Magazine Moyen-Orient

L’histoire du salafisme : ses pièges et ses mythes

Al-Fassi fit donc sienne une conception du salafisme dont l’origine, pour autant que l’on sache, était européenne. S’il fut le premier réformateur musulman à définir le salafisme comme « école réformiste d’Abduh » de façon aussi explicite et à s’en réclamer, d’autres, en Algérie par exemple, lui ont emboîté le pas. À ce jour, c’est dans la littérature sur le Maghreb que cette définition du salafisme demeure la plus présente.

Un concept dépassant le cadre théologique

Pourtant, n’y avait-il pas déjà des salafistes modernistes en Égypte et en Syrie ottomane au début du XXe siècle ? En un sens oui, mais il ne faudrait pas croire qu’ils souscrivaient à un quelconque « salafisme moderniste ». Pour eux comme pour leurs prédécesseurs depuis le Moyen Âge, être salafiste voulait dire être un tenant de la doctrine des ancêtres, ou doctrine hanbalite, en théologie. Mohamed Rachid Rida (1865-1935), le disciple d’Abduh basé au Caire, en était un. Les Syriens Tahir al-Jazairi et Jamal al-Din al-Qassimi (1866-1914) adhéraient eux aussi au credo salafiste. Cependant, leur volonté de prôner des réformes modernistes sur des questions d’ordre social, politique ou culturel n’était pas consubstantielle à leurs convictions théologiques. Il s’agissait là de deux facettes distinctes que ­Massignon et ses émules semblent avoir confondues. Tout salafiste n’était pas automatiquement partisan du modernisme musulman, et vice versa. Les wahhabites d’Arabie, par exemple, se décrivaient parfois eux-mêmes comme salafistes en credo, et ce depuis le XIXe siècle, puisqu’eux aussi adhéraient à la théologie hanbalite. Pourtant, ils n’avaient guère de considération pour le modernisme musulman. À l’inverse, Al-Afghani et Abduh étaient sans conteste des chantres du modernisme musulman, mais n’étaient vraisemblablement pas salafistes en credo.

Le processus de vulgarisation du terme « salafiste » a néanmoins permis aux activistes musulmans d’en élargir la portée. Par son ambiguïté croissante, mais aussi à cause de son potentiel sémantique, le mot s’est graduellement mis à dépasser le cadre de la théologie. À partir des années 1920, certains réformateurs, tel Rachid Rida, y ajoutèrent une dimension juridique explicite. Pour eux, être « salafiste » ne voulait plus seulement dire être hanbalite en credo, mais aussi être indépendant de toute école traditionnelle de droit musulman. L’appel à l’ijtihad – c’est-à-dire à l’effort d’interprétation personnelle de la révélation et des sources premières – n’avait rien de nouveau, mais il allait désormais être considéré comme l’apanage des salafistes. Ce n’était pas nécessairement le cas lors des siècles précédents.

Cette première phase d’expansion conceptuelle semble avoir favorisé l’émergence de la notion de « salafisme » (al-salafiyya) dans la littérature arabe. Puisque « salafiste » ne dénotait plus uniquement l’adhésion à la « doctrine des ancêtres » en théologie, il fallait bien que l’épithète se réfère à un concept plus large, le salafisme. On le vit naître comme substantif au milieu des années 1920 et sa nouveauté donna lieu à des débats afin d’en définir les contours.

Au milieu du XXe siècle, pour des raisons sociopolitiques souvent liées à la lutte anticoloniale et aux défis posés par les indépendances, les tenants du salafisme délaissèrent progressivement leur intérêt pour la réforme moderniste – pour peu qu’ils en démontraient – et concentrèrent encore plus leurs efforts sur la purification du dogme et de la pratique religieuse. C’est en réponse à cette conjoncture qu’une deuxième phase d’expansion conceptuelle débuta. La surenchère de pureté sans cesse grandissante au sein des cercles salafistes poussa certains penseurs à étendre le concept au-delà de la théologie et de la jurisprudence, leur permettant ainsi de mieux cerner les « vrais » adeptes de l’islam originel dans tous ses aspects. C’est donc à partir des années 1970, à une époque où l’islam politique en imposait, que le salafisme commença à être présenté comme une sorte d’idéologie totalisante. Depuis, il est devenu presque inévitable d’en parler comme d’une méthodologie (manhaj) et non simplement comme d’une doctrine. La « méthodologie salafiste » est à la fois une théorie de la connaissance et l’application de celle-ci à toutes les facettes de l’existence : théologie, droit, politique, moralité, habillement, etc. Contrairement à la situation qui prévalait encore au début du XXe siècle, il ne suffit plus aujourd’hui d’interpréter les attributs divins selon la théologie hanbalite pour être considéré comme un salafiste à part entière.

Notes

(1) École théologique sunnite fondée par Abou al-Hassan al-Achari (874-936), l’acharisme se caractérise par une position mitoyenne entre le traditionalisme hanbalite et le mutazilisme (branche du VIIIe siècle basée sur le rationalisme).

(2) Tahir al-Jazairi, Al-Jawahir al-kalamiyya fi idah al-aqida al-islamiyya, Dar Ibn Hazm, 1986.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°33, « Salafisme : un islam mondialisé ? », janvier-mars 2017.

À propos de l'auteur

Henri Lauzière

Henri Lauzière

Professeur au département d'histoire de la Northwester University de Chicago (Etats-Unis) ; auteur de The Making of Salafism : Islamic Reform in the Twentieth Century (Columbia University Press, 2016).

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