Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

La France, puissance asiatique ?

Ce projet est ambitieux. Il se heurte également à des obstacles, au premier rang desquels le positionnement par rapport à l’UE. L’engagement français en Asie-Pacifique nécessite ainsi une coopération de ses partenaires européens et se heurte dans le même temps à la compétition très vive dans cette région. En ce sens, le succès du pivot français vers l’Asie doit reposer à la fois sur sa capacité à s’insérer dans un projet européen, tout en présentant des spécificités faisant sa force.

Francophonie et soft power : le prestige asiatique de la France

La France mise aussi sur ses capacités de soft power. L’enseignement du français a connu une progression importante au cours des dernières années sur le continent asiatique. Dans de nombreux pays, il est enseigné comme deuxième langue, avec le soutien du ministère des Affaires étrangères. L’Inde – avec un million d’étudiants qui apprennent cette langue –, la Chine – qui en compte 100 000 – et l’Indonésie – avec 60 000 apprenants – représentent un enjeu majeur. S’y ajoutent des pays comme le Cambodge, le Laos ou la Thaïlande, où la francophonie a résisté aux années de troubles, et où des filières bilingues sont proposées aux élèves les plus talentueux. Ces pays constituent aujourd’hui des cibles privilégiées dans la stratégie du pivot vers l’Asie, et c’est avec eux que le partenariat s’est accru, à la fois en matière d’enseignement du français sur place et dans les programmes d’échanges étudiants.

Le soft power français en Asie-Pacifique s’appuie aussi, dans sa dimension commerciale, sur la qualité de ses produits, en particulier l’industrie du luxe qui y connaît un essor considérable. Il se décline également sous la forme de l’affirmation d’un mode de vie et du développement des échanges culturels. Sur ce point, la francophonie pèse encore de tout son poids, en assurant des relais de diffusion de la production culturelle française. En comparaison avec les autres pays européens, la France dispose d’un avantage conséquent dans ce domaine, mais le soutien de Bruxelles pourrait s’avérer décisif dans la capacité de Paris à accroître son influence dans la région. Sur ces différents points, on note que si la stratégie française a une dimension régionale, elle voit tout particulièrement dans la Chine une cible privilégiée.

Paris et Pékin : d’une relation privilégiée à un partenariat asymétrique

La France entretient avec la Chine des relations anciennes et complexes. Déjà, au XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières s’affrontaient sur la Chine. Voltaire voyait dans l’empire du Milieu « la nation la plus sage et la plus policée de tout l’univers », tandis que Montesquieu considérait à l’inverse la Chine comme despotique, et donc le pire des régimes. D’une certaine manière, cette opposition entre pro- et anti-Chine n’a pas connu de modification majeure depuis. Aujourd’hui comme hier, la Chine fascine autant qu’elle révulse les Français.

Les relations diplomatiques avec la République populaire de Chine furent officialisées dès 1964. Depuis, ces relations furent soumises à de multiples aléas, notamment consécutivement aux évènements de la place Tian Anmen en 1989 ou encore les ventes d’armes françaises à Taïwan en 1991, avant de se normaliser à partir de 1994. Cette normalisation a eu pour effet de réduire la relation privilégiée entre Paris et Pékin à de simples déclarations de forme, en marge de la montée en puissance de la Chine. Il serait cependant exagéré de considérer que du fait de l’importance croissante des échanges avec l’UE, la Chine ne prend pas au sérieux la France. Les dirigeants chinois traitent avec respect un autre P5, puissance nucléaire, et dont la diplomatie est l’une des plus actives de la planète. Une sorte d’accord implicite entre deux puissances qui ont besoin l’une de l’autre est ainsi possible, et le contexte international actuel s’y prête.

Dans le cadre de son initiative de la ceinture et de la route (Belt and Road Initiative), la Chine voit dans la France une cible de choix, et la visite d’Emmanuel Macron en janvier fut placée sous le signe de la volonté de Paris d’accompagner ce vaste projet et, potentiellement, d’entraîner les autres pays européens.

