L’APL, une armée de classe mondiale à l’horizon 2050 ?

Effectivement, la Chine constitue la deuxième puissance militaire en termes de dépenses depuis 2010. La méthode de calcul fait que par rapport aux standards d’autres pays, on peut dire que le budget officiel chinois est sous-estimé.

C’est en particulier le cas dans la mesure où ce budget n’inclut pas tout ce qui est dépenses en matière de R&D et de soutien à la science et à la technologie, sujet sur lequel la Chine ne communique pas. Sur ces chiffres, les estimations sont variables, mais on pense, par comparaison avec d’autres pays, que son budget de soutien à la R&D pour des programmes d’armement est au minimum de 10 milliards de dollars. C’est une estimation très basse, la réalité se situant sans doute plutôt autour de 20 milliards. Pour voir à quoi cela correspond, il faut savoir que 10 milliards, c’est par exemple le budget de la défense de Singapour.

Le budget chinois ne reflète pas non plus les dépenses qui concernent la dissuasion nucléaire, ni tout ce qui est acquisitions. Même s’il y en a moins maintenant, il y a en a encore, tels que les S-400 russes. Ce type de dépense n’est pas inclus dans le budget officiel. Dans l’ensemble, l’effort est donc considérable, et les capacités s’accumulent, année après année. Si le taux de croissance de son budget – qui a été pendant longtemps au-dessus des 10 % – a aujourd’hui ralenti, il est néanmoins à 8 %, soit bientôt un budget officiel de 200 milliards de dollars. Cela signifie que le deuxième budget de défense au monde se situe dans une catégorie unique, parce que tous les suivants sont à moins de 100 milliards. En Europe, on se situe plutôt autour de 50-60 milliards.

Peu présente à l’international, la Chine a inauguré sa première base militaire à l’étranger à Djibouti en 2017. Dans quelle mesure l’armée chinoise joue-t-elle un rôle dans la stratégie de puissance de Pékin ?

La base de Djibouti est gérée par la marine, et ces dernières années – au-delà de la mer de Chine du Sud et au-delà des tensions autour des questions de souveraineté en Asie orientale, sur les conflits territoriaux –, la marine s’est véritablement développée comme la composante de l’APL qui gère la question de ce que les Chinois appellent leurs « intérêts à l’étranger », donc hors d’Asie. Cela concerne par exemple la sécurité des ressortissants ou la sécurité des avoirs chinois, comme cela a pu être le cas en Libye.

L’implantation militaire à Djibouti marque une véritable rupture dans la posture de sécurité chinoise globale. Aujourd’hui, Djibouti est une base gérée par la marine qui permet à la Chine d’appuyer des opérations contre la piraterie dans le golfe d’Aden, qui va lui servir pour les déploiements de Casques bleus comme point de pivot et qui évidemment va également jouer un rôle dans les missions humanitaires. C’est sans doute aussi plus que ça, mais seul l’avenir le dira.

Cette base marque également une rupture dans la politique étrangère chinoise – avant Djibouti, ne pas avoir de base à l’étranger était un point que la Chine mettait véritablement en avant dans sa politique étrangère pour bien se démarquer des pratiques d’autres États. Ce changement démontre l’importance actuelle pour Pékin de toutes les questions de sécurité à une échelle globale. La marine est au premier plan dans ce domaine, parce que l’armée de l’air ne dispose pas encore des capacités de ravitaillement en vol, et ne peut donc pas se projeter aussi loin. La marine chinoise est ainsi aujourd’hui en charge de la diplomatie de la paix, avec la diplomatie navale et toutes les escales de la marine dans les grands ports du monde qui vont montrer le drapeau aux communautés chinoises et aux marines locales des pays visités. Cela donne à la marine une identité particulière au sein de l’APL.

Est-ce que d’autres bases pourraient ouvrir ?

Il y a toujours beaucoup de rumeurs autour de cette possibilité. Je pense qu’on peut en revenir aux déclarations du ministre des Affaires étrangères qui parlait de « facilités » au pluriel. Ce qui est important, c’est que le principe est acté et que là où il y a un besoin, la Chine sera tout à fait prête à construire des facilités logistiques, soit pour la marine, soit pourquoi pas, plus tard, pour l’armée de l’air si nécessaire. Il faudra cependant que cela soit justifié, car Pékin ne pourrait pas ouvrir demain une base aux Maldives sans aucune autre justification qu’un jeu géostratégique. Ce type d’approche peut évidemment changer, mais il faut qu’il y ait une bonne raison pour qu’ils le fassent. Une raison acceptable et légitime aux yeux des autres.

