Éthiopie, les paradoxes du « lion africain »

L’Éthiopie a émergé comme une puissance continentale cette dernière décennie, grâce à une croissance soutenue, une habile diplomatie et l’une des meilleures armées africaines. Dans un environnement régional qui reste instable et affecté récemment par les crises du Golfe, le régime doit cependant rapidement trouver une issue à la crise politique dans laquelle il semble empêtré.

Ces dernières années, particulièrement depuis l’automne 2015, l’Éthiopie est secouée par des mouvements de protestations dont la violence et la répression brutale ont à la fois ému et surpris ceux qui croyaient assister à la naissance d’un « lion africain » depuis une décennie. On a en effet beaucoup loué la réussite éthiopienne et sa croissance (officielle) à deux chiffres dans les années 2010, soulignant ses avancées bien visibles en matière d’infrastructures ou encore sa capacité à tirer la croissance de la sous-région. Ces avancées, parfois qualifiées de « grand bond en avant à l’éthiopienne » (Alain Gascon), sont d’ailleurs indéniables. Mais derrière l’engouement, d’aucuns attendaient avec prudence qu’on leur démontre non pas tant la véracité des chiffres, mais plutôt la capacité du régime à relever le défi de la restructuration économique à marche forcée, et se demandaient si l’on avait affaire à un « colosse aux pieds d’argile ». Les plus prudents doutaient de la capacité d’un régime dépourvu de toute perspective d’ouverture politique à donner un tel électrochoc au pays sans se brûler. Le contexte régional inquiétait aussi, le developmental state (1) à l’éthiopienne devant se construire dans une région extrêmement instable (conflits en Somalie et au Soudan du Sud, et situation de ni guerre ni paix vis-à-vis de l’Érythrée). Mais, malgré ces défis, Addis-Abeba a su habilement s’imposer comme le partenaire des Occidentaux, des pays du Golfe, de l’Asie, jusqu’à devenir hégémonique au sein de la Corne de l’Afrique.

Cette nouvelle place, l’Éthiopie l’a conquise dans le contexte global d’effacement progressif, au fil des années 1990, du paradigme démocratique au profit de la lutte antiterroriste et de la stabilité à tout prix. Le cas éthiopien est en ce sens tout à fait révélateur d’une vue trop courte qui oublie que la déstabilisation du régime viendra de l’intérieur et non d’acteurs extérieurs – comme voudrait le faire croire la propagande gouvernementale. Précisément, le colosse autoritaire est aujourd’hui confronté aux conséquences de la violence politique qu’il produit depuis l’installation du régime en 1991-1995. Comme le laisse penser son penchant pour la répression d’ampleur depuis trois ans, le parti au pouvoir, l’Ethiopian People Revolutionary Democratic Front (EPRDF), semble démuni au moment d’affronter ses contradictions profondes. Le développement qui suit revient sur cette mise à nu du caractère autoritaire d’un régime dont on attendait tant. Il s’agira également d’exposer les politiques qui peuvent être portées au crédit du régime et par lesquelles il s’est imposé comme puissance régionale. Enfin, nous aborderons les défis régionaux auxquels doit répondre cette Éthiopie qui fascine et effraie.

Une trajectoire autoritaire

L’EPRDF prend le pouvoir en 1991 en renversant la junte militaire de Mengistu Hailé Mariam (1974-1991) et impose sans négociation sa conception de l’État et de la nation éthiopienne. Selon Meles Zenawi (homme fort de l’EPRDF jusqu’à son décès en 2012) et son entourage, la seule issue au règlement des conflits éthiopiens passe par la mise en place d’un système fédéral démocratique au sein duquel les « nations, nationalités et peuples » seront non seulement représentés, mais constitueront la nouvelle base de la représentation politique. Le nouveau régime « révolutionnaire démocratique » et « ethnofédéral » se fonde formellement sur une nouvelle Constitution (1995) qui garantit les libertés fondamentales, le multipartisme et la tenue d’élections régulières. C’est autour de cette conception de la représentation politique que le clivage majeur de la scène politique est aujourd’hui défini (entre partisans du fédéralisme ethnique et ses détracteurs). Le régime est qui plus est marqué par l’absence de « transition » vers la démocratie depuis sa mise en place.

Les élections générales qui ont lieu tous les cinq ans depuis 1995 confirment cette double tendance, à savoir la contestation du régime ethnofédéral lui-même et celle des pratiques autoritaires du pouvoir. Le système de partis reflète d’ailleurs ces deux tendances face à l’EPRDF : d’une part, un ensemble de partis reconnaissant le fédéralisme ethnique, mais prônant sa démocratisation véritable et, d’autre part, un ensemble de partis panéthiopiens farouchement opposés à cet ethnonationalisme qui conduirait le pays à la balkanisation. Après un certain succès de ces groupes d’opposition en 2005 (où ils obtiennent initialement près d’un tiers des sièges à la Chambre basse), l’EPRDF se lance dans une reconquête du pouvoir (quitte à user de la violence) qui lui permet d’obtenir la quasi-totalité des 547 sièges de cette Chambre en 2010 (hormis un opposant et un indépendant), puis 100 % des sièges en 2015 ! Le message ainsi lancé en politique interne comme à l’international est on ne peut plus clair : l’EPRDF n’a jamais envisagé un quelconque partage du pouvoir, et encore moins une alternance (2).

