Magazine Moyen-Orient

Les services de renseignement : la colonne vertébrale des régimes arabes

Reste le cas de pays où l’on a voulu voir dans les services le véritable centre du pouvoir : le plus emblématique est l’Algérie. Tout le monde a connu le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), dirigé par le général Mohamed Mediène, alias Toufik, qui aurait eu pendant 25 ans plus de pouvoir en Algérie que John Edgar Hoover, directeur du FBI entre 1924 et 1972, à sa meilleure époque aux États-Unis. Ni la presse, ni les milieux culturels, ni les administrations, ni la police n’étaient hors de son contrôle. Abdelaziz Bouteflika lui a dû sans doute son élection en 1999 et ses trois réélections successives ; Mediène est crédité d’avoir, pour ce faire, imposé à l’armée un compromis avec la présidence. Pour autant, Toufik a été contraint à la démission en 2015 et le DRS démantelé. Il faut donc réviser les analyses sur le DRS et s’intéresser moins à la puissance relative des services qu’à la question du partage du pouvoir à la tête de l’Algérie, et à celle d’un rééquilibrage où l’armée a trouvé son compte.

L’Égypte présente un cas de figure similaire. Le général Omar Souleiman, directeur du Service de renseignement général (GIS) de 1993 à janvier 2011, gérait les dossiers diplomatiques les plus sensibles de l’ancien régime : pays frontaliers, Nil, question palestinienne. Dernier vice-président de Hosni Moubarak (1981-2011), évincé par le nouveau régime, il a pris soin de confier ses dossiers aux services de l’armée que Mohamed Morsi (2012-2013) n’est jamais parvenu à investir. Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, avant d’accéder à la présidence en 2014, avait été le directeur des Renseignements militaires, puis le chef du Haut Conseil militaire. Mais au-delà de l’homme, il s’agit ici aussi de la place générale de l’armée dans le pays, armée dont on connaît le rôle dans la déstabilisation des dernières années de Moubarak, notamment sur le dossier de sa succession.

La réforme des services, un préalable à la démocratie ?

À la lumière des événements de ces six dernières années, deux questions surgissent : celle de la compétence des services de renseignement (ils n’ont su prévoir ni empêcher aucune révolution) et celle du lien entre leur puissance supposée dans l’État et le caractère non démocratique des régimes. Pour la première, il convient de les juger selon les orientations qu’ils recevaient du pouvoir : la polarisation sur les opposants a masqué la dégradation des conditions socio-économiques, la progression des islamistes et les aspirations des jeunes générations à plus de liberté. En outre, en dépit de leur place dans l’appareil d’État, les services de renseignement arabes avaient-ils un rôle dans les processus de prise de décision et pouvaient-ils orienter les stratégies politiques ? Et, même s’ils avaient perçu ces évolutions, étaient-ils en mesure d’expliquer au pouvoir son déficit de légitimité ? Rien n’est moins sûr.

Si les bouleversements intervenus depuis 2011 ont d’abord conduit à une contestation de la place des services, la position de ces derniers a fini par se rétablir, soit sous la pression de l’instabilité interne (Tunisie), soit face à l’urgence de la lutte contre les extrémistes islamistes (avec la bénédiction de la communauté internationale). Globalement, les régimes ont peu changé. Est-ce parce que les services se sont maintenus ? Dès lors, une véritable réforme des régimes passerait prioritairement par la celle des services, et la transformation du secteur de la sécurité serait la clé de la démocratisation. Les réformes, satisfaisantes sur le plan intellectuel, ont fait souvent la preuve de leur inadéquation aux réalités locales (Afghanistan, Irak). Mais elles semblent répondre à des objectifs politiques occidentaux, puisque dès que la situation nous paraît menaçante pour nos propres intérêts (terrorisme), nous acceptons le retour de l’ancien régime (Égypte), quand nous ne l’encourageons pas.

Une vision plus pragmatique s’impose sans doute : les organes sécuritaires ne font qu’amplifier les défauts des systèmes politiques et sociétaux, et les services de renseignement des pays arabes sont avant tout l’expression des régimes qu’ils servent et des sociétés qui les sécrètent. Ceux du bloc soviétique, pourtant réputés, n’ont pas vu venir les révolutions en Europe orientale, et ce n’est pas leur réforme qui a produit des régimes démocratiques, mais l’inverse.

Toute évolution passe nécessairement par l’établissement d’un État de droit, au sein duquel la question du rôle et de la place des services sera posée et encadrée. Cette revendication de l’État de droit était au cœur des révolutions qui ont ébranlé les régimes arabes en 2011. Mais le contexte de la lutte internationale contre le terrorisme et les mouvements qui le génèrent ne se prête pas à la remise en cause immédiate et globale du système. C’est ce qu’a éprouvé la Tunisie entre 2011 et 2014. Et pourtant, c’est bien la Tunisie qui semble élaborer les prémices d’une réforme en posant les bases d’une transparence des politiques publiques de défense et de sécurité.

Note

(1) Farah Hached et Wahid Ferchichi (dir.), Révolution tunisienne et défis sécuritaires, Med Ali Éditions, 2015.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°36, « Services secrets : espionnage et renseignement au Moyen-Orient », octobre-décembre 2017.

À propos de l'auteur

Luc Batigne

Luc Batigne

Ancien attaché défense à l’ambassade de France en Irak et enseignant à Sciences Po Paris.

À propos de l'auteur

Agnès Levallois

Agnès Levallois

Consultante spécialisée sur le Moyen-Orient, enseignante à l’ENA et à Sciences Po Paris.

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