Magazine Moyen-Orient

Les combattants étrangers de Daech au prisme de la sociologie militaire

L’ambivalence de ces trajectoires sociales déstabilise tant les valeurs associées à ces logiques d’engagement respectives paraissent opposées dans les imaginaires collectifs. Les recherches consacrées à l’engagement des militaires issus de l’immigration fournissent quelques éléments d’éclairage sur les points de convergence susceptibles de rapprocher ces deux phénomènes a priori antagoniques (8). Selon une typologie des logiques d’engagement de ces segments de population, la catégorie « engagés en rupture » regroupe des acteurs dont les trajectoires sociales présentent de nombreuses similitudes avec celles des jeunes séduits par un projet d’adhésion religieuse radicale, notamment dans ses déclinaisons salafistes. On y retrouve de nombreux jeunes provenant de milieux sociaux et familiaux instables, voire précaires. L’évolution dans des familles disloquées et le déficit de figure paternelle sont des caractéristiques récurrentes.

Sans toujours le verbaliser explicitement, beaucoup d’entre eux choisissent le métier des armes pour ses dimensions affectives et presque familiales. S’ils paraissent a priori éloignés l’un de l’autre, les champs militaire et religieux présentent des similitudes. Les modalités d’entrée en religion de certains jeunes en voie de désaffiliation sociale et celles d’engagés désireux d’intégrer les armées sont comparables. On observe dans les deux cas la quête d’une identité positive dans un univers social structurant ou, tout du moins, d’un cadre normatif valorisant.

La sociologue Danièle Hervieu-Léger a mis en lumière les traits communs qui prévalaient entre les expériences religieuse et militaire (9). Outre qu’on y retrouve la subordination à une puissance transcendante qui s’incarne dans Dieu pour l’une et dans la mission pour l’autre, toutes deux font appel aux notions d’obéissance, d’ascèse (notamment par l’entraînement physique chez les militaires) et de dépouillement. Le cœur de cette congruence se situe plus précisément dans la mobilisation de la notion de « sacré ». Elle souligne que la source de l’expérience du sacré est à trouver dans l’« émotion des profondeurs », c’est-à-dire dans les moments durant lesquels les sociétés produisent un type d’expérience collective spécifique appelé l’« expérience du nous » et qui représente ces instants où les individus réalisent qu’ils forment une entité non réductible à la somme des atomes individuels qui composent le groupe. À l’instar de l’engagement religieux, les carrières militaires permettent à certains jeunes de sortir d’un cycle négatif et de retrouver un équilibre de vie et, in fine, de s’extraire de la spirale de l’échec et de la dépréciation de soi.

Au-delà de leur divergence apparente, engagement religieux et engagement militaire ont également comme propriété commune de transmettre des identités positives et de pallier des déficits affectifs protéiformes en offrant une fraternité, qu’elle se décline sous la forme d’une communauté de croyants (oumma) ou celle du métier des armes (frères d’armes). Cette double quête d’un environnement affectif et autoritaire se retrouve dans les expériences sociales des « born again ». L’inclusion au sein d’un collectif religieux ou militaire procure à la fois un sentiment de sécurité et de force collective particulièrement recherché pour des jeunes en quête d’identité. On note dans les deux types d’engagements l’idée d’un rite de passage et d’une forme de renaissance.

Des motivations protéiformes

Le mouvement d’embrigadement généré par Daech ne représente pas un phénomène monolithique. L’engagement djihadiste dans les contrées syro-irakiennes confère aux jeunes Occidentaux des ressources, sinon similaires, au moins comparables en matière d’identification positive et d’exaltation collective. Il pourvoit à une quête d’adrénaline et d’aventure que l’on a pu observer à l’intérieur d’autres mouvements. Car ce volontariat n’est pas une nouveauté en soi : les Brigades internationales dans la guerre civile espagnole (1936-1939) et les conflits afghan (1979-1989) et yougoslave (1991-1995) (10) constituent des précédents connus.

Motivées par des facteurs politiques, idéologiques ou religieux, ces formes d’engagement peuvent également assouvir une envie d’aventure. Pour beaucoup de candidats, le choix du métier des armes répond à une stratégie de rupture avec un environnement social ou professionnel jugé terne et monotone. Plusieurs déplorent le manque d’intensité et l’absence d’excitation qui marquaient leur vie. Intérimaire dans une usine de la banlieue parisienne, Moussa déclarait quelques mois avant son engagement dans un régiment d’infanterie : « Mon job actuel est nul. Je bosse en horaires décalés ; les relations entre les gars sont mauvaises. C’est comme un panier de crabes : chacun veut se faire bien voir pour choper un CDI. C’est cette ambiance qui est pourrie. À l’armée, je sais que ce sera très différent. On sera entre potes, dehors, à l’étranger […]. On se battra pour quelque chose et c’est vraiment ça qui m’attire » (11).

Il y a dans ces propos une volonté de se soustraire à un quotidien monotone. Ces arguments rappellent certaines théories mettant l’accent sur l’importance des rétributions immatérielles, psychologiques et affectives pour expliciter certaines formes de militantisme. Celles-ci concernent notamment le désir d’identification à un groupe et les satisfactions psychologiques liées au sentiment d’être en accord avec soi-même, voire d’être un artisan de l’histoire. Plusieurs chercheurs abondent dans ce sens en insistant sur le fait qu’il serait hasardeux d’analyser le pouvoir d’attraction de l’EI sans prendre en considération la force de ces incitations. Une interprétation fondée sur le seul prisme d’une quête de violence ou de mort serait lacunaire. Aussi étonnant que cela puisse paraître, Daech exerce également une attirance en raison de sa dimension communautaire, fraternelle. Les images des jeunes sections de combattants étrangers, cosmopolites et presque joyeuses sur leurs 4 x 4, ont fait le tour de la planète. Elles mettent en scène une fraternité d’armes valorisante, voire fascinante, pour les populations désœuvrées des grandes agglomérations occidentales et, plus largement, pour une jeunesse sensible à des projets collectifs à forte intensité émotionnelle (recherche d’action, mission humanitaire, idée d’une société idéale, etc.). Le combat ne constitue pas l’activité la plus chronophage pour les soldats de Daech : il met en lumière l’existence d’une vie collective extraguerrière fondée sur la camaraderie et l’égalitarisme et marquée par de nombreux moments festifs et ludiques (12). On en conclut l’idée d’une sous-culture djihadiste alliant des éléments puisés dans le substrat islamique et d’autres, glanés au sein des cultures occidentales d’origine.

Les habillements illustrent ce mixage. Les tenues mêlent vêtements militaires classiques (gilets, uniformes, treillis) et codes occidentaux (baskets). Les photographies mettant en scène les hommes de l’EI reflètent cette même ambivalence, véhiculant tantôt les images de combattants traditionnels arabes assis à même le sol (ou à cheval), tantôt celles de jeunes posant virilement et collectivement avec leurs armes, poses qui ne sont pas sans rappeler celles de gangsters ou de rappeurs en vogue issus des sous-cultures urbaines occidentales. Le style capillaire, cheveux longs et barbe, ou le port de bijoux en argent forment également des marqueurs récurrents de cet univers culturel.

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