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Russie-Hongrie : une tête de pont poutinienne au sein de l’UE

Les médias de moindre tirage ne sont pas pour autant à l’abri et l’effort de contrôle continue : c’est l’arme économique qui est utilisée. En novembre 2016, l’hebdomadaire économique de référence Figyelo (« Observateur », fondé en 1957, tirage moyen de 7000 exemplaires) rendait publique une tentative d’intimidation après avoir fait paraître une enquête critique du gouvernement sur les conditions de nationalisation d’une banque commerciale. Le mois suivant, il était racheté par une commissaire du gouvernement (6). La rapidité de cette opération s’explique par la tactique économique employée : le boycott des annonces publicitaires. Ni les organismes publics, ni les entreprises possédées par l’État, ni même les entreprises contrôlées par les amis du Fidesz ne publient d’annonces dans le magazine. La situation financière s’est aggravée jusqu’à afficher 20 % de pertes et une procédure de liquidation a été lancée. Le prix du rachat était resté secret, mais il apparut deux mois plus tard que l’offre de la commissaire du gouvernement avait été la plus basse des offres faites. La même stratégie de boycott publicitaire est employée pour affaiblir d’autres organes de presse, imprimés ou en ligne. Le site d’information critique du gouvernement le plus notable, index.hu, est également soumis au même régime, et une tentative de rachat avait été lancée en avril 2017. Mais elle a fait long feu, car un homme d’affaires opposé au gouvernement, Lajos Simicska, avait signé avec le site un contrat lui octroyant un droit de veto sur toute vente du site. Celui-ci était pourtant, avec Árpád Habony, l’allié principal de Viktor Orbán pour contrôler les médias dans la ligne du Fidesz. Mais depuis 2015, les deux hommes se sont froissés et leurs empires médiatiques ont divergé. D’autres pratiques sont mises en œuvre pour fragiliser et discréditer les organes de presse les plus opposés politiquement, comme des directives du parti pour interdire aux parlementaires du Fidesz de répondre à leurs questions (7). Quant aux organes de presse régionaux, traditionnellement les plus lus par ceux qui constituent le principal soutien électoral du Fidesz, ils sont tous propriété de trois entreprises amies du gouvernement et sont effectivement des clones les uns des autres (8) relayant sans s’en cacher les éléments de langage du parti.

La classe politique hongroise reprenant d’une part les éléments de désinformation du Kremlin, et le paysage médiatique hongrois étant d’autre part quasi entièrement aux ordres du parti au pouvoir, l’effet cumulé est particulièrement puissant. La Hongrie sert ainsi de tête de pont privilégiée pour légitimer et disséminer les thèses du Kremlin en Europe. On peut même mesurer une amélioration récente de l’efficacité et de la rapidité avec lesquelles les efforts de désinformation sont relayés dans les médias hongrois (9). Une particularité renforce encore l’efficacité de la propagande russe : la confiance que place la population hongroise dans les relais d’information alternatifs, confiance héritée partiellement des canaux d’information sous le régime communiste, mais qui perdure pour les nouvelles générations (10).

Guerre administrative contre la société civile

Les organisations non gouvernementales qui n’adoptent pas la ligne doctrinaire du gouvernement hongrois étaient pressurées depuis 2010. Le trait s’est renforcé et ils sont, depuis l’épreuve de force engagée avec George Soros, systématiquement dénoncés comme des agents de l’étranger et comme agissant contre l’intérêt national. C’est, une décennie plus tard, la stratégie de Vladimir Poutine appliquée en Hongrie. À l’université d’été de son parti, Viktor Orbán expliquait en 2014 : « Ce ne sont pas des ONG qui s’opposent à nous, mais des militants politiques rémunérés qui tentent d’imposer des intérêts étrangers ici, en Hongrie. » Dans le discours, la différence d’opinion des ONG est remplacée par le soupçon de mercenariat et d’antipatriotisme. Pour entraver en pratique leur action, il n’est pas possible d’invoquer le délit d’opinion et ce sont plutôt les outils administratifs qui sont mis en œuvre. Par exemple, une ONG soumise à un contrôle fiscal perd temporairement son numéro de TVA intracommunautaire. Elle ne peut donc plus recevoir de donations. Si des fonds européens lui étaient alloués, ceux-ci ne peuvent plus non plus lui parvenir. Et le contrôle peut s’éterniser.

L’expression en ligne de vues contraires aux positions du gouvernement devient également plus risquée : depuis 2014, ouvrir un simple blog requiert l’identification nominative et l’enregistrement de l’adresse physique de l’auteur, et soumet celui-ci aux règlements applicables à la presse. Un blogueur doit donc s’armer d’autant de protections (administratives, légales, financières) qu’un organe de presse s’il s’apprête à froisser un puissant.

Le rejet des minorités : une tâche partagée et politiquement clivante qui limite l’emprise russe

Comme pour d’autres pays d’Europe centrale, l’influence de Moscou s’est matérialisée par une intervention sur les deux plans de la vie politique : les partis de gouvernement, d’une part, pour relayer son discours sur la scène internationale et rechercher une légitimation externe par des pays amis ; les groupuscules violents soutenus en sous-main, facteurs de déstabilisation, d’autre part (11).

Mais pour obtenir ses succès en Hongrie, la Russie a dû d’abord s’accommoder d’une particularité hongroise : il existe une solution de continuité entre droite autoritaire et droite extrême, qui empêche toute alliance stable. En effet, le profil de Viktor Orbán et son passé d’opposant aux excès du pouvoir communiste le font passer pour un modéré auprès de l’électorat qui a connu la dictature. Son parti s’appuie sur une base populaire principalement âgée et non idéologisée. À l’opposé, les groupuscules ultranationalistes trouvent leur allié naturel sur la scène politique dans le parti ouvertement xénophobe et antisémite Jobbik.

L’opposition entre Fidesz et Jobbik tient à plusieurs facteurs, générationnels, socio-économiques, etc. Une raison idéologique dérive d’une spécificité de l’espace politique hongrois : celui-ci distingue et oppose deux formes de rejet des minorités. Les minorités « de l’intérieur » d’un côté, essentiellement les juifs et les Roms, et de l’autre, les minorités de l’extérieur, les musulmans. Les partis Fidesz et Jobbik s’opposent sur ce point et finalement permettent de couvrir à eux deux le champ entier des mécontentements. Fidesz a spécialisé son discours dans le rejet des ennemis de l’extérieur, notamment lors des vagues de réfugiés et de migrants depuis 2015. Il se proclame pourtant à l’occasion défenseur des minorités de l’intérieur, affichant son hostilité à toute forme d’antisémitisme ou de sentiment anti-rom. D’aucuns y voient surtout une manière de contrer les accusations d’intolérance en s’opposant politiquement aux Jobbik tout en revendiquant de lutter contre le multiculturalisme. À l’opposé, Jobbik tient un discours ouvertement antisémite et anti-rom, reprenant les symboles nazis et demandant le fichage systématique des juifs présents dans la banque et au Parlement, mais recherche le soutien de régimes autoritaires musulmans : les grandes figures du parti s’affichent avec les leaders turcs et iraniens, louant les qualités de l’islam (12).

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