Les services de renseignement : la colonne vertébrale des régimes arabes

L'Égypte et Israël, respectivement représentés par Anouar el-Sadate (à gauche) et Menahem Begin, signent la paix sous les auspices du président américain Jimmy Carter, en septembre 1978.

Les services de renseignement du monde arabe (appelés moukhabarat au Machrek) cristallisent, dans les imaginaires occidental et moyen-oriental, tous les vices et fautes qu’on impute aux régimes qu’ils servent. Les changements politiques intervenus après les événements de 2011 ont mis en lumière la place particulière (sécuritaire, certes, mais aussi politique et sociale) qu’ils occupent dans ces États. Aussi, avant de se demander comment ils peuvent – ou pas – accompagner les réformes, il est indispensable de caractériser ces « systèmes » dans leurs points communs comme dans leurs nuances.

Les États arabes – et les services de renseignement qui leur sont devenus indispensables – sont d’abord le résultat d’un contexte historique. Après quatre siècles de domination ottomane, suivis de la colonisation européenne, la prise de conscience collective au Congrès arabe de Paris (juin 1913) n’a pas suffi à empêcher les mandats en Orient, pas plus que la formation de la Ligue arabe en 1945 n’a évité la création d’Israël en 1948. Se percevant comme le fruit d’une histoire de délaissement et de mépris, ces États ont formalisé une idéologie mobilisatrice, le nationalisme, et ont cru trouver une voie de redressement dans l’établissement de régimes autoritaires laïques, facilité par le contexte de la guerre froide : à partir des années 1950, de nouveaux régimes s’imposent en Égypte, en Syrie, en Irak, au Yémen, en Algérie, en Libye, et des tentatives de putschs ébranlent le Maroc et le Soudan.

Rythmée par les défaites face à Israël, cette période débouche sur une décennie de terrorisme d’État (1970-1980). Parallèlement, les systèmes politiques se bloquent (échec politique, économique et social), ce qui ne laisse d’autre alternative sérieuse que l’islamisme (1981 : assassinat du président égyptien Anouar el-Sadate ; 1987 : création du Hamas ; 1991 : victoire du Front islamique du salut aux élections législatives en Algérie, entre autres exemples). L’enlisement des négociations du processus de paix et les guerres menées en Irak (1990, 2003) exacerbent le sentiment de la partialité de l’Occident et de son hostilité envers les Arabes et les musulmans. L’islamisme, toléré si ce n’est encouragé par les régimes autoritaires comme exutoire, voire « identitaire » (Arabie saoudite), instrumentalisé par les régimes comme « arme » à l’extérieur (guerre d’Afghanistan entre 1979 et 1989), et soutenu par l’Occident contre les régimes marxistes, monte inexorablement.

Les régimes arabes se sont ainsi installés dans une attitude de grande méfiance à l’égard de l’Occident, considéré comme le soutien inconditionnel d’Israël ; contre les autres États arabes, accusés de « trahir la cause » (notamment les monarchies du Golfe) ; contre les oppositions internes (l’effet « dictature » se conjugue à celui de l’état de guerre). À ce jour, six ans après les « révolutions », rien n’a changé. En dépit des divisions et des différences, ces États, où la décolonisation a amené la montée au pouvoir d’élites nouvelles, par le biais principalement des forces armées et de sécurité, ont créé des systèmes où les services de renseignement et de sécurité sont devenus la colonne vertébrale des régimes et présentent un certain nombre de traits communs quant aux missions et à leurs modes d’action.

Des missions et des méthodes communes

Quels que soient les régimes et leur histoire, les missions confiées aux services de renseignement sont les mêmes :

  • garantir la pérennité du régime face au danger intérieur (par le contrôle de la population et la neutralisation des opposants) et face au danger extérieur (surveillance des diasporas) ;
  • promouvoir des ambitions régionales, qui représentent les véritables enjeux des politiques extérieures arabes, sous le couvert du panarabisme : celui qui illustre le mieux la « cause arabe » (ou « islamique ») a vocation à proposer son leadership et à s’imposer dans la région. Cette mission passe le plus fréquemment par le soutien à des causes « justes » (et leur instrumentalisation) : kurde (chez les voisins), sahraouie… 

On peut citer comme exemple les Moudjahidine du peuple iranien accueillis par Saddam Hussein (1979-2003) ;

  • soutenir des visées internationalistes ou universalistes : ce cas, plus rare, rendu possible par une situation intérieure plus simple et favorisé par des moyens financiers qui permettent d’acheter le « rayonnement », a été particulièrement illustré par la Libye de Mouammar Kadhafi (1969-2011), qui a multiplié les projets panarabes ou panafricains, mais aussi par les projets d’extension de l’influence wahhabite saoudienne ou la politique extérieure du Qatar.

