Magazine Moyen-Orient

L’histoire du salafisme : ses pièges et ses mythes

Cette théologie s’est raffinée au cours des siècles, tout particulièrement sous l’influence d’Ibn Taymiyya (1263-1328), et les termes la désignant se sont multipliés. Bien que ses tenants fussent souvent présentés comme « hanbalites en credo », ils n’appréciaient pas toujours la connotation individuelle de ce ­label. Sur une question aussi fondamentale que celle de l’interprétation des attributs divins, dont se servaient régulièrement les savants pour départager les « orthodoxes » des « hérétiques », les hanbalites ne voulaient pas laisser sous-entendre que leur théologie dérivait des enseignements d’un seul homme, en l’occurrence le théologien Ahmad ibn Hanbal (780-855). C’est pourquoi ils s’approprièrent, entre autres expressions, la notion de « doctrine des ancêtres » (madhhab al-salaf), qui leur permettait d’invoquer l’autorité religieuse des ancêtres pieux. Cette locution revenait à dire que l’interprétation hanbalite des attributs divins était la doctrine des trois premières générations de musulmans les plus vénérables, doctrine qu’Ahmad ibn Hanbal n’avait fait que relayer.

De nombreuses sources primaires sont formelles à ce sujet : un « salafiste » était un hanbalite en matière de théologie, c’est-à-dire un tenant de cette « doctrine des ancêtres ». Au pluriel, on parlait alors des salafiyya (les « salafistes »). Ceux-ci pouvaient adhérer à n’importe quelle école de droit, voire à aucune, puisque l’épithète « salafiste », employée pour qualifier un individu, ne possédait pas de connotation juridique. Contrairement à ce que certains voudraient croire, l’étendue sémantique de ce label était fort limitée. Il ne désignait pas encore les partisans d’un intégrisme totalisant basé sur la stricte émulation des ancêtres en toutes choses, comme c’est le cas à notre époque.

La présence du mot « salafiste » dans certains écrits datant d’entre le XIIe et la fin du XIXe siècle pourrait laisser croire que le concept de « salafisme », tel qu’on l’entend aujourd’hui, existait lui aussi. Pourtant il n’en est rien. Jusqu’au début du XXe siècle, le terme correspondait au concept théologique de « doctrine des ancêtres » et non à celui, plus large, de « salafisme » (al-salafiyya) qui, lui, semble n’être apparu dans les textes arabes qu’à partir des années 1920. Il serait imprudent de dédaigner cette distinction et de la taxer de simple détail sémantique. En arabe, les deux concepts demeurent distincts : ils ne possèdent pas la même histoire et n’ont pas la même signification, bien qu’ils se recoupent.

Quand un terme technique devient populaire

Sur le plan lexical, donc, la notion de salafisme est de toute évidence une création moderne. Son émergence découle d’un processus de vulgarisation du terme « salafi » au tournant du XXe siècle. À la suite de l’avènement de la presse arabe et du développement d’un marché d’effendis lettrés, ce mot fit graduellement son apparition dans des écrits destinés à un plus large public. Des auteurs arabes qui écrivaient beaucoup et de façon plus ou moins rigoureuse (incluant des journalistes) commencèrent à utiliser le mot « salafi » de façon libre, quelque peu imprécise et parfois sans souci des convenances académiques. À la fois intrigant et ennobli d’une référence aux ancêtres pieux, le mot s’est avéré assez accrocheur pour être employé dans de nouveaux contextes et à divers escients, ouvrant du même coup la porte aux déviations sémantiques. Le mot fut d’ailleurs commercialisé à partir de 1909 avec la fondation, au Caire, de la Librairie salafiyya (al-Maktaba al-salafiyya), qui publia une revue du même nom de 1917 à 1918 et se dota, plus tard, d’une imprimerie. L’adjectif salafi, dans sa forme féminine, se mit alors à circuler comme jamais auparavant, tant dans le monde arabe qu’en Occident, où les orientalistes commencèrent à débattre de sa signification.

