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Le Canada : une puissance énergétique sous haute surveillance

Diefenbaker et Trudeau père ont établi les bases des industries pétrolières et gazières canadiennes, dans un contexte où le cout de production du pétrole albertain a presque toujours été supérieur à celui de l’international. C’est ce qui explique qu’en 1998 l’oléoduc Sarnia/Montréal a été inversé vers l’Ontario. En 2014, le prix du brut en Amérique du Nord était inférieur à celui de l’international. La Ligne 9B a de nouveau été inversée vers Montréal, mais pas dans le calme comme en 1998.

Trois grandes raisons ont guidé les Premiers ministres canadiens dans le passé : la création d’emplois, la répartition de la richesse collective et l’autosuffisance énergétique. Les impacts environnementaux et sociaux n’ont pas été des facteurs déterminants pour le développement des projets de production ou de transport d’énergie. Justin Trudeau fait donc face à de nouveaux obstacles que n’avaient pas les précédents politiciens. Désormais, l’intérêt national ne pèse pas lourd dans le processus de décision de lancer ou pas un nouveau projet énergétique.

L’oléoduc pancanadien n’existe toujours pas. Le pétrole albertain passe en partie sur le territoire américain, au sud du lac Supérieur. L’abandon du projet Énergie Est par TransCanada en octobre 2017 a probablement mis fin à ce rêve pour toujours. D’une longueur de 4600 kilomètres, ce pipeline envisageait de livrer le pétrole produit dans le Nord de l’Alberta vers St-Jean Nouveau-Brunswick. En juin 2016, Northern Gateway (1100 km), qui ouvrait la voie vers le Pacifique, avait subi le même revers.

Les facteurs sensibles

Pour comprendre les difficultés actuelles de l’industrie pétrolière et gazière canadienne, il faut examiner les facteurs déterminants qui ont forcé un gouvernement ou un promoteur à mettre fin à un projet énergétique. Ils sont peu nombreux.

Le « pas dans ma cour » [« not in my backyard »] est la variable dominante pour tout projet visible, comme les lignes de transmission ou les mini-centrales hydrauliques. La menace d’impact sur la biodiversité marine a mis fin au port méthanier Rabaska et au port pétrolier de Gros Cacouna dans le Saint-Laurent. Du côté Pacifique, le même argument a nui au projet Northern Gateway et pourrait bien empêcher le projet Trans Mountain (3) de se réaliser.

Le risque de contamination de la nappe phréatique est une autre variable sensible. Le Dakota a forcé TransCanada à modifier le tracé de Keystone XL. Le sort des gaz de schiste par fracturation hydraulique au Québec s’est réglé par un moratoire permanent, en quelques mois seulement.

Les délibérations sans fin, les débats de société indissociables des consultations publiques, l’ajout de nouvelles variables comme le calcul des gaz à effet de serre (GES) sont autant de contraintes qui finissent par décourager un promoteur.

La fédération canadienne est un consortium d’entités décisionnelles aux visions fort diverses. Les ressources sont gérées par les provinces et territoires, l’approbation des projets  interprovinciaux relève de la juridiction fédérale. Les Premières Nations ont leurs propres revendications quand un projet de production d’énergie ou un pipeline passe sur leur territoire. Etc.

Quand on sait que le Canada est un pays de lacs et de rivières, où tout un chacun peut porter des revendications, on peut comprendre que TransCanada ait dû abandonner son projet de pipeline pancanadien Énergie Est en 2017. L’argument invoqué était le même que celui qui a mis fin à Grande-Baleine en 1994 : un processus d’évaluation trop lourd.

Quel avenir pour les réserves énergétiques canadiennes ?

L’hydroélectricité

Le complexe La Romaine (1500 MW) pourrait bien être la dernière grande centrale hydroélectrique à entrer en production au Canada pour l’horizon prévisible.

En revanche, la flexibilité du réseau Québec/Labrador est unique au monde. L’entreprise Hydro-Québec est aujourd’hui responsable à elle seule du plus vaste réseau de transport d’électricité en Amérique du Nord. Pour moduler la croissance faible de la demande interne, Hydro-Québec peut compter sur le couplage hydro-éolien. La capacité éolienne, qui représente environ 10 % de la capacité du réseau, peut facilement être doublée sans investir massivement dans le réseau de transport.

Les immenses réservoirs hydroélectriques gérables sur une base multi-annuelle permettent à Hydro-Québec d’engranger des profits considérables sur le marché de gros de la Nouvelle-Angleterre. Pour écouler les surplus d’électricité du réseau, deux lignes de transport d’électricité sont envisagées pour l’exportation, l’une vers la ville de New York, l’autre vers le New Hampshire. Cela s’annonce positif pour trois raisons : le changement climatique est devenu un enjeu pour New York et le Nord-Est américain, le prix de l’électricité à New York est environ trois fois plus élevé qu’à Montréal, et les nouvelles lignes de transport seront en grande partie souterraines ou sous-fluviales.

Les exportations de pétrole et de gaz

L’histoire récente montre que les projets abandonnés ne reviennent pas au feuilleton. Malgré un potentiel prometteur, il faut oublier la production de gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent, ainsi que toute exploitation du potentiel pétrolier dans le golfe ou près des côtes. L’exportation massive de gaz naturel liquéfié est également exclue du portrait énergétique futur. Les ports méthaniers sont bannis au Québec et en Colombie-Britannique.

Si l’Association canadienne des producteurs pétroliers prévoit une augmentation de production de 1,5 million de barils/jour (b/jr) pour l’horizon 2030, deux conditions sont nécessaires pour que cette prévision se réalise. La première est que le prix du pétrole soit supérieur à 100 dollars le baril. En se basant sur le prix cyclique du pétrole, c’est réaliste. Écouler ce pétrole à l’international est la deuxième condition. Le nouveau tracé du pipeline Keystone XL (830 000 b/jr) a été accepté par les autorités concernées aux États-Unis. En principe, le projet devrait se réaliser.

Pour le projet de Trans Mountain en Colombie-Britannique (590 000 b/jr), c’est moins certain. En 2017, Ottawa et Victoria (BC) ont approuvé le projet de tripler la capacité de l’oléoduc Trans Mountain vers Burnaby. Mais bien que ce tracé date de 1953, le nouveau gouvernement néo-démocrate et les Premières Nations sont contre. Une guerre judiciaire est donc à prévoir.

Personne ne sera content

Les écologistes vont continuer de chicaner le Canada puisqu’il ne respectera pas ses objectifs de réduction de gaz à effet de serre (GES) adoptés lors de l’accord de Paris en 2015. Par contre, son bilan sera moins mauvais que par le passé pour plusieurs raisons. En 2015, l’exploitation du pétrole et du gaz était la principale cause des émissions de CO2 au pays (26,3 %). Depuis 1990, les émissions dans ce secteur avaient augmenté par un facteur de 1,76. Deux éléments vont limiter les hausses d’émissions à l’avenir : l’augmentation de production du pétrole bitumineux est moins importante qu’anticipée, des plafonds d’émissions sont imposés pour le méthane et les bitumineux.

À propos de l'auteur

Gaëtan Lafrance

Gaëtan Lafrance

Professeur émérite à l’Institut national de la recherche scientifique, centre Énergie Matériaux Télécommunications (Université du Québec), et auteur de Vivre après le pétrole : mission impossible ? (2007) et Qui peut sauver la Cité ? (2014), aux éditions Multimondes.

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