Cet invraisemblable résultat ne suscite pas d’intérêt véritable à l’international (les yeux sont rivés sur d’autres crises au Moyen-Orient) et les condamnations officielles sont rares de la part des représentations diplomatiques. Le gouvernement éthiopien peut ainsi poursuivre ses arrestations arbitraires, enfermer opposants politiques et journalistes, comptant sur la discrétion des chancelleries qui préfèrent, à l’image des États-Unis, négocier en privé les libérations des prisonniers d’opinion. Les partis d’opposition sortent déchirés et extrêmement affaiblis de ce dernier épisode électoral (3). Quant à la « société civile » éthiopienne, elle reste largement sous contrôle de l’EPRDF, notamment depuis les législations coercitives mises en place au lendemain des élections de 2005.

Dans ce contexte, le mouvement d’une ampleur et d’une durée inédites qui frappe le pays à partir de novembre 2015 surprend donc les dirigeants éthiopiens qui, pris, semble-t-il, au dépourvu, peinent désormais à cacher la réalité de ces pratiques brutales. Cette mobilisation est le reflet d’un sentiment profond d’injustice et de marginalisation économique, politique et sociale d’une grande partie de la population, à la ville comme à la campagne. Il faut néanmoins remonter à mai 2014 pour saisir ce qui apparaît comme un événement déclencheur majeur (mais pas le seul), à savoir le plan d’ajustement urbain d’Addis-Abeba (dit Master Plan). À l’annonce du Master Plan, qui prévoit d’intégrer plusieurs municipalités autour de la capitale, des groupes contestataires se réunissent dans des localités et des universités de la région Oromo. Les manifestations sont parfois violentes, et les forces de sécurité répliquent sévèrement (une soixantaine de morts selon les leaders d’opposition et plusieurs centaines d’arrestations).

L’EPRDF fait marche arrière le temps des élections de mai 2015, mais relance le projet sans concertation au lendemain de sa victoire électorale. La visite d’une délégation d’officiels arrivant d’Addis-Abeba dans la petite ville de Guinchi, en novembre 2015, est l’un des événements qui mettent le feu aux poudres. Les habitants y viennent à leur rencontre et protestent contre les projets d’investissement et les réquisitions foncières que ceux-ci sont venus planifier. La police manque de sang-froid, tire sur la foule, et fait plusieurs dizaines de morts. Cette manifestation n’est pas isolée (4) et doit être située dans une série de mobilisations qui apparaissent a priori spontanées (5). Parmi celles-ci, il faut noter la montée de tensions dans la région Amhara et, surtout, les appels à l’établissement d’une alliance entre les deux groupes les plus puissants et les mieux structurés politiquement, à savoir les Oromos et les Amharas (respectivement environ 35 % et 25 % de la population selon le recensement officiel de 2007) face à l’EPRDF – sans se restreindre bien entendu à une lecture ethnique de ces événements. Notons enfin l’événement tragique survenu dans la ville oromo de Bishoftu (au centre du pays) à l’occasion d’une célébration religieuse regroupant plusieurs dizaines de milliers de personnes, le 2 octobre 2016. La cérémonie est utilisée par certains groupes pour exprimer des slogans antigouvernementaux. La tension monte, et les forces de sécurité tirent en l’air et font usage de gaz pour disperser la foule, dont le mouvement fait des dizaines de morts. La situation dégénère : des dizaines de sites économiques (130 selon le gouvernement, dont des exploitations horticoles, des cimenteries, ou des fermes d’État), gouvernementaux et étrangers, sont pris pour cible et de nombreux matériels sont détruits (6) pendant « cinq jours de rage ». L’état d’urgence est décrété le 9 octobre pour une durée de six mois – prolongé de quatre mois fin mars 2017, il est finalement levé le 4 août.

L’armée a été largement mobilisée dans cette crise, démontrant la tenace implication militaire dans la sphère politique. Les camps militaires répartis sur les territoires ont d’ailleurs permis d’« accueillir » des dizaines de milliers de prisonniers durant plusieurs mois, à l’abri des regards des médias et ONG. En effet, les forces de défense demeurent l’une des branches les mieux structurées du pouvoir, contrôlées largement par des élites de la région du Tigray, située dans l’extrême nord du pays (membres de la branche tigréenne de l’EPRDF, cœur du pouvoir), et adossées à un complexe militaro-industriel devenu extrêmement puissant, METEC (Metals and Engeneering Corporation). Les élections de 2015 et les événements qui ont suivi montrent que la démocratisation devra attendre.

Un ambitieux projet aux ramifications régionales

Au lendemain des élections de 2005, le gouvernement éthiopien avait compris qu’il était urgent de reconstruire sa légitimité et de consolider son pouvoir. Le projet de « renouveau » politico-idéologique, lancé par Meles Zenawi les années précédentes, s’accélère alors pour porter la renaissance éthiopienne : celle-ci n’est pas seulement nationale (les « nations, nationalités et peuples » doivent s’émanciper à l’intérieur d’une grande Éthiopie unie et solidaire), mais surtout économique. C’est ainsi qu’est défini et mis en œuvre le democratic developmental state théorisé par l’ancien Premier ministre lui-même et inspiré des succès économiques asiatiques.

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