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Pourquoi et comment les entreprises chinoises investissent en Europe

Depuis la crise des subprimes, les investissements directs chinois (IDC) en Europe, privés ou publics, ont fortement augmenté. Souvent situés dans des activités à forte valeur ajoutée et comportant des emplois intensifs en connaissances, ils témoignent notamment de la volonté de la part des investisseurs chinois d’obtenir un transfert de technologie vers leur pays. Dans cette internationalisation des firmes, l’État chinois joue un rôle fondamental.

Les investissements directs chinois (IDC) en Europe, même s’ils demeurent difficiles à mesurer (voir encadré 1), ont fortement augmenté. En 2016, pas moins de 234 milliards de dollars ont été investis à l’étranger par des entreprises chinoises pour des acquisitions ou des prises de participation, un montant record, dix fois supérieur à celui enregistré en 2007 (voir graphique). À partir de 2011, les IDC industriels sont devenus plus importants de la Chine vers l’Europe que de l’Europe vers la Chine. Ce phénomène s’explique à la fois par les importantes réserves accumulées par les entreprises chinoises, par la faiblesse de l’euro et des taux d’intérêt et aussi par l’existence de sociétés européennes en grande difficulté financière, dans l’industrie et les services.

L’augmentation des IDC en Europe

Dès 2013, les mesures protectionnistes prises par les autorités américaines ont incité les entreprises chinoises à se tourner vers l’Europe. Entre 2012 et 2013, les deux équipementiers Huawei et ZTE ont été publiquement accusés de mettre en danger la sécurité américaine (1). La dernière étude « Bird’s-Eye View 2017 » publiée par le cabinet d’affaires international Baker McKenzie indique que l’Europe avait attiré, en 2014, 16 milliards d’euros d’investissements et 24,1 Md en 2015. Ce montant a presque doublé en 2016, pour avoisiner les 45,8 Md d’euros. En Amérique du Nord, les investissements chinois ont presque triplé pour atteindre 48,4 Md de dollars, contre 16,7 Md en 2015, devançant ainsi l’Europe pour la première fois depuis 2013. L’Allemagne et le Royaume-Uni ont accueilli près de la moitié (46 %) des IDC européens en 2016. L’Allemagne a connu une importante hausse, les IDC passant de 1,2 Md d’euros à 11,4 Md. Le Royaume-Uni a attiré 8,6 Md d’euros d’IDC, la plupart des investissements ayant été annoncés avant le Brexit. La France, qui en 2015 était la deuxième terre d’accueil des IDC avec 3,6 Md d’euros investis dans l’Hexagone, a régressé à la sixième place avec 2,3 Md d’euros, derrière la Finlande (qui a connu la plus grosse opération de rachat en Europe) (2) , la Suisse et l’Irlande en 2016. Au-delà des classements, il faut retenir qu’en 2016, ce sont les secteurs technologiques (13,7 Md de dollars), les transports et infrastructures (12,2 Md de dollars) et les équipements industriels (6,2 Md de dollars) qui ont été les plus ciblés par les investisseurs chinois en Europe.

Ces dernières années, en Allemagne, au Royaume-Uni, en France et en Italie, le secteur des équipements industriels a concentré de nombreux rachats. Au Portugal, c’est le secteur bancaire qui fait l’objet de prises de participation importantes. Des stratégies sectorielles se précisent alors, suscitant de nombreuses interrogations de la part des pouvoirs publics européens. En France, la Direction générale de la Compétitivité, de l’Industrie et des Services (DGCIS) avait demandé une étude en 2013 dont le titre – « Face aux nouvelles stratégies déployées par les investisseurs chinois en Europe et en France : quelle(s) réponse(s) adopter ? » (3) –, reflète bien les interrogations des décideurs politiques. Doivent-ils favoriser ou au contraire freiner les IDC entrants en Europe ?

