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La sécurité énergétique au XXIe siècle, enjeux de souveraineté et compétition géopolitique

Depuis la mise en exploitation des gisements pétroliers de Pennsylvanie en 1859, l’énergie est un enjeu stratégique majeur des relations internationales, indispensable au bon fonctionnement de l’économie mondiale. L’émergence de nouvelles grandes puissances économiques au tournant du XXIe siècle, en particulier la Chine, fait de l’énergie et des questions environnementales le point de focalisation de toutes les grandes réflexions stratégiques mondiales.

Lors du sommet de l’OTAN de Varsovie des 8 et 9 juillet 2016, le Secrétaire général Jens Stoltenberg a estimé que « ce sommet [intervenait] à un moment crucial pour l’Alliance ». À l’issue de ce sommet, l’énergie est apparue au nombre des priorités de l’OTAN, en raison des conséquences du dossier ukrainien sur les marchés gaziers ou de l’existence de menaces sur la stabilité des pays producteurs d’hydrocarbures d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. De fait, selon l’OTAN, « les Alliés sont conscients que la rupture des approvisionnements énergétiques pourrait mettre leur société en difficulté et nuire aux opérations militaires dirigées par l’OTAN. Bien que la sécurité énergétique soit une compétence avant tout nationale, l’OTAN permet aux Alliés de se concerter en la matière et développe son aptitude à contribuer à préserver cette sécurité, surtout dans les domaines où elle peut apporter une valeur ajoutée. L’Organisation entend ainsi intensifier le travail de veille stratégique portant sur les développements en matière d’énergie qui ont une incidence sur la sécurité. » (1)

Comme pour l’OTAN, les réflexions stratégiques à caractère énergétique impactent massivement les stratégies de défense d’autres États du monde (2). Trois thématiques doivent être tout particulièrement suivies pour mieux comprendre les enjeux de la sécurité énergétique au XXIe siècle : les liens entre l’environnement, l’énergie et la sécurité ; la place du gaz naturel dans les processus de transition énergétique ; l’avenir de l’énergie nucléaire civile, en dépit de son recul relatif à la suite de l’accident de la centrale de Fukushima du 11 mars 2011.

Les questions environnementales au cœur des enjeux de sécurité énergétique

Les conférences internationales sur le climat qui se sont succédées depuis la COP21 de Paris (3) de 2015 ont montré l’existence de liens croissants entre l’environnement, l’énergie et la sécurité. La COP21 a permis d’aboutir à un nouvel accord international sur le climat, applicable à tous les pays, dans l’objectif de maintenir le réchauffement mondial en deçà de 2°C à l’horizon 2100, afin de limiter les impacts du changement climatique déjà à l’œuvre. Pour garder le cap des 2°C, les émissions mondiales de gaz à effet de serre doivent être réduites de 40 à 70 % entre 2010 et 2050, et disparaitre totalement d’ici à 2100. Cet objectif est difficile à faire accepter et reste tributaire du bon vouloir des États signataires et de leurs politiques nationales.

De fait, deux visions opposent les parties prenantes aux conférences sur le climat depuis le premier sommet de la Terre de Rio de Janeiro de 1992. Globalement, il existe une vision à court terme, liée à la nécessité d’assurer la croissance économique, d’atténuer la charge budgétaire de mesures favorables à l’environnement, de garantir la sécurité d’approvisionnement en énergie, de préserver la stabilité sociale, et une vision à plus long terme qui oblige les négociateurs à prendre en considération les nécessités de la lutte contre le changement climatique car les effets d’une non-action sont potentiellement dévastateurs.

Ces deux visions contradictoires ont longtemps limité l’approche stratégique des questions climatiques, même si leur intégration dans les questions géopolitiques les plus sensibles a changé. Ainsi, la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) (4) estime « qu’il faut élargir la notion de sécurité telle qu’elle a toujours été comprise – en termes de menaces politiques et militaires pour la souveraineté – afin d’y inclure l’incidence croissante des atteintes à l’environnement sur les plans local, national, régional et mondial ».

De plus en plus d’acteurs dans le monde admettent toutefois qu’il existe une forte corrélation entre les questions de sécurité d’une part, les problèmes environnementaux et énergétiques d’autre part, même si les liens de cause à effet ne sont pas toujours clairs. Ainsi, si la crise des migrants préoccupe les opinions publiques européennes, ces dernières ne font pas forcément le lien entre cette question et les changements climatiques en cours dans les régions d’origine des migrants.

