Magazine Moyen-Orient

Les services de renseignement : la colonne vertébrale des régimes arabes

Enfin, les principes d’organisation et les règles de fonctionnement sont les mêmes partout. La règle absolue est que moins un régime se sent légitime, plus il multiplie les services et les met en concurrence. Le service dominant varie selon l’évolution du régime, les changements de sa politique et les personnalités en place. Une deuxième règle, plus pratique mais universelle, est d’effectuer un recrutement pléthorique qui multiplie les obligés du régime et ses informateurs, mais qui, en retour, multiplie aussi les incompétences. Enfin, troisième principe, les services sont plutôt attribués selon des critères communautaires.

Une force de l’ombre aux pouvoirs exorbitants

Les services de renseignement arabes détiennent des pouvoirs exorbitants, bénéficient de l’impunité et jouissent de nombreux privilèges. Mais ils sont aussi des acteurs incontournables de la politique intérieure et extérieure des États. L’importance de ces services ne vient pas seulement de la capacité de nuisance qui leur a été attribuée : leurs effectifs nombreux et le clientélisme leur ont fait jouer un véritable rôle social qui est allé jusqu’à l’exercice d’une certaine justice de paix informelle que les administrations étaient bien incapables d’assumer. En outre, le prestige lié au pouvoir a canalisé vers eux des hommes incontestablement compétents. Par ailleurs, certains services ont joué un rôle diplomatique. Pour les États arabes, les questions de politique étrangère importantes sont en général les questions régionales, souvent traitées de façon préférentielle dans les coulisses, et les services de renseignement en ont souvent été chargés.

Il existe pourtant une grande diversité, souvent liée à l’histoire ; la situation, les hommes, les politiques possibles sont en constante évolution et modifient la position réelle de ces services dans l’État. Sans que les situations soient figées dans le temps et dans l’espace, les services de renseignement peuvent être classés en trois catégories : outils du pouvoir, centres de pouvoir ou centres du pouvoir. La majeure partie des États qui nous intéressent sont ceux où les services de renseignement sont de simples outils du pouvoir politique. C’est le cas des monarchies du Golfe : polarisés sur la protection politique du pouvoir, leurs services s’occupent beaucoup des islamistes extrémistes. Certains États (Arabie saoudite, Qatar) tentent aussi de manipuler ces extrémistes, et l’Occident par la même occasion, qui sont entièrement soumis à leur autorité.

En Jordanie, les services sont dans les mains du souverain et se consacrent à la lutte antiterroriste et à la surveillance des islamistes. Au Maroc, la Direction générale des études et de la documentation (DGED) et la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) ont été reprises en main par la monarchie en 1983. La première s’est d’ailleurs vu donner pour la première fois un directeur civil, en la personne d’un ami personnel du roi, Mohamed Yassine Mansouri, en 2005. Dans les Territoires palestiniens, la Sécurité préventive et les Renseignements généraux travaillent avec les Occidentaux et contre le Hamas. Les services de ce dernier, à Gaza depuis 2006, y mènent une activité qui suit les directives politiques du mouvement (y compris dans les rapports complexes avec l’Iran).

En dehors du monde arabe, le ministère du Renseignement et de la Sécurité de la République islamique d’Iran doit aussi compter avec les pasdaran. Il est donc effectivement un organe important du pouvoir politique, mais il reste soumis à une double hiérarchie institutionnelle (le Guide suprême et la présidence). La Turquie présente un cas intéressant, car on a pu se demander, jusqu’à une époque récente, si les services – dans ce cas, l’Organisation nationale du renseignement (MIT) – n’étaient pas un organe d’influence sur le politique. Le MIT, service mixte (civils et militaires) confié à Hakan Fidan (un proche de Recep Tayyip Erdogan), a aidé à purger les services, l’armée et les autres administrations. Il a aussi été le bras armé du chef de l’État dans sa politique envers le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et les djihadistes en Syrie et en Irak. Muni des pouvoirs renforcés qu’il souhaitait, le président Erdogan prépare une refonte du système de renseignement, où les prérogatives du MIT seront réduites grâce à la division des services.

La Tunisie constitue le seul exemple d’État qui entame une véritable réflexion sur la sécurité nationale (1). Zine el-Abidine ben Ali (1987-2011), bien qu’ancien militaire, avait confié la sécurité de son régime à la police, toute-puissante mais à ses ordres. Après quelques errements liés au contexte dans lequel s’est mis en place le nouveau régime, et du fait de la cohabitation, ce ne sont pas tant les méthodes des services qui sont mises en cause que la définition même des objectifs et des priorités de la stratégie sécuritaire. Ils sont toujours aux ordres du pouvoir politique.

Un rapport au pouvoir complexe et changeant

Dans nombre d’États du monde arabo-musulman, les services de renseignement semblent exercer une plus grande influence sur les instances politiques et constituent de véritables centres de pouvoir. Que cette influence soit active ou passive, elle leur procure une marge d’autonomie et une impunité hors norme. Le Liban est un cas illustratif, car les services y représentent avant tout des garanties pour les communautés plutôt que des organes d’influence. C’est d’ailleurs ce qui explique la persévérance des sunnites à se doter, en 2006, d’un véritable service de renseignement qui leur faisait défaut. Au Yémen, les services sont naturellement marqués par le fait tribal, qui est le véritable centre du pouvoir. L’Irak constitue un excellent exemple à la fois de services conçus comme « garantie » communautaire et de retour à la culture de l’ancien régime, malgré l’avènement d’un système démocratique. Sous Saddam Hussein (1979-2003), les services étaient mis en concurrence permanente et soumis au raïs. L’Iraqi national intelligence service (INIS), créé en 2004 par la CIA avec le général Mohamed Abdallah al-Shahwani, n’a pas tardé à être repris en mains par le Premier ministre. L’influence iranienne est difficile à établir précisément, la priorité des services étant la lutte contre Al-Qaïda et l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech). Il demeure que, dans un État qui se reconstruit difficilement et qui peine à reconstituer l’unité nationale (sécession larvée des tribus sunnites, quasi-nécessité de recourir aux milices chiites contre Daech, sans parler des services kurdes ou asayesh, de loyauté clanique), les services représentent – y compris à l’égard de l’Occident – un vecteur d’influence important, même s’il reste dépendant du régime. En Libye, les services étaient aux ordres de Kadhafi. Pour autant, on peut souligner le rôle un peu flou qu’a pu jouer Moussa Koussa, qui était chargé des négociations avec les Occidentaux et qui a fait défection au Qatar au début de la révolution. La Syrie, enfin, a systématisé la mise en concurrence permanente des services, toujours étroitement tenus par le pouvoir, et l’alternance dans les cercles dirigeants. Quoi qu’il en soit, leur contrôle quotidien de la vie sociale et administrative, sous tous ses aspects, leur a toujours donné une influence considérable dans l’État. Tous ces exemples montrent que les pays où les services ont le plus de pouvoir sont ceux où l’État – ou le régime – a la légitimité la plus faible.

À propos de l'auteur

Luc Batigne

Luc Batigne

Ancien attaché défense à l’ambassade de France en Irak et enseignant à Sciences Po Paris.

À propos de l'auteur

Agnès Levallois

Agnès Levallois

Consultante spécialisée sur le Moyen-Orient, enseignante à l’ENA et à Sciences Po Paris.

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