Derrière les stratégies d’investissement des firmes chinoises

Comme le souligne Philippe Le Corre, chercheur à la Brookings Institution, cette offensive chinoise en Europe s’inscrit dans le programme « Ambition 2025 », qui vise à recentrer les IDC sur la technologie, l’industrie de pointe et les services afin de faire de la Chine un pays d’innovation. En mars 2015, les autorités chinoises ont ainsi identifié dix secteurs prioritaires, allant des technologies de l’information à la robotique, en passant notamment par la biomédecine, l’agriculture, l’agroalimentaire et les cleantech [ou éco-technologies, regroupant les techniques et services industriels cherchant à utiliser les ressources naturelles et l’énergie avec parcimonie et efficacité, en limitant l’impact environnemental, NdlR].

Pour bien comprendre ces mouvements (forte croissance de l’IDC jusqu’en 2016, puis sensible ralentissement début 2017), il nous apparait nécessaire d’identifier les différentes stratégies poursuivies par les entreprises chinoises qui investissent en Europe et qui diffèrent selon les secteurs.

IDC dans le secteur des biens d’équipement industriel : obtenir un savoir-faire, une marque

Cas n°1 : l’entreprise française Moteurs Baudoin, rachetée par Weichai Holding en janvier 2009 (4)

La société Moteurs Baudouin, à Cassis (Bouches-du-Rhône), a été reprise en janvier 2009 pour près de cinq millions d’euros par le chinois Weichai Holding Group à la suite d’un redressement judiciaire. Cette filiale du groupe Shandong Heavy Industry, coté à la bourse de Hong Kong, est détenue à hauteur de 14 % par le gouvernement chinois. Le président de l’entreprise, Tan Xuguang, a investi 100 millions d’euros sur le site de Cassis dans les cinq ans qui ont suivi l’acquisition et a conservé l’ensemble des emplois. En s’internationalisant, la firme vise une montée en gamme de ses produits. N’étant pas connue sur le marché européen, l’entreprise chinoise bénéficie par son rachat de l’utilisation de la marque Moteurs Baudouin, de son savoir-faire et de sa réputation. Weichai Power exporte désormais 90 % de sa production contre deux tiers en 2009. En janvier 2012, le groupe chinois a étendu ses investissements à l’Italie avec la prise de participation de 75 % du constructeur de yachts de luxe Ferretti pour un montant de 374 millions d’euros, puis, fin 2012, à l’Allemagne, avec 738 millions injectés, dont 467 millions d’euros pour détenir 25 % du groupe allemand Kion, leader mondial de la technologie hydraulique et de la construction de chariots élévateurs.

Cas n°2 : l’entreprise allemande Putzmeister rachetée par le groupe Sany en 2012

Le groupe chinois Sany, fondé en 1989, dispose de fonds ; en 2011, il avait un chiffre d’affaires de 50,78 milliards de yuans (6,2 Md d’euros), un effectif de 50 000 personnes, avec des activités localisées dans 150 pays. Sany rachète, pour 300 millions d’euros, la marque Putzmeister à l’entreprise allemande, spécialisée dans les pompes à béton. « Putzmeister devient le sous-traitant de Sany, cela signifie que le chinois va devoir s’adapter aux standards de qualité du groupe allemand », explique Norbert Scheuch, PDG de Putzmeister depuis 2009, et qui siège maintenant au conseil d’administration du groupe en Chine. Sany a acquis 90 % de Putzmeister, qui de son côté voit s’ouvrir l’accès au marché chinois. Les importants bénéfices du groupe chinois permettent à l’entreprise de se développer par croissance externe. Par le biais de Putzmeister, Sany a acquis, pour 8,1 millions d’euros, Intermix, spécialiste allemand des camions-toupie de transport de béton frais. Le but de ces deux acquisitions est d’acquérir des connaissances technologiques, en offrant en échange à la filiale allemande de la capacité de financement. « Bien que nous ayons acquis 90 % de Putzmeister, nous n’essayons pas de contrôler… Nous n’avons qu’un employé de liaison installé dans l’entreprise en Allemagne », dit M. Yuan, vice-président du numéro un chinois de matériel de BTP. Grâce aux débouchés et aux réserves financières de l’entreprise chinoise, la firme allemande envisage son avenir sereinement et le groupe chinois peut se projeter en avant sur la scène internationale.

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