Ce n’est peut-être pas un hasard si Louis Massignon se mit à imaginer une généalogie fictive du mouvement salafi quelques mois seulement après que son proche collaborateur Lucien Bouvat (1872-1942) eut publié une recension du premier numéro de la Revue salafiyya (al-Majalla al-salafiyya). Selon ce dernier, le nom du périodique n’avait aucune signification conceptuelle ou religieuse et devait se traduire en français par la Revue rétrospective. Louis Massignon s’est aventuré à définir le mot d’une tout autre façon. Bien qu’il connût l’existence de la Librairie salafiyya depuis longtemps, ce n’est qu’en 1919 qu’il eut l’idée d’associer – improprement – le terme « salafiyya » à Al-Afghani et à Abduh. Or les fondateurs de la Librairie salafiyya n’ont eux-mêmes jamais laissé entendre que le nom de leur entreprise pouvait être l’étendard du mouvement progressif de réforme musulmane dont Al-Afghani et Abduh étaient les figures de proue. Cette croyance s’est développée à leur insu à la suite des interventions soudaines de Massignon.

En 1926, l’un d’eux a révélé que le nom de la librairie leur avait été suggéré par un savant syrien et qu’il faisait référence à la « doctrine des ancêtres ». Le savant en question, Tahir al-Jazairi (1852-1920), connaissait bien le sens technique de cette expression qui désignait la théologie hanbalite quant à l’interprétation des attributs divins (2). Les jeunes fondateurs de la librairie l’auraient-ils comprise différemment ? C’est possible. Chose certaine, ils semblent s’être davantage souciés d’assurer la rentabilité de leur entreprise que d’établir un lien cohérent entre son nom et une orientation théologique particulière. Ils vendaient à peu près n’importe quels livres ou manuscrits sur lesquels ils pouvaient mettre la main. Si leur souplesse commerciale a pu créer un flou, c’est quand même Louis Massignon qui, le premier, attribua explicitement un sens inédit au mot « salafiyya » et fabriqua un récit imaginaire de ses origines.

Qu’à cela ne tienne, les allégations de Massignon furent un succès dans le monde académique, puisqu’elles permettaient de donner un nom distinctif et d’allure endogène à un courant réformiste qui, jusque-là, n’en portait pas. Dans leurs typologies, les analystes pouvaient désormais parler de salafiyya, ou de salafisme, pour identifier les réformateurs modérés qui alliaient raison et révélation et qui recherchaient un équilibre entre le progrès moderne d’inspiration occidentale et une tradition musulmane épurée. Cette dénomination répondait à un besoin de catégorisation. Dans la mesure où elle apparaissait crédible et pouvait s’expliquer, il importait peu qu’elle soit inexacte et qu’elle fasse fi du sens technique et théologique que le mot « salafiste » avait acquis depuis des siècles.

Cette définition du salafisme comme « école réformiste ­d’Abduh » fut éventuellement adoptée par des universitaires arabes ayant étudié en Europe. Ceux-ci servirent de courroies de transmission au Moyen-Orient. C’est toutefois au Maghreb, et particulièrement au Maroc, que cette idée s’est le plus solidement implantée. Allal al-Fassi (1910-1974), réformateur et patriarche du nationalisme marocain, a admis que lui et certains de ses camarades avaient été touchés par les propos sur le salafisme qu’avait tenus Émile Dermenghem (1892-1971), journaliste et arabisant français envoyé au Maroc pour couvrir la guerre du Rif (1921-1926). Au milieu des années 1920, ils se lièrent d’amitié avec lui, et Al-Fassi n’a pas manqué l’occasion de lui rendre visite à Paris en 1933. Dermenghem avait emprunté sa définition du salafisme à Louis Massignon et c’est une définition similaire qu’Al-Fassi s’appropria et se mit à promouvoir par écrit à partir des années 1930. Selon ce dernier, le salafisme était synonyme d’un vaste mouvement de renouveau musulman lié à Al-Afghani et Abduh. Chez Al-Fassi, le mot « salafiste » n’a ainsi jamais revêtu de connotation théologique hanbalite. C’est ce qui explique la curieuse habitude qu’il avait de se présenter comme un tenant du salafisme tout en professant son attachement inébranlable à la théologie acharite.

À propos de l'auteur

Henri Lauzière

Henri Lauzière

Professeur au département d'histoire de la Northwester University de Chicago (Etats-Unis) ; auteur de The Making of Salafism : Islamic Reform in the Twentieth Century (Columbia University Press, 2016).

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