Magazine Moyen-Orient

Les combattants étrangers de Daech au prisme de la sociologie militaire

Comme dans les cultures militaires occidentales, les djihadistes usent de chants pour fortifier la ferveur et la cohésion interne. Ainsi, les anachid, poèmes islamiques chantés, sont prisés. Le rôle et l’importance de ce type d’activités dans le renforcement de l’identité de groupe ont été explorés par les sociologues des armées. Les chants militaires visent à fortifier le collectif en dressant un rapport antagonique entre « l’en dedans » et « l’en-dehors » (13). Ils permettent aux combattants de consolider leur identité et de se galvaniser dans l’adversité.

La fratrie comme arme de combat

Le mode de fonctionnement des cellules djihadistes traduit sinon un calquage sur les procédés connus de la sphère militaire, à tout le moins une inspiration de ceux-ci. Le premier élément tient à l’organisation des groupes. Pour optimiser la réussite de leurs projets, les terroristes doivent se défaire d’un quadrillage de plus en plus intense de la part des différents services de renseignement. Aussi n’hésitent-ils plus à travailler selon des logiques claniques et familiales pour déjouer le contrôle des services de sécurité. Les attentats perpétrés à Toulouse en 2012, à Boston en 2013, à Paris en 2015 et à Bruxelles en 2016 ont comme dénominateur commun d’avoir impliqué des frères (respectivement les Merah, les Tsarnaev, les Kouachi et les El-Bakraoui).

Ces logiques d’action font écho au concept de résilience des groupes primaires souvent mobilisé dans la sociologie du monde militaire. Les solidarités fraternelle et familiale sont un vecteur idéal pour la cohésion face à l’adversité. Les vertus des liens affectifs comme élément cohésif ont été utilisées dès l’Antiquité comme ressource pour le combat. À l’époque de la Grèce antique, le Bataillon sacré (ou de Thèbes) qui fédérait des couples d’hommes représentait une troupe d’élite se distinguant par son ardeur au combat. Qu’elle repose sur des fratries ou des couples, la dimension affective est un ressort évident pour le combat. Des sociologues américains tels que Morris Janowitz et Edward Shils ont mis en lumière l’importance de la fraternité dans la cohésion interne des groupes. Ces auteurs ont notamment théorisé l’idée selon laquelle, plus que le partage d’une idéologie commune, c’est la camaraderie et la confiance mutuelle qui constituent le principal ressort des groupes de combat. Analysant de manière quantitative les caractéristiques sociales des membres d’Al-Qaïda, Marc Sageman attribue également un rôle fondamental aux solidarités amicales dans la formation et la résilience des réseaux terroristes.

Des virages biographiques

La notion de bifurcation biographique pour analyser le processus d’engagement de militaires s’avère éclairante pour saisir et décrire les trajectoires sociales des volontaires au djihad. Leurs décisions d’engagement sont rarement le fruit d’une longue réflexion du point de vue temporel. Certains choisissent d’intégrer les armées pour contrecarrer une spirale de marginalisation sociale (difficultés économiques, délinquance…), d’autres par lassitude de leur environnement socioprofessionnel ou familial. Dans tous les cas, leurs décisions prennent le plus souvent la forme d’une bifurcation biographique. Les témoignages rapportés par l’entourage des djihadistes corroborent le caractère brusque et imprévisible des décisions au départ. Les demi-frères Jean-Daniel et Nicolas Bons, de Toulouse, sont partis en Syrie en prétextant des vacances en Thaïlande. Les reportages médiatiques retraçant les parcours de ces acteurs après les tragédies insistent toujours sur l’étonnement, voire la stupéfaction de leur environnement immédiat.

La compréhension de l’univers social et mental de certaines catégories d’engagés militaires s’avère riche d’enseignements pour saisir le phénomène djihadiste. Le décryptage des carrières biographiques des combattants permet de montrer qu’au-delà des antagonismes symboliques apparents, ces deux types d’engagements entretiennent de fortes proximités tant du point de vue de la forme que du point de vue du fond. Le nombre de djihadistes ayant tenté d’intégrer les armées avant leur processus de radicalisation – estimé à quelques dizaines – constitue un autre indice de l’intérêt d’approfondir ce parallèle.

Planisphère de l’organisation de l’État islamique

Notes

(1) The Soufan Group, Foreign Fighters: An Updated Assessment of the Flow of Foreign Fighters into Syria and Iraq, décembre 2015.

(2) En octobre 2016, Muriel Domenach, secrétaire générale du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, évaluait à 280 le nombre de Françaises en Syrie et à environ 400 les mineurs de moins de quinze ans.

(3) Certains experts estiment entre 20 et 30 % la part des convertis impliqués dans les filières djihadistes.

(4) Marc Sageman, Leaderless Jihad: Terror Networks in the Twenty-First Century, University of Pennsylvania Press, 2008.

(5) Entretien avec Daniel Thomson, « Djihad 3.0 : comme si l’État islamique avait recruté Steve Jobs… », in La Nouvelle Revue Géopolitique no 126, juillet-

septembre 2014.

(6) Soline Ledésert, « Pour recruter, l’armée s’incruste dans les jeux vidéo en ligne », in Rue 89, 8 février 2010.

(7) Isabelle Gusse, L’armée canadienne vous parle : Communication et propagande gouvernementales, Les Presses de l’université de Montréal, 2013.

(8) Elyamine Settoul, Contribution à la sociologie des forces armées : analyse des trajectoires d’engagement des militaires issus de l’immigration, Thèse IEP de Paris, 2012.

(9) Danièle Hervieu-Léger (dir.), « Fait religieux et métier des armes », in Inflexions no 10, mars 2009.

(10) Pascal Madonna, Les volontaires français dans les guerres de Yougoslavie de 1991 à 1995, Document de travail présenté au sein du séminaire de l’IRSEM le 4 mars 2016.

(11) Entretien avec l’auteur, 15 novembre 2010, Aulnay-sous-Bois.

(12) Thomas Hegghammer, « The Soft Power of Militant Jihad », in The New York Times, 18 décembre 2015.

(13) Marie-Anne Paveau (dir.), « Le langage des militaires. Les militaires et l’ordre du discours : doctrine, lexique et représentations », in Les Champs de Mars no 3, 1998.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°33, « Salafisme : un islam mondialisé ? », janvier-mars 2017.

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