À l’échelle régionale, comment la Chine gère-t-elle un environnement où la plupart de ses voisins sont des adversaires potentiels ?

Les situations sont très diverses. Face à Taïwan, nous sommes dans une situation où la Chine possède désormais une supériorité militaire nette, mais insuffisante pour envisager un coup de force qui amènerait à l’unification souhaitée par Pékin – la puissance militaire chinoise joue donc un rôle dissuasif contre les mouvements indépendantistes et identitaires qui dominent la société taïwanaise. Quant à Taïwan, son armée doit penser désormais en termes de dissuasion asymétrique pour convaincre la Chine qu’une attaque aurait un coût militaire et politique prohibitif.

Face à l’alliance nippo-américaine contre qui la Chine recherche une parité stratégique – et dont elle est encore loin pour l’instant –, Pékin se sent vulnérable en raison de ses faiblesses, en particulier parce que ses sous-marins sont mal protégés, parce qu’elle n’a pas du tout de parité stratégique avec les Américains sur le domaine nucléaire, parce qu’elle se sent vulnérable aux défenses antimissiles, mais aussi aux patrouilles anti-sous-marines des Américains en mer de Chine du Sud. Face à l’Asie du Sud-Est, elle a une domination très claire, comme l’illustre en particulier l’absence de réaction lorsqu’elle a construit des îles artificielles militarisées en plein milieu des îles Spratleys. Pékin a réussi à transformer la dynamique de sa relation politique avec le Vietnam et les Philippines malgré cela. Nous sommes donc dans une phase aujourd’hui où les pays d’Asie du Sud-Est – qui acceptent plutôt de mauvais gré une domination chinoise sur la zone – évitent la confrontation et où la Chine aussi recherche des relations plus cordiales maintenant qu’elle a accompli ce qu’elle a accompli en mer de Chine du Sud ; c’est-à-dire qu’elle a obtenu une position de stratégie dominante sur le plan des équilibres militaires. Dans la région, parmi les pays qui affrontent vraiment l’effort de défense chinois et y répondent par des efforts renouvelés de leur part, on trouve évidemment le Japon, très clairement l’Inde et malgré tout également le Vietnam. Mais si l’on regarde les dépenses militaires sur toute la zone Asie-Pacifique, l’essentiel des pays essaie de s’ajuster. Le problème, c’est que personne ne peut atteindre un niveau similaire de budget. Le rapport pour les pays d’Asie du Sud-Est est bien souvent de un à quinze, ou de un à vingt. Il faut savoir qu’en volume, l’accroissement annuel des dépenses militaires chinoises officiel est supérieur au budget officiel du Vietnam et des Philippines. Donc ils peuvent être dans une logique d’asymétrie.

Alors que le SIPRI estime l’arsenal chinois à environ 270 ogives nucléaires (contre 6800 pour les États-Unis), le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois rappelait en février dernier – en réponse à la nouvelle posture nucléaire américaine – que la Chine militait pour « l’interdiction et la destruction totale des armes nucléaires » et n’allait pas dévier de sa doctrine de recours aux armes nucléaires pour la seule riposte. Quelle est la stratégie de dissuasion nucléaire chinoise aujourd’hui, alors que certains militent pour un accroissement des capacités chinoises afin d’assurer un respect mutuel avec Washington ?

Aujourd’hui, le cœur de la doctrine chinoise est le « no first use », c’est-à-dire « pas de frappe en premier ». Cette doctrine est parfois décrite comme de la riposte assurée, c’est-à-dire avoir assez de capacités pour pouvoir frapper en second. C’est d’ailleurs un peu le corollaire de l’absence de frappe en premier, car pour frapper en second, il faut être capable de résister à la première frappe. C’est pour cette raison que la Chine développe assidûment son programme de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), car ils constituent la meilleure garantie de disposer d’une capacité de frappe en second.

Par ailleurs, la Chine n’a pas exprimé une intention claire de renforcer considérablement son nombre de têtes nucléaires, notamment parce qu’elle considère sa riposte assurée. Il y a cependant véritablement des questions qui se posent aujourd’hui dans le contexte des défenses antimissiles, entraînant une espèce de nouvelle course à l’avantage stratégique entre ce qui est l’offensive et la défensive, donc les missiles stratégiques d’une part, les défenses antimissiles de l’autre. Cette situation renforce l’importance stratégique pour Pékin de développer – ce qu’elle n’a pas encore de manière tout à fait crédible – une capacité intercontinentale sur les SNLE avec le développement de nouvelles générations de missiles (le JL-3). Comme elle l’a annoncé, la Chine va devoir ajuster sa posture pour faire face aux défenses antimissiles.

Entretien réalisé par Thomas Delage le 27/04/2018

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