Les effets des déséquilibres environnementaux ne seront pas pleinement perceptibles avant 2030, lorsque l’importance des dérèglements climatiques engendrera de nouveaux bouleversements géopolitiques, car la crise économique commencée en 2008 en a retardé les effets, du fait de la limitation des émissions de gaz à effet de serre par manque de croissance. En 2016, les émissions mondiales de CO2 liées à la consommation d’énergie ont été quasiment stables à +0,1 %, grâce à une forte baisse de l’intensité énergétique (5) et à la faiblesse de la croissance économique dans des régions comme le Brésil.

À plus long terme, les dérèglements environnementaux auront un impact majeur sur les terres arables, les flux migratoires et les pratiques énergétiques. L’instabilité s’accroitra dans les régions où les risques climatiques, alimentaires et hydriques augmenteront, à l’exemple du Sahel et du Moyen-Orient, et ces questions doivent nous conduire à nous interroger sur la valeur stratégique de la sécurité environnementale. Les États sont contraints de s’interroger sur ce que seront les principaux facteurs de déstabilisation géopolitique engendrés par les changements climatiques et comment mettre en place une grille d’analyse pertinente des risques et menaces de caractère stratégique liés à l’environnement, alors que le monde est en pleine transition énergétique, phénomène créateur d’une nouvelle géopolitique et d’une nouvelle approche de la sécurité énergétique.

Le gaz naturel au cœur de la transition énergétique

« Le gaz est aujourd’hui au cœur de la révolution énergétique que nous vivons ». Prononcés en juillet 2017, ces mots d’Isabelle Kocher, directeur général du groupe énergétique français Engie, parlent de la place prépondérante de cette source d’énergie dans le développement stratégique de cette entreprise. Certes, ce discours s’explique largement par la place historique qu’occupe le gaz naturel dans les activités que développe ce groupe industriel héritier de Gaz de France, mais il est aussi le reflet d’une réalité économique, technologique et industrielle mondiale. En effet, le gaz naturel est indispensable à la réussite d’une transition énergétique vers une société moins carbonée, au moins autant que les renouvelables.

De fait, les deux principales sources d’énergie responsables des émissions de gaz à effet de serre sont d’abord le pétrole et le charbon. Or, l’objectif de réduire massivement les émissions de gaz à effet de serre se heurte au fait que les énergies fossiles dans leur ensemble (pétrole, gaz et charbon) satisfont 85,5 % de la consommation mondiale d’énergie primaire en 2016. Leur baisse dans le mix énergétique mondial sera lente et difficile, car on ne change pas comme cela plus de 150 ans d’habitudes, d’infrastructures, d’organisation de l’espace et de technologies tournées vers les énergies carbonées. En 2016, un tiers de cette consommation était toujours couvert par le pétrole, dont la demande a même augmenté de 1,6 million de barils par jour (Mb/j), et le charbon restait la deuxième énergie la plus consommée avec 28,1 % du mix énergétique mondial, même si sa part a reculé au profit du gaz naturel qui est à 24,1 % du total (6).

Substituer le gaz au pétrole et au charbon est en réalité un moyen de les faire reculer dans le mix énergétique mondial. Le gaz est en effet moins polluant, même si ce n’est pas la panacée pour un monde réellement décarboné. Le gaz naturel reste néanmoins comparativement la moins polluante des énergies fossiles. Tandis que 1 kWh produit avec du gaz n’émet que 400 grammes de CO2, le pétrole et le charbon en émettent respectivement 600 et 800 grammes, en plus des suies et des particules fines (7), même si ces chiffres n’intègrent pas les problèmes du développement croissant de l’exploitation des gaz non conventionnels et des risques socio-environnementaux liés à l’activité de fracturation hydraulique.

Le développement des énergies renouvelables, comme l’éolien et le photovoltaïque, reste insuffisant pour faire face à l’augmentation des besoins énergétiques mondiaux. Leur croissance a été de +14,1 % en 2016, mais ces énergies ne comptent que pour 3,2 % du mix énergétique mondial. De plus, la multiplication de ces formes d’énergie se heurte à la complexification croissante d’une nouvelle géopolitique des métaux indispensables à ces technologies [voir l’article de N. Mazzucchi p. 18 et le Focus de C.A. Paillard p. 22].

