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La sécurité énergétique au XXIe siècle, enjeux de souveraineté et compétition géopolitique

De fait, les deux principales sources d’énergie responsables des émissions de gaz à effet de serre sont d’abord le pétrole et le charbon. Or, l’objectif de réduire massivement les émissions de gaz à effet de serre se heurte au fait que les énergies fossiles dans leur ensemble (pétrole, gaz et charbon) satisfont 85,5 % de la consommation mondiale d’énergie primaire en 2016. Leur baisse dans le mix énergétique mondial sera lente et difficile, car on ne change pas comme cela plus de 150 ans d’habitudes, d’infrastructures, d’organisation de l’espace et de technologies tournées vers les énergies carbonées. En 2016, un tiers de cette consommation était toujours couvert par le pétrole, dont la demande a même augmenté de 1,6 million de barils par jour (Mb/j), et le charbon restait la deuxième énergie la plus consommée avec 28,1 % du mix énergétique mondial, même si sa part a reculé au profit du gaz naturel qui est à 24,1 % du total (6).

Substituer le gaz au pétrole et au charbon est en réalité un moyen de les faire reculer dans le mix énergétique mondial. Le gaz est en effet moins polluant, même si ce n’est pas la panacée pour un monde réellement décarboné. Le gaz naturel reste néanmoins comparativement la moins polluante des énergies fossiles. Tandis que 1 kWh produit avec du gaz n’émet que 400 grammes de CO2, le pétrole et le charbon en émettent respectivement 600 et 800 grammes, en plus des suies et des particules fines (7), même si ces chiffres n’intègrent pas les problèmes du développement croissant de l’exploitation des gaz non conventionnels et des risques socio-environnementaux liés à l’activité de fracturation hydraulique.

Le développement des énergies renouvelables, comme l’éolien et le photovoltaïque, reste insuffisant pour faire face à l’augmentation des besoins énergétiques mondiaux. Leur croissance a été de +14,1 % en 2016, mais ces énergies ne comptent que pour 3,2 % du mix énergétique mondial. De plus, la multiplication de ces formes d’énergie se heurte à la complexification croissante d’une nouvelle géopolitique des métaux indispensables à ces technologies [voir l’article de N. Mazzucchi p. 18 et le Focus de C.A. Paillard p. 22].

Conscients des limites actuelles des renouvelables, les États-Unis remplacent progressivement leurs centrales au charbon par des centrales au gaz [voir l’article de F. Lafargue p. 54]. En 2015, le gaz est devenu la première source de production d’électricité aux États-Unis, devant le charbon. Alors qu’en 2005, le charbon représentait 50 % de la production d’électricité du pays, il n’en représente plus que 30 % en 2016, contre 34 % au gaz, qui devrait encore progresser du fait des nouvelles réglementations sur la qualité de l’air qui prévoient de fermer 60 GW de centrales au charbon entre 2014 et 2020 (8).

Le charbon américain se tourne vers l’exportation. En Allemagne, la fermeture définitive, depuis 2011, de huit de ses seize réacteurs nucléaires a privé ce pays de 8,3 GW de capacités de production. La montée des énergies renouvelables, passées de 20 % à 29,5 % du mix électrique entre 2011 et 2016, n’a pas entièrement comblé leur fermeture. La part de production d’électricité liée au charbon, largement importé des États-Unis, a augmenté de +5,5 % en 2012 et 2013, même si cette part décline de nouveau depuis 2014 (9).

Conséquence prévisible sur la géopolitique mondiale, six acteurs gaziers – la Russie, les États-Unis, le Qatar, l’Iran, l’Arabie saoudite et le Turkménistan, qui cumulent les deux tiers des réserves prouvées, dont un quart pour la seule Russie – sont appelés à conserver une place centrale dans les grands équilibres géopolitiques mondiaux de l’énergie pour les quarante prochaines années. Avec des réserves estimées à 187 100 milliards de mètres cubes et grâce à la découverte de nouveaux gisements offshore, les réserves mondiales ont augmenté de 30 % entre 2005 et 2015 (10) ; ce qui explique que le gaz risque effectivement d’être la source d’énergie la plus structurante dans un proche avenir.

Quel rôle pour le nucléaire civil dans la sécurité énergétique ?

Dernier point de ce panorama géopolitique et énergétique mondial, le nucléaire, malgré ses difficultés, continue de progresser, avec une consommation en légère croissance de +1,3 % grâce à la mise en service de cinq nouveaux réacteurs en Chine en 2016, alors que vingt autres réacteurs sont en cours de construction dans ce pays [voir l’article de T. Hurel p. 23].

Les pays européens, pauvres en ressources énergétiques naturelles, voient de nouveau leur dépendance extérieure croitre pour atteindre un niveau de 70 % de leurs besoins énergétiques à l’horizon 2025. Leur sécurité d’approvisionnement doit donc tenir compte du facteur nucléaire. En effet, la France et ses partenaires européens vont devoir garantir leur sécurité énergétique et faire face à la forte augmentation mondiale de la demande d’énergie, prévisible au vu des besoins des pays émergents. Pour être moins dépendantes de ce risque énergétique, les politiques énergétiques européennes doivent passer par une limitation de la demande et une réduction de leur dépendance extérieure, en préservant des outils technologiques et industriels tels que l’industrie nucléaire civile.

En effet, si le réacteur expérimental de fusion thermonucléaire ITER, actuellement en construction, reste un projet pour le très long terme – au-delà de 2050 –, la France et l’Union européenne doivent maintenant travailler à la mise au point de procédés de transmutation pour le retraitement et la réutilisation des déchets et à la production d’hydrogène intégrée à de nouveaux cycles, pour garder une avance dans le développement des cycles nucléaires de nouvelle génération. Les difficultés rencontrées par la construction des centrales nucléaires de Flamanville et d’Olkiluoto en Finlande ne doivent pas masquer l’essentiel, le nucléaire restera indispensable à notre approvisionnement énergétique pour nous garantir contre les aléas géopolitiques des grandes régions productrices d’hydrocarbures, alors que ces dernières resteront encore massivement présentes dans le mix énergétique mondial des trente prochaines années, du moins sans changement majeur d’orientation des principaux États du monde.

L’énergie source de conflit ?

Notre monde géo-énergétique restera donc instable. Il impose aux responsables politiques d’avoir une vision claire des investissements, des partenaires, des technologies et du mix énergétique à suivre. Changer nos structures énergétiques, dire comment et combien peut couter ce processus, faire plus de renouvelable tout en ayant en tête les nouvelles dépendances industrielles liées, entre autres, à la fabrication des éoliennes ou des panneaux photovoltaïques en métaux rares, comme le néodyme pour les aimants permanents ou l’indium pour les cellules photovoltaïques, sont des éléments clefs des réflexions de tous les États sur leur souveraineté énergétique.

À propos de l'auteur

Christophe-Alexandre Paillard

Christophe-Alexandre Paillard

Haut fonctionnaire, maître de conférences à Sciences Po Paris, à l’IEP de Rennes et à l’Institut catholique de Paris, chercheur associé de l’Université Bernardo O’Higgins (UBO, Santiago, Chili), responsable du cours sur l’économie et la société brésilienne de l’École de guerre économique (EGE).

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