terrorisme).
Il est également contributeur à la revue China Analysis.

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