Conscients des limites actuelles des renouvelables, les États-Unis remplacent progressivement leurs centrales au charbon par des centrales au gaz [voir l’article de F. Lafargue p. 54]. En 2015, le gaz est devenu la première source de production d’électricité aux États-Unis, devant le charbon. Alors qu’en 2005, le charbon représentait 50 % de la production d’électricité du pays, il n’en représente plus que 30 % en 2016, contre 34 % au gaz, qui devrait encore progresser du fait des nouvelles réglementations sur la qualité de l’air qui prévoient de fermer 60 GW de centrales au charbon entre 2014 et 2020 (8).

Le charbon américain se tourne vers l’exportation. En Allemagne, la fermeture définitive, depuis 2011, de huit de ses seize réacteurs nucléaires a privé ce pays de 8,3 GW de capacités de production. La montée des énergies renouvelables, passées de 20 % à 29,5 % du mix électrique entre 2011 et 2016, n’a pas entièrement comblé leur fermeture. La part de production d’électricité liée au charbon, largement importé des États-Unis, a augmenté de +5,5 % en 2012 et 2013, même si cette part décline de nouveau depuis 2014 (9).

Conséquence prévisible sur la géopolitique mondiale, six acteurs gaziers – la Russie, les États-Unis, le Qatar, l’Iran, l’Arabie saoudite et le Turkménistan, qui cumulent les deux tiers des réserves prouvées, dont un quart pour la seule Russie – sont appelés à conserver une place centrale dans les grands équilibres géopolitiques mondiaux de l’énergie pour les quarante prochaines années. Avec des réserves estimées à 187 100 milliards de mètres cubes et grâce à la découverte de nouveaux gisements offshore, les réserves mondiales ont augmenté de 30 % entre 2005 et 2015 (10) ; ce qui explique que le gaz risque effectivement d’être la source d’énergie la plus structurante dans un proche avenir.

Quel rôle pour le nucléaire civil dans la sécurité énergétique ?

Dernier point de ce panorama géopolitique et énergétique mondial, le nucléaire, malgré ses difficultés, continue de progresser, avec une consommation en légère croissance de +1,3 % grâce à la mise en service de cinq nouveaux réacteurs en Chine en 2016, alors que vingt autres réacteurs sont en cours de construction dans ce pays [voir l’article de T. Hurel p. 23].

Les pays européens, pauvres en ressources énergétiques naturelles, voient de nouveau leur dépendance extérieure croitre pour atteindre un niveau de 70 % de leurs besoins énergétiques à l’horizon 2025. Leur sécurité d’approvisionnement doit donc tenir compte du facteur nucléaire. En effet, la France et ses partenaires européens vont devoir garantir leur sécurité énergétique et faire face à la forte augmentation mondiale de la demande d’énergie, prévisible au vu des besoins des pays émergents. Pour être moins dépendantes de ce risque énergétique, les politiques énergétiques européennes doivent passer par une limitation de la demande et une réduction de leur dépendance extérieure, en préservant des outils technologiques et industriels tels que l’industrie nucléaire civile.

En effet, si le réacteur expérimental de fusion thermonucléaire ITER, actuellement en construction, reste un projet pour le très long terme – au-delà de 2050 –, la France et l’Union européenne doivent maintenant travailler à la mise au point de procédés de transmutation pour le retraitement et la réutilisation des déchets et à la production d’hydrogène intégrée à de nouveaux cycles, pour garder une avance dans le développement des cycles nucléaires de nouvelle génération. Les difficultés rencontrées par la construction des centrales nucléaires de Flamanville et d’Olkiluoto en Finlande ne doivent pas masquer l’essentiel, le nucléaire restera indispensable à notre approvisionnement énergétique pour nous garantir contre les aléas géopolitiques des grandes régions productrices d’hydrocarbures, alors que ces dernières resteront encore massivement présentes dans le mix énergétique mondial des trente prochaines années, du moins sans changement majeur d’orientation des principaux États du monde.

L’énergie source de conflit ?

