Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

L’APL, une armée de classe mondiale à l’horizon 2050 ?

Ce que je trouve de plus en plus impressionnant, c’est le développement de ses capacités amphibies, donc de sa projection de force via la marine. Là, nous sommes au cœur d’une véritable transformation. On parle souvent de ses porte-avions, qui sont de nouveaux programmes, mais le Liaoning n’est pas tout à fait à la hauteur des attendus, et le nouveau porte-avions n’aura encore qu’une rampe de lancement – contrairement au troisième qui devrait pouvoir passer à deux catapultes. Il faut surtout noter qu’à côté de ça, la Chine développe son corps d’infanterie de marine qui passe de 20 000 à 100 000, ce qui n’est quand même pas rien. Ces derniers vont bénéficier de grands bâtiments d’assaut amphibies, les 071, ainsi que d’une nouvelle classe de porte-hélicoptères. La Chine va donc commencer à disposer d’une capacité dans les opérations amphibies – qui incluent notamment les prises d’îles, un peu comme les Américains pendant la guerre du Pacifique – à prendre très au sérieux. Et dans le rapport de force avec les pays voisins, c’est tout à fait décisif.

Si le retard technologique a longtemps été considéré comme l’un des principaux handicaps de la défense chinoise, quid de l’expérience des troupes, qui, outre leur participation à certaines missions de maintien de la paix des Nations Unies, n’ont pas vraiment connu l’épreuve du feu depuis un certain temps ? L’armée chinoise est-elle un « tigre de papier » ?

Je trouve qu’il est exagéré de parler de « tigre de papier ». Évidemment, cet argument semble imparable. D’une certaine manière, il est vrai que depuis les engagements de 1979-1980 et après l’escarmouche de 1988 avec le Vietnam en mer de Chine du Sud, la Chine n’a pas eu d’engagement direct. Donc ses armements ne sont pas testés, donc la qualité psychologique de ses troupes n’est pas testée non plus. Nous pourrions conclure de ce manque d’expérience qu’elle va forcément être moins performante que les Américains, mais cela me paraît être une proposition purement théorique. Toutefois, l’argument peut jouer dans les deux sens, car on pourrait tout à fait considérer, à l’inverse, qu’elle n’a pas besoin de ça, que l’entraînement est suffisant car la formation idéologique est très forte. Selon moi, c’est une question ouverte. Il n’est pas possible de conclure de manière nette là-dessus.

En mars 2018, Pékin annonçait sa volonté de redonner un coup d’accélérateur à ses dépenses militaires, avec un budget qui devrait augmenter de 8,1 % en 2018 pour un total estimé à 175 milliards de dollars. La Chine possèderait ainsi le second plus important budget de défense au monde, loin derrière les États-Unis (603 milliards de dollars). Le budget militaire chinois est-il sous-estimé ? Quelles sont les réelles capacités financières de l’armée chinoise ?

Effectivement, la Chine constitue la deuxième puissance militaire en termes de dépenses depuis 2010. La méthode de calcul fait que par rapport aux standards d’autres pays, on peut dire que le budget officiel chinois est sous-estimé.

C’est en particulier le cas dans la mesure où ce budget n’inclut pas tout ce qui est dépenses en matière de R&D et de soutien à la science et à la technologie, sujet sur lequel la Chine ne communique pas. Sur ces chiffres, les estimations sont variables, mais on pense, par comparaison avec d’autres pays, que son budget de soutien à la R&D pour des programmes d’armement est au minimum de 10 milliards de dollars. C’est une estimation très basse, la réalité se situant sans doute plutôt autour de 20 milliards. Pour voir à quoi cela correspond, il faut savoir que 10 milliards, c’est par exemple le budget de la défense de Singapour.

Le budget chinois ne reflète pas non plus les dépenses qui concernent la dissuasion nucléaire, ni tout ce qui est acquisitions. Même s’il y en a moins maintenant, il y a en a encore, tels que les S-400 russes. Ce type de dépense n’est pas inclus dans le budget officiel. Dans l’ensemble, l’effort est donc considérable, et les capacités s’accumulent, année après année. Si le taux de croissance de son budget – qui a été pendant longtemps au-dessus des 10 % – a aujourd’hui ralenti, il est néanmoins à 8 %, soit bientôt un budget officiel de 200 milliards de dollars. Cela signifie que le deuxième budget de défense au monde se situe dans une catégorie unique, parce que tous les suivants sont à moins de 100 milliards. En Europe, on se situe plutôt autour de 50-60 milliards.

Peu présente à l’international, la Chine a inauguré sa première base militaire à l’étranger à Djibouti en 2017. Dans quelle mesure l’armée chinoise joue-t-elle un rôle dans la stratégie de puissance de Pékin ?

La base de Djibouti est gérée par la marine, et ces dernières années – au-delà de la mer de Chine du Sud et au-delà des tensions autour des questions de souveraineté en Asie orientale, sur les conflits territoriaux –, la marine s’est véritablement développée comme la composante de l’APL qui gère la question de ce que les Chinois appellent leurs « intérêts à l’étranger », donc hors d’Asie. Cela concerne par exemple la sécurité des ressortissants ou la sécurité des avoirs chinois, comme cela a pu être le cas en Libye.

L’implantation militaire à Djibouti marque une véritable rupture dans la posture de sécurité chinoise globale. Aujourd’hui, Djibouti est une base gérée par la marine qui permet à la Chine d’appuyer des opérations contre la piraterie dans le golfe d’Aden, qui va lui servir pour les déploiements de Casques bleus comme point de pivot et qui évidemment va également jouer un rôle dans les missions humanitaires. C’est sans doute aussi plus que ça, mais seul l’avenir le dira.

Cette base marque également une rupture dans la politique étrangère chinoise – avant Djibouti, ne pas avoir de base à l’étranger était un point que la Chine mettait véritablement en avant dans sa politique étrangère pour bien se démarquer des pratiques d’autres États. Ce changement démontre l’importance actuelle pour Pékin de toutes les questions de sécurité à une échelle globale. La marine est au premier plan dans ce domaine, parce que l’armée de l’air ne dispose pas encore des capacités de ravitaillement en vol, et ne peut donc pas se projeter aussi loin. La marine chinoise est ainsi aujourd’hui en charge de la diplomatie de la paix, avec la diplomatie navale et toutes les escales de la marine dans les grands ports du monde qui vont montrer le drapeau aux communautés chinoises et aux marines locales des pays visités. Cela donne à la marine une identité particulière au sein de l’APL.

À propos de l'auteur

Mathieu Duchâtel

Mathieu Duchâtel

Directeur adjoint du programme « Asie et Chine » au Conseil européen des relations internationales (ECFR) et auteur de Géopolitique de la Chine (PUF, 2017).

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