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Bombe guidée : les paradoxes de la précision

Un Rafale en opération, emportant des bombes guidées laser GBU‑12. (© Anthony Jeuland/armée de l’Air via Dassault Aviation)

« Un mort est un mort de trop » : une phrase que l’on peut entendre ou lire fréquemment lorsqu’il est question de jugements moraux sur la guerre et ses conséquences. Mais le fait est que la manière de tuer a évolué : l’armement et les frappes de précision changent la donne d’un point de vue tactique. Est-ce également le cas d’un point de vue politique ?

Une précision paradoxale

La réponse à cette question pourrait a priori sembler évidente : parce qu’elle induirait une plus grande efficacité tactico-technique, la précision aurait mécaniquement des effets politiques. À bien y regarder cependant, l’affaire n’est pas aussi simple, en particulier du point de vue du façonnage des perceptions (1). L’observateur des débats stratégiques n’aura pas manqué de constater, depuis quelques années, la publication d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles consacrés aux drones armés, le plus souvent sous l’angle juridico-éthique. Il y a là un phénomène proprement extraordinaire lorsqu’on le met en parallèle avec les sujets abordés par les ouvrages portant sur les questions stratégiques depuis une vingtaine d’années. Le drone MALE est ainsi vu comme une arme particulièrement meurtrière à l’endroit des populations civiles.

Il faut y ajouter qu’il serait l’arme du faible moralement : celui-ci resterait à distance, sans aucune possibilité de riposte pour les populations. De plus, il est utilisé dans des crises dont la qualification en tant que conflit ne serait pas évidente. Si ces arguments, que l’on retrouve synthétisés dans l’ouvrage de Grégoire Chamayou (2) ont été largement balayés (3), il faut également constater que le malaise à l’endroit des pertes civiles est un fait social en soi. Il serait démultiplié par l’usage du terme de « dommages collatéraux », qui souligne l’erreur de tir et sa faible probabilité, tout en euphémisant la mort, comme l’éloignant de la réalité. En réalité, si la communication de plusieurs armées utilise encore ce terme passablement décrié pour son inaptitude à relater la réalité, le terme de référence dans ces mêmes armées est « pertes civiles » ou CIVCAS (Civilian Casualties).

D’où vient ce malaise au regard des pertes civiles, alors même qu’il a été déconstruit en partie par une analyse objective de l’emploi des armements ? Certes, il y a le facteur ciblage, déjà traité par ailleurs : plus que l’arme, c’est l’édiction des règles d’emploi et leur respect qui importent. Mais, au-delà, se pose la question de l’arme qui, par son efficacité intrinsèque, produit des vulnérabilités. En d’autres termes, il existe un « paradoxe de la précision » où l’armement, parce qu’il est considéré comme de haute technologie, est aussi perçu comme moins létal pour les populations et, pour tout dire, comme « moins défaillant ». Dans la foulée, tout CIVCAS est susceptible d’être critiqué, précisément parce que la perception que l’on a de l’armement est faussée. Être efficace devient donc politiquement problématique, notamment dans la conduite de la « guerre au milieu des populations » ou encore dans la communication des armées.

Certain de frapper

Comment en est-on arrivé là ? Il convient d’abord de remettre en perspective la genèse même du concept de précision. Fondamentalement, c’est avant toute chose une mesure d’économie des forces. La bombe ou le missile de précision doivent donner lieu à un « combat équationnel » dans lequel chaque arme doit détruire un objectif. La précision de l’armement est ainsi centrale dans le concept d’offset strategy tel qu’il a été promu aux États-Unis, face aux forces du Pacte de Varsovie, à la fin des années 1970 (4). Le concept a été lancé par Harold Brown, alors secrétaire à la Défense, et William Perry, un futur secrétaire à la Défense. Face aux masses déferlantes, la crainte était de voir les armées de l’OTAN incapables d’assurer une défensive efficace. Il fallait donc accroître le nombre de coups au but par effecteur disponible – char, avion, soldat – en un temps donné, et ce, en misant sur la précision. Dans le domaine des chars, la transcription de cette approche a été le calculateur de tir, allié à la stabilisation du canon qui permet de tirer en roulant. Les revues militaires des années 1970 et 1980 diffusaient ainsi des calculs suivant lesquels chaque char de l’OTAN devait détruire cinq ou six chars du Pacte de Varsovie pour espérer une victoire conventionnelle, escomptant ainsi éviter d’avoir à recourir au feu nucléaire.

Dans le domaine de l’aviation, la rationalité est similaire. Historiquement, deux options s’offraient aux pilotes. La frappe à basse altitude pouvait être précise, mais impliquait des possibilités de pertes amies. À l’inverse, les technologies de ciblage développées pour des frappes à haute altitude étaient tellement peu fiables que certains navigateurs des bombardiers préféraient ne pas utiliser leurs viseurs. La précision était faible, y compris lorsque les bombardiers étaient dotés du viseur Norden. En 1941, les planificateurs de l’Air War Plan Division, qui mettaient au point les frappes sur l’Allemagne, estimaient à 75 % la probabilité qu’une cible de 30 m sur 30 soit atteinte par une seule des 108 bombes larguées par 54 