Notre monde géo-énergétique restera donc instable. Il impose aux responsables politiques d’avoir une vision claire des investissements, des partenaires, des technologies et du mix énergétique à suivre. Changer nos structures énergétiques, dire comment et combien peut couter ce processus, faire plus de renouvelable tout en ayant en tête les nouvelles dépendances industrielles liées, entre autres, à la fabrication des éoliennes ou des panneaux photovoltaïques en métaux rares, comme le néodyme pour les aimants permanents ou l’indium pour les cellules photovoltaïques, sont des éléments clefs des réflexions de tous les États sur leur souveraineté énergétique.

Sachant que les pays émergents les plus fortement consommateurs, en particulier l’Inde et la Chine, représenteront 50 % de la hausse de la demande mondiale en énergie jusqu’en 2035 et qu’ils joueront un rôle politique croissant dans des régions productrices comme le Moyen-Orient, la géopolitique de l’énergie au XXIe siècle restera hautement concurrentielle et potentiellement forte de conflits larvés ou franchement ouverts.

Notes

(1) Voir le point 135 des conclusions du sommet de l’OTAN de Varsovie (https://www.nato.int/cps/en/natohq/official_texts_133169.htm).

(2) Voir par exemple, pour la Chine, le texte de Kang Wu de 2014, China’s energy security: Oil and gas (Energy Policy, 73, 11–4) et China’s quest for energy security publié par le think tank américain Rand (https://www.rand.org/content/dam/rand/pubs/monograph_reports/MR1244/MR1244.ch3.pdf).

(3) Il s’agit de la XXIe conférence des parties, d’où le nom de COP21, à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC).

(4) http://unfccc.int/portal_francophone/essential_background/convention/items/3270.php

(5) L’intensité énergétique est un indicateur désignant le rapport entre la consommation d’énergie d’un pays et son produit intérieur brut (PIB). Elle permet de mesurer le degré d’efficacité énergétique d’une économie. Cet indicateur peut aussi être appliqué par secteur : transports, bâtiments, etc. Au niveau mondial, l’intensité énergétique peut être exprimée en tonne d’équivalent pétrole (TEP) par millier de dollars de PIB.

(6) Voir la Statistical Review of World Energy du groupe BP pour les principales grandeurs du mix énergétique mondial (https://www.bp.com/en/global/corporate/energy-economics/statistical-review-of-world-energy.html).

(7) Voir le journal du CNRS consacré au gaz, énergie de la transition, pour ces estimations (https://lejournal.cnrs.fr/sites/default/files/numeros_papier/cnrs_277.pdf).

(8) Voir le rapport annuel de l’EIA, l’Energy Information Administration américaine, sur le charbon (https://www.eia.gov/coal/annual/).

(9) Voir le site de la Umwelt BundesAmt, l’agence environnementale allemande, pour ces chiffres, entre autres le rapport « A resource efficient pathway towards a greenhouse gas neutral Germany » (https://www.umweltbundesamt.de/en/publikationen/a-resource-efficient-pathway-towards-a-greenhouse).

(10) Voir l’Indexmundi des réserves gazières mondiales (https://www.indexmundi.com/g/r.aspx?v=98&l=fr).

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°43, « Géopolitique de l’énergie », février – mars 2018.

Légende de la photo ci-dessus :
En quête d’indépendance énergétique, la Chine a commencé à extraire avec succès en mai dernier de l’hydrate de méthane – également appelé gaz de glace – en mer de Chine, ce qui pour Pékin constituait une réussite aussi importante que la révolution du gaz de schiste aux États-Unis. Alors que les réserves disponibles dans la seule mer de Chine méridionale seraient estimées à près de 80 milliards de tonnes équivalents pétrole – soit l’équivalent d’un siècle d’approvisionnement énergétique –, Pékin y voit là de quoi s’affranchir de sa dépendance pétrolière, bien que sa viabilité économique reste à démontrer. (© Xinhua/Liang Xu)

À propos de l'auteur

Christophe-Alexandre Paillard

Christophe-Alexandre Paillard

Haut fonctionnaire, maitre de conférences à Sciences Po Paris, à l’IEP de Rennes et à l’Institut catholique de Paris, chercheur associé de l’Université Bernardo O’Higgins (UBO, Santiago, Chili).

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