La France, puissance asiatique ?

Paris et Pékin : d’une relation privilégiée à un partenariat asymétrique

La France entretient avec la Chine des relations anciennes et complexes. Déjà, au XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières s’affrontaient sur la Chine. Voltaire voyait dans l’empire du Milieu « la nation la plus sage et la plus policée de tout l’univers », tandis que Montesquieu considérait à l’inverse la Chine comme despotique, et donc le pire des régimes. D’une certaine manière, cette opposition entre pro- et anti-Chine n’a pas connu de modification majeure depuis. Aujourd’hui comme hier, la Chine fascine autant qu’elle révulse les Français.

Les relations diplomatiques avec la République populaire de Chine furent officialisées dès 1964. Depuis, ces relations furent soumises à de multiples aléas, notamment consécutivement aux évènements de la place Tian Anmen en 1989 ou encore les ventes d’armes françaises à Taïwan en 1991, avant de se normaliser à partir de 1994. Cette normalisation a eu pour effet de réduire la relation privilégiée entre Paris et Pékin à de simples déclarations de forme, en marge de la montée en puissance de la Chine. Il serait cependant exagéré de considérer que du fait de l’importance croissante des échanges avec l’UE, la Chine ne prend pas au sérieux la France. Les dirigeants chinois traitent avec respect un autre P5, puissance nucléaire, et dont la diplomatie est l’une des plus actives de la planète. Une sorte d’accord implicite entre deux puissances qui ont besoin l’une de l’autre est ainsi possible, et le contexte international actuel s’y prête.

Dans le cadre de son initiative de la ceinture et de la route (Belt and Road Initiative), la Chine voit dans la France une cible de choix, et la visite d’Emmanuel Macron en janvier fut placée sous le signe de la volonté de Paris d’accompagner ce vaste projet et, potentiellement, d’entraîner les autres pays européens.

De son côté, la France voit dans la relation avec la Chine un moyen d’entretenir une influence internationale. La relation privilégiée s’est ainsi bâtie autour d’un consensus entre deux pays qui y voient l’opportunité de renforcer leur poids sur la scène internationale. Parallèlement, Paris et Pékin sont partenaires sur de multiples dossiers importants. Comme l’indique l’ambassadeur de France à Pékin Sylvie Bermann, « aux partenariats dits structurants, qui recoupent les grands contrats (nucléaire, aéronautique, spatial et ferroviaire) s’ajoutent aujourd’hui des dossiers innovants : développement durable, services, qui correspondent aux priorités définies dans le douzième plan quinquennal adopté par l’Assemblée nationale populaire » en mars 2011 (3). Certes, les échanges commerciaux restent limités en comparaison avec les autres pays européens, mais ils portent sur des dossiers importants, et impliquant directement les pouvoirs publics chinois, que ce soit dans l’énergie ou les transports.

Le problème n’est donc pas le changement de perception côté français, mais l’évolution de la Chine au cours des quatre dernières décennies, et son poids sur la scène internationale. La relation privilégiée a ainsi peu à peu évolué vers un partenariat asymétrique, dans lequel la France peine à s’imposer face à un acteur devenu superpuissance. Mais cette asymétrie ne rend cependant pas la France inutile et impuissante aux yeux de la Chine, qui mise sur un renforcement du partenariat.

