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Éthiopie, les paradoxes du « lion africain »

L’EPRDF fait marche arrière le temps des élections de mai 2015, mais relance le projet sans concertation au lendemain de sa victoire électorale. La visite d’une délégation d’officiels arrivant d’Addis-Abeba dans la petite ville de Guinchi, en novembre 2015, est l’un des événements qui mettent le feu aux poudres. Les habitants y viennent à leur rencontre et protestent contre les projets d’investissement et les réquisitions foncières que ceux-ci sont venus planifier. La police manque de sang-froid, tire sur la foule, et fait plusieurs dizaines de morts. Cette manifestation n’est pas isolée (4) et doit être située dans une série de mobilisations qui apparaissent a priori spontanées (5). Parmi celles-ci, il faut noter la montée de tensions dans la région Amhara et, surtout, les appels à l’établissement d’une alliance entre les deux groupes les plus puissants et les mieux structurés politiquement, à savoir les Oromos et les Amharas (respectivement environ 35 % et 25 % de la population selon le recensement officiel de 2007) face à l’EPRDF – sans se restreindre bien entendu à une lecture ethnique de ces événements. Notons enfin l’événement tragique survenu dans la ville oromo de Bishoftu (au centre du pays) à l’occasion d’une célébration religieuse regroupant plusieurs dizaines de milliers de personnes, le 2 octobre 2016. La cérémonie est utilisée par certains groupes pour exprimer des slogans antigouvernementaux. La tension monte, et les forces de sécurité tirent en l’air et font usage de gaz pour disperser la foule, dont le mouvement fait des dizaines de morts. La situation dégénère : des dizaines de sites économiques (130 selon le gouvernement, dont des exploitations horticoles, des cimenteries, ou des fermes d’État), gouvernementaux et étrangers, sont pris pour cible et de nombreux matériels sont détruits (6) pendant « cinq jours de rage ». L’état d’urgence est décrété le 9 octobre pour une durée de six mois – prolongé de quatre mois fin mars 2017, il est finalement levé le 4 août.

L’armée a été largement mobilisée dans cette crise, démontrant la tenace implication militaire dans la sphère politique. Les camps militaires répartis sur les territoires ont d’ailleurs permis d’« accueillir » des dizaines de milliers de prisonniers durant plusieurs mois, à l’abri des regards des médias et ONG. En effet, les forces de défense demeurent l’une des branches les mieux structurées du pouvoir, contrôlées largement par des élites de la région du Tigray, située dans l’extrême nord du pays (membres de la branche tigréenne de l’EPRDF, cœur du pouvoir), et adossées à un complexe militaro-industriel devenu extrêmement puissant, METEC (Metals and Engeneering Corporation). Les élections de 2015 et les événements qui ont suivi montrent que la démocratisation devra attendre.

Un ambitieux projet aux ramifications régionales

Au lendemain des élections de 2005, le gouvernement éthiopien avait compris qu’il était urgent de reconstruire sa légitimité et de consolider son pouvoir. Le projet de « renouveau » politico-idéologique, lancé par Meles Zenawi les années précédentes, s’accélère alors pour porter la renaissance éthiopienne : celle-ci n’est pas seulement nationale (les « nations, nationalités et peuples » doivent s’émanciper à l’intérieur d’une grande Éthiopie unie et solidaire), mais surtout économique. C’est ainsi qu’est défini et mis en œuvre le democratic developmental state théorisé par l’ancien Premier ministre lui-même et inspiré des succès économiques asiatiques.

Le développement économique et l’insertion internationale du pays dans l’économie de marché sont désormais présentés comme une « question de vie ou de mort ». La démocratie révolutionnaire de l’EPRDF est ainsi progressivement remplacée par le développement à tout prix, auquel la population tout entière est tenue de contribuer, seule solution pour faire entrer l’économie éthiopienne, à l’horizon 2025, dans le groupe des pays à revenu intermédiaire. Le discours et la pratique n’en sont pas moins autoritaires (7). Les « traîtres » et les « profiteurs » qui ne mettent pas leur réussite au service du collectif seront sévèrement punis.

Le gouvernement compte en partie sur l’attractivité d’une main-d’œuvre éthiopienne à faible coût (des entreprises étrangères, comme H&M, ont déjà installé des usines dans le pays), mais le plan est plus global : il s’agit d’entreprendre une vaste restructuration de l’économie, encore largement dépendante de l’agriculture, en développant l’industrie et les services. L’économie reste dirigée par l’État, et le secteur privé orienté par le gouvernement. Durant le premier plan quinquennal d’ampleur (2010-2015), la croissance est tirée de façon spectaculaire par la construction des infrastructures (ponts et routes notamment). De gigantesques chantiers d’irrigation sont lancés, comme en région Afar (nord-est) où les plantations de canne à sucre doivent permettre d’exporter sucre et éthanol. Parmi les projets devenus de véritables vitrines de la réussite éthiopienne, mentionnons aussi la réhabilitation de la ligne de chemin de fer entre Addis-Abeba et Djibouti, la mise en service récente du tramway traversant la capitale du nord au sud et d’est en ouest, ou encore la mise en service de l’autoroute jusqu’à Adama (au centre).

Parmi les « mégaprojets », il faut bien sûr citer l’ambitieuse construction d’un vaste réseau de barrages hydroélectriques à l’échelle du territoire, dont le plus célèbre est le Grand Ethiopian Renaissance Dam. Ce barrage, construit sur fonds éthiopiens exclusivement, est opéré par la compagnie italienne Salini (la compagnie française Alstom a commencé à livrer ses turbines). Il devrait produire de l’électricité à partir de 2018 pour monter ensuite en puissance vers sa capacité maximale de 6000 mégawatts par an. Un projet qui n’est pas seulement symptomatique des visions de grandeur du gouvernement éthiopien, mais aussi de leurs implications régionales.

En effet, le projet éthiopien, dont la construction a débuté en 2011, va à l’encontre des traités historiques sur le Nil (1929 et 1956) qui protégeaient l’Égypte et le Soudan de toute modification du débit des eaux du Nil. Malgré les mises en garde égyptiennes, le gouvernement éthiopien a poursuivi les travaux. Après de vives tensions diplomatiques, l’Éthiopie, le Soudan et l’Égypte ont signé une déclaration de principe le 23 mars 2015 et ont chargé, l’année suivante, une entreprise française (BRLi) de rédiger un rapport sur les effets de cet aménagement dans les trois pays concernés (rapport en cours de rédaction).

Le barrage de la Renaissance et les réalignements diplomatiques qu’il engendre sont révélateurs des évolutions des rapports de force entre les États de la région. Le fait que le Soudan s’aligne progressivement sur la ligne éthiopienne depuis 2012 illustre la capacité qu’a aujourd’hui l’Éthiopie à s’y imposer comme hégémon. Le barrage de la Renaissance est moins un outil qu’un indice : l’Égypte, en crise politique profonde depuis la révolte de 2011 et la chute de Hosni Moubarak, a perdu sa prévalence sur le Nil, alors que l’Éthiopie, portée par une économie florissante et un soutien international indéfectible en raison de ses engagements, notamment dans la lutte antiterroriste, consolide sa place privilégiée de capitale africaine (8).

À propos de l'auteur

Jean-Nicolas Bach

Jean-Nicolas Bach

Directeur du Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (CEDEJ) Khartoum – Institut français de recherche en Afrique (CNRS-Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères).

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