De son côté, la France voit dans la relation avec la Chine un moyen d’entretenir une influence internationale. La relation privilégiée s’est ainsi bâtie autour d’un consensus entre deux pays qui y voient l’opportunité de renforcer leur poids sur la scène internationale. Parallèlement, Paris et Pékin sont partenaires sur de multiples dossiers importants. Comme l’indique l’ambassadeur de France à Pékin Sylvie Bermann, « aux partenariats dits structurants, qui recoupent les grands contrats (nucléaire, aéronautique, spatial et ferroviaire) s’ajoutent aujourd’hui des dossiers innovants : développement durable, services, qui correspondent aux priorités définies dans le douzième plan quinquennal adopté par l’Assemblée nationale populaire » en mars 2011 (3). Certes, les échanges commerciaux restent limités en comparaison avec les autres pays européens, mais ils portent sur des dossiers importants, et impliquant directement les pouvoirs publics chinois, que ce soit dans l’énergie ou les transports.

Le problème n’est donc pas le changement de perception côté français, mais l’évolution de la Chine au cours des quatre dernières décennies, et son poids sur la scène internationale. La relation privilégiée a ainsi peu à peu évolué vers un partenariat asymétrique, dans lequel la France peine à s’imposer face à un acteur devenu superpuissance. Mais cette asymétrie ne rend cependant pas la France inutile et impuissante aux yeux de la Chine, qui mise sur un renforcement du partenariat.

Dialogue élargi avec Tokyo et New Delhi

Qualifiée de pierre angulaire de la présence américaine en Asie-Pacifique, la relation entre le Japon et les États-Unis est aujourd’hui soumise à des interprétations quant à sa fiabilité, sa profondeur et surtout sa durée. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump ne fut en ce sens qu’un accélérateur d’une tendance déjà perceptible. Le partenariat nippo-américain se caractérise ainsi actuellement par une relation de sécurité renforcée, mais également une entente politique fragilisée par des malentendus et des divergences d’analyse et d’approche. Le Japon cherche à s’autonomiser et se rapproche d’autres partenaires, mais demande aussi à Washington des garanties sur le maintien de l’alliance, inquiet d’une évolution qui ne lui serait pas favorable. Les politiques proactives d’Abe, comme celles de Koizumi avant lui, montrent que le Japon ne se satisfait plus de la seule protection américaine. Comme l’a fait remarquer Abe dans son discours à la 183e session de la Diète, le 28 janvier 2013 : « Il nous sera primordial de développer une diplomatie stratégique basée sur les valeurs fondamentales que sont la liberté, les droits de l’homme, la régulation par les lois ; et nous voyons le monde comme un tout, comme si nous regardions une mappemonde, au lieu de nous concentrer sur des relations bilatérales avec les pays voisins » (4). Dans le cadre de la refonte des équilibres internationaux, le Japon souhaite forger et solidifier des alliances. Ainsi, une coopération accrue avec l’Union européenne répond à la dynamique de création d’un environnement stable et prospère à échelle internationale. L’UE est une alliée de choix pour le Japon dans sa course au maintien du statu quo dans la région. De plus, le Japon doit s’assurer de l’interopérabilité de ses forces avec celles de ses alliés. Dans ce contexte, le dialogue stratégique avec la France est considéré comme indispensable à Tokyo. Il est également jugé indispensable à Paris, les deux pays convergeant sur une multitude de questions diplomatiques et stratégiques (le communiqué de la dernière conférence « 2+2 » à Tokyo, en février 2018, a ainsi rappelé l’engagement des deux pays sur la question nucléaire nord-coréenne), tandis que les relations commerciales et culturelles ne cessent de croître en parallèle à l’intensification des échanges entre l’UE et le Japon, concrétisée par la signature d’un accord de libre-échange en juillet 2017.

À propos de l'auteur

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Professeur à l’université catholique de Lille et directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), où il est en charge du pôle Asie-Pacifique. Prochain ouvrage dirigé avec E. Mottet, F. Lasserre et S. Granger : Les marges et les frontières de la Chine : quels enjeux géopolitiques ?, aux Presses universitaires de Montréal.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR