Pourquoi et comment les entreprises chinoises investissent en Europe

IDC dans les infrastructures de transport : faciliter les flux de marchandises

Cas n°6 : COSCO investit en Grèce

En 2009, la compagnie chinoise de transport maritime China Ocean Shipping Company (COSCO) a investi dans les infrastructures portuaires, avec pour objectif de faire du port du Pirée le principal centre de transit des marchandises vers le marché européen. Aujourd’hui, celui-ci est largement dominé par la présence de COSCO, qui y contrôle tous les terminaux.

Services bancaires : accompagner les entreprises chinoises en France et se faire connaitre des entreprises étrangères pour les aider en Chine

Cas n°7 : IDC dans les banques portugaises

En novembre 2016, Fosun est entré au capital de Millennium BCP, la plus grande banque portugaise cotée, à hauteur de 16,7 %. C’est un apport d’argent frais pour cette banque plombée par de mauvaises créances et qui doit rembourser, d’ici fin 2017, 750 millions d’euros d’aide d’État. China Minsheng Financial a racheté Novo Banco, autre banque portugaise issue de Banco Espirito Santo qui a fait faillite en 2014. Le Portugal est pour les investisseurs une tête-de-pont vers le monde lusophone en Afrique et au Brésil.

Cas n°8 : Ouverture d’une filiale à Paris de Bank of Communications, dépendant de la filiale luxembourgeoise

Créée en 1908 à Shanghaï, la Bank of Communications a financé la construction de la première ligne de chemin de fer en Chine (d’où son nom, moyen de communications). Aujourd’hui, c’est la cinquième banque commerciale en Chine, cotée à Hong-Kong et à Shanghaï. Elle possède 14 filiales en Asie, aux États-Unis et en Europe (Luxembourg, Londres, Francfort…). En 2015, elle a obtenu le « passeport européen » qui lui permet de réaliser des opérations en Europe. Ainsi, peut-elle accompagner les entreprises chinoises qui investissent en Europe et proposer des services aux entreprises européennes qui souhaitent développer une activité en Chine.

À partir de ces huit cas, il est possible d’identifier les raisons qui sous-tendent les différentes stratégies d’investissement des firmes chinoises en Europe.

Premièrement, s’implanter pour vendre : les entreprises chinoises à stratégie commerciale relèvent deux types de défis, l’un de nature logistique et l’autre de nature marketing, lié à la distribution. Les firmes chinoises investissent dans les secteurs qui leur permettent de développer leurs exportations, à savoir le transport (aérien, maritime, portuaire, ferroviaire), les infrastructures et toute la logistique qui s’ensuit, comme la construction d’espaces de stockage de marchandises. Le choix de l’Europe, en particulier de l’Europe de l’Est ou du Sud, permet à ces entreprises de bénéficier de coûts salariaux relativement moins élevés que dans l’Europe de l’Ouest et d’un accès facilité au marché européen. On retrouve alors à la fois la combinaison d’une stratégie productive et d’une stratégie commerciale. Cela se manifeste également dans l’industrie agro-alimentaire.

Deuxièmement, s’implanter pour acquérir des actifs stratégiques comme des « technologies clés » ou un savoir-faire en matière d’organisation, principalement dans l’industrie et les services : les IDC avec ces objectifs prennent la forme de prises de participation dans les activités de R&D ou de rachat. Ainsi, la technologie acquise peut être rapatriée en Chine. Grâce au transfert de technologie, de know-how, de compétences ainsi permis, l’entreprise à capitaux chinois peut monter en gamme, ce qui lui ouvre la porte vers de nouveaux marchés. C’est le cas des investissements suédois de Geely ou des investissements français de China Chemical qui a racheté Rhodia Silicone et Adisseo pour former Bluestar Silicone. Soulignons que la conjugaison de l’existence d’un savoir-faire et de celle d’un marché européen en croissance motive là encore l’IDC.

De même, en rachetant des banques en Europe, les firmes chinoises obtiennent le passeport européen qui leur permet de réaliser des opérations sur le continent (Bank of Communications a pu ainsi ouvrir une succursale à Paris, via sa filiale au Luxembourg). Mais aussi, les groupes chinois, comme Alibaba ou Fosun, qui ont investi dans le secteur financier, en achetant des banques ou des assureurs européens, acquièrent un know-how transférable qui va leur permettre de développer leurs activités dans le domaine de la finance et de l’épargne en Chine.

Troisièmement, s’implanter pour construire une image de qualité autour du produit, tant sur le marché chinois que sur les marchés étrangers : l’amélioration de la notoriété de la marque en Chine, et non plus en Europe uniquement, peut être réalisée au travers d’IDC dans un secteur où la qualité des produits est incontestée. Ainsi, après des scandales de contamination à la mélanine du lait maternisé, les producteurs chinois investissent en Europe. En témoigne l’exemple de Synutra.

Quatrièmement, investir pour sécuriser et/ou diversifier ses investissements : les investissements dans le vin ou dans l’immobilier sont des exemples types de cette stratégie. Depuis le début des années 2000, les acquisitions de vignes et bâtisses viticoles par des investisseurs asiatiques se sont développées. Les IDC dans le vin répondent à deux logiques différentes : l’une de rentabilité (achat du château Lucas par Wencheng Li), l’autre de prestige (acquisition du château Bellefont-Belcier ou de Gevrey-Chambertin).