Dialogue élargi avec Tokyo et New Delhi

Qualifiée de pierre angulaire de la présence américaine en Asie-Pacifique, la relation entre le Japon et les États-Unis est aujourd’hui soumise à des interprétations quant à sa fiabilité, sa profondeur et surtout sa durée. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump ne fut en ce sens qu’un accélérateur d’une tendance déjà perceptible. Le partenariat nippo-américain se caractérise ainsi actuellement par une relation de sécurité renforcée, mais également une entente politique fragilisée par des malentendus et des divergences d’analyse et d’approche. Le Japon cherche à s’autonomiser et se rapproche d’autres partenaires, mais demande aussi à Washington des garanties sur le maintien de l’alliance, inquiet d’une évolution qui ne lui serait pas favorable. Les politiques proactives d’Abe, comme celles de Koizumi avant lui, montrent que le Japon ne se satisfait plus de la seule protection américaine. Comme l’a fait remarquer Abe dans son discours à la 183e session de la Diète, le 28 janvier 2013 : « Il nous sera primordial de développer une diplomatie stratégique basée sur les valeurs fondamentales que sont la liberté, les droits de l’homme, la régulation par les lois ; et nous voyons le monde comme un tout, comme si nous regardions une mappemonde, au lieu de nous concentrer sur des relations bilatérales avec les pays voisins » (4). Dans le cadre de la refonte des équilibres internationaux, le Japon souhaite forger et solidifier des alliances. Ainsi, une coopération accrue avec l’Union européenne répond à la dynamique de création d’un environnement stable et prospère à échelle internationale. L’UE est une alliée de choix pour le Japon dans sa course au maintien du statu quo dans la région. De plus, le Japon doit s’assurer de l’interopérabilité de ses forces avec celles de ses alliés. Dans ce contexte, le dialogue stratégique avec la France est considéré comme indispensable à Tokyo. Il est également jugé indispensable à Paris, les deux pays convergeant sur une multitude de questions diplomatiques et stratégiques (le communiqué de la dernière conférence « 2+2 » à Tokyo, en février 2018, a ainsi rappelé l’engagement des deux pays sur la question nucléaire nord-coréenne), tandis que les relations commerciales et culturelles ne cessent de croître en parallèle à l’intensification des échanges entre l’UE et le Japon, concrétisée par la signature d’un accord de libre-échange en juillet 2017.

Avec l’Inde, la France cherche également à renforcer les échanges commerciaux mais aussi le partenariat stratégique, et la visite d’Emmanuel Macron n’a fait que confirmer la volonté de la France, présente dans l’océan Indien, d’élargir son dialogue avec New Delhi. En ce sens, son déplacement ne s’est pas limité à l’annonce de nouveaux contrats, mais il a également réaffirmé la volonté de Paris de promouvoir une multipolarité et une meilleure coopération avec les puissances émergentes. Reste la question du gros dossier diplomatique et stratégique actuel, la Corée du Nord, sur lequel la position française reste quelque peu en retrait. Compte tenu du changement de paradigme dans la relation Séoul-Pyongyang, et dans le même temps des difficultés rencontrées par les États-Unis et même la Chine pour jouer un rôle d’arbitre, il serait bienvenu de réfléchir rapidement à un dialogue stratégique avec la Corée du Sud.

Notes

(1) Jacques Hubert Rodier, « La France est-elle en train de basculer vers l’Asie ? », Les Échos, 19 mai 2014.

(2) François Godement, « France’s “pivot” to Asia », Policy Brief, ECFR, 12 mai 2014.

(3) Sylvie Bermann, « La France en Chine », Revue Défense nationale, no 742, été 2011, p. 137.

(4) « Policy Speech by Prime Minister Shinzo Abe to the 183rd Session of the Diet, Monday, January 29, 2013 », site internet du Kantei (Premier ministre) (http://​japan​.kantei​.go​.jp/​9​6​_​a​b​e​/​s​t​a​t​e​m​e​n​t​/​2​0​1​3​0​1​/​2​8​s​y​o​s​i​n​_​e​.​h​tml).

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°44, « Géopolitique de la France », avril-mai 2018.

Légende de la photo ci-dessus :

Le 9 janvier 2018, lors d’une visite d’État de trois jours d’Emmanuel Macron en Chine, ce dernier est reçu à Pékin par son homologue chinois Xi Jinping. Alors que le président français a promis de revenir une fois par an en Chine, ce déplacement, qui a été l’occasion de signer de nombreux contrats, s’inscrivait sous le signe des enjeux économiques et écologiques, Paris et Pékin ayant annoncé leur intention de resserrer leurs liens pour assumer une position de « leaders sur les tendances internationales » et face aux défis mondiaux. (© Xinhua)

À propos de l'auteur

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Professeur à l’université catholique de Lille et directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), où il est en charge du pôle Asie-Pacifique. Prochain ouvrage dirigé avec E. Mottet, F. Lasserre et S. Granger : Les marges et les frontières de la Chine : quels enjeux géopolitiques ?, aux Presses universitaires de Montréal.

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