Les modes opératoires et les outils sont aussi les mêmes : 

  • le clientélisme, tout d’abord, car dans des sociétés restées traditionnelles et marquées par la corruption administrative, le pouvoir s’exerce en grande partie par les « services rendus » ;
  • le recours à la violence, ensuite. Il n’est pas toujours le fait d’échelons subalternes incompétents emportés par leur zèle ; l’exercice d’une certaine violence fait partie de la conception qu’on se fait de l’effectivité du pouvoir. Rapidement, son influence (au mieux) sur le terrorisme international, ou son utilisation, est apparue comme un outil légitime ;
  • enfin, s’adaptant aux évolutions propres à l’Occident, les États arabes et leurs services ont compris les avantages que pouvaient leur procurer, d’une part, l’utilisation des organisations à vocation internationale, étatiques ou non, de propagande, de promotion ou de charité (Qatar, Arabie saoudite – on pense, par exemple, à la chaîne d’information Al-Jazeera), et, d’autre part, la manipulation de l’Occident. L’exemple le plus frappant est la coopération antiterroriste. Pour les services de renseignement arabes, utiliser le terrorisme est à la fois légitime (répondre à la « menace » israélienne) et efficace pour protéger le régime, pour servir des ambitions régionales et pour promouvoir des causes « universelles ».

Agir directement est cependant risqué. Il vaut mieux instrumentaliser (le groupe terroriste est conscient du rôle qu’on lui fait jouer) ou manipuler (dans ce cas, il ne s’en rend pas compte), voire simplement sous-traiter. La Syrie s’est fait une spécialité de la création de groupes fondamentalistes terroristes à usage externe. Le problème est que ces groupes finissent un jour ou l’autre par échapper à leur sponsor. En revanche, la coopération antiterroriste avec l’Occident paie : la Syrie a joué ce jeu après la guerre du Golfe de 1990-1991, ce qui a rendu le régime « fréquentable » pendant encore quelques années. La Libye en a aussi recueilli des profits : en 2009, les services de renseignement libyens avaient des programmes de coopération (avec formation) avec la CIA et travaillaient en liaison avec les services britanniques pour les aider à infiltrer les réseaux fondamentalistes situés au Royaume-Uni, et se sont vu livrer des opposants en échange.

Enfin, les principes d’organisation et les règles de fonctionnement sont les mêmes partout. La règle absolue est que moins un régime se sent légitime, plus il multiplie les services et les met en concurrence. Le service dominant varie selon l’évolution du régime, les changements de sa politique et les personnalités en place. Une deuxième règle, plus pratique mais universelle, est d’effectuer un recrutement pléthorique qui multiplie les obligés du régime et ses informateurs, mais qui, en retour, multiplie aussi les incompétences. Enfin, troisième principe, les services sont plutôt attribués selon des critères communautaires.

Une force de l’ombre aux pouvoirs exorbitants

Les services de renseignement arabes détiennent des pouvoirs exorbitants, bénéficient de l’impunité et jouissent de nombreux privilèges. Mais ils sont aussi des acteurs incontournables de la politique intérieure et extérieure des États. L’importance de ces services ne vient pas seulement de la capacité de nuisance qui leur a été attribuée : leurs effectifs nombreux et le clientélisme leur ont fait jouer un véritable rôle social qui est allé jusqu’à l’exercice d’une certaine justice de paix informelle que les administrations étaient bien incapables d’assumer. En outre, le prestige lié au pouvoir a canalisé vers eux des hommes incontestablement compétents. Par ailleurs, certains services ont joué un rôle diplomatique. Pour les États arabes, les questions de politique étrangère importantes sont en général les questions régionales, souvent traitées de façon préférentielle dans les coulisses, et les services de renseignement en ont souvent été chargés. 

Il existe pourtant une grande diversité, souvent liée à l’histoire ; la situation, les hommes, les politiques possibles sont en constante évolution et modifient la position réelle de ces services dans l’État. Sans que les situations soient figées dans le temps et dans l’espace, les services de renseignement peuvent être classés en trois catégories : outils du pouvoir, centres de pouvoir ou centres du pouvoir. La majeure partie des États qui nous intéressent sont ceux où les services de renseignement sont de simples outils du pouvoir politique. C’est le cas des monarchies du Golfe : polarisés sur la protection politique du pouvoir, leurs services s’occupent beaucoup des islamistes extrémistes. Certains États (Arabie saoudite, Qatar) tentent aussi de manipuler ces extrémistes, et l’Occident par la même occasion, qui sont entièrement soumis à leur autorité. 

En Jordanie, les services sont dans les mains du souverain et se consacrent à la lutte antiterroriste et à la surveillance des islamistes. Au Maroc, la Direction générale des études et de la documentation (DGED) et la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) ont été reprises en main par la monarchie en 1983. La première s’est d’ailleurs vu donner pour la première fois un directeur civil, en la personne d’un ami personnel du roi, Mohamed Yassine Mansouri, en 2005. Dans les Territoires palestiniens, la Sécurité préventive et les Renseignements généraux travaillent avec les Occidentaux et contre le Hamas. Les services de ce dernier, à Gaza depuis 2006, y mènent une activité qui suit les directives politiques du mouvement (y compris dans les rapports complexes avec l’Iran).

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