Cinquièmement, les IDC groupés consistent en des implantations en grappe pour se développer sur de nouveaux marchés : les projets complexes. Il existe deux types de projets complexes. Ceux du premier type sont lancés par de grands groupes. Dans le cadre de ce type d’investissements, les grands groupes chinois incitent leurs fournisseurs à les accompagner. On assiste alors à un phénomène d’agglomération : les implantations des grands groupes chinois s’accompagnent de celles de PME chinoises ; c’était le cas d’Ere Solar Valley à Châteaudun. Les projets du second type ne regroupent que des PME, voire TPE chinoises, et correspondent aux investissements groupés que l’on peut trouver en Chine. Ainsi, un porteur de projet chinois contacte les autorités locales chinoises pour leur proposer un projet d’investissement concernant de nombreuses entreprises. Comme le projet concerne la création ou le développement d’une zone d’activité, les autorités lui vendent à un prix faible des hectares de terrains qui doivent accueillir ces entreprises. Si les entreprises sont intéressées et s’implantent, le projet voit le jour. Sinon, le porteur du projet peut toujours revendre les terrains et réalise alors une plus-value sur le foncier. Sur ce modèle, on assiste en Europe à la naissance de projets complexes qui ont pour but l’implantation de nombreuses entreprises chinoises dans des zones d’activités franco-chinoises (à Châteauroux dans l’Indre ou à Illange en Moselle avec le projet Terra Lorraine à ce jour bloqué) ou sino-italienne (dans la région de Prato pour l’industrie textile).

À quelle évolution s’attendre ?

L’analyse de ces différents investissements révèle que, d’une part, c’est bien la qualité de la main-d’œuvre, le développement de l’innovation (dans les laboratoires de recherche) ou la proximité des clients qui motivent les investisseurs chinois. Le rachat d’entreprises en difficulté, mais ayant un bon potentiel d’innovation, explique les fusions et acquisitions. La quête de nouveaux apprentissages et la recherche de nouvelles technologies transférables en Chine sont donc des critères de choix stratégiques de ces investisseurs. À cela, il faut ajouter les conditions locales du marché chinois telles que l’intensité de la concurrence domestique, l’excès de capacités de production et la politique macro-économique de l’État qui constituent autant d’éléments favorables à l’IDC.

Toutefois, en janvier 2017, on observe un recul de près de 40 % des IDC à l’étranger par rapport à 2016. Seuls 8,4 Md dollars ont été investis, principalement dans les secteurs de la distribution et de la consommation grand public. En revanche, dans l’immobilier, les IDC se sont effondrés (de près de 85 % pour le mois de janvier). La tendance se poursuit en février.

Deux raisons peuvent être évoquées. Tout d’abord, la Chine a renforcé son contrôle sur les IDC en fin d’année 2016 afin d’éviter une sortie massive de capitaux hors du pays. La Banque centrale chinoise aurait limité à 10 milliards de dollars le montant de tout placement réalisé à l’étranger, jusqu’en septembre 2017 (6). Toutefois, ce contrôle ne remet pas en cause la stratégie globale du pays en matière d’IDE. Ce sont les IDC dans l’immobilier ou les loisirs, comme le rachat de clubs de foot, qui risquent de faire l’objet de contrôles plus stricts, voire de refus d’autorisation (voir encadré 2). En effet, selon le ministère du Commerce extérieur, « certaines entreprises multiplient les emplettes à l’étranger de façon désordonnée », avec « le besoin de briller ou d’imiter » (7). Dès lors, des interdictions concerneraient également les IDC de plus d’un milliard de dollars dans un secteur qui n’est pas le corps de métier de l’entreprise. En revanche, l’acquisition de technologies et de savoir-faire destinés aux secteurs que Pékin juge stratégiques en Chine devrait se poursuivre. Il est probable que l’on assiste à une évolution des IDC dans l’immobilier, moins ciblés sur les immeubles d’habitation et les bureaux, mais davantage sur les sites industriels et les plates-formes logistiques. Le plan stratégique des Nouvelles routes de la Soie devrait être favorable aux investissements qui permettront de développer un réseau d’infrastructures de la Chine vers l’Europe et l’Afrique, en passant par l’Asie centrale.

La réaction des États européens

Par ailleurs, en Europe, comme en Amérique du Nord, plusieurs opérations ont été la cible de critiques émises par les autorités gouvernementales et, en 2016, 30 transactions n’ont pas abouti (10 en Amérique du Nord et 20 en Europe) pour un montant cumulé de 74 milliards de dollars – dont près de 60 milliards pour l’Amérique du Nord (8). Berlin, Paris et Rome ont adressé en 2017 une lettre commune à la commissaire européenne au Commerce, Cecilia Malmström, dans laquelle les ministres de l’Économie des trois pays font part de leur inquiétude concernant « l’absence d’instruments efficaces » pour prévenir le risque de « bradage de l’expertise économique européenne ». Et ceux-ci d’écrire : « Ces dernières années, des investisseurs non européens ont pris le contrôle d’un nombre croissant d’entreprises européennes détenant des technologies clés pour des raisons stratégiques. […] Dans le même temps, les investisseurs européens ne bénéficient pas des mêmes droits dans les pays d’origine respectifs de ces investisseurs non européens. » Les inquiétudes européennes pourraient donc déboucher sur des mesures visant à « imposer » une réciprocité pour les investissements européens en Chine. Tant que cette mise en place effective de la réciprocité n’est pas obtenue, les IDC pourraient être freinés. De plus, les ministres européens estiment qu’une intervention serait justifiée lorsque les IDE relèveraient d’une politique d’État ou lorsqu’ils seraient facilités par des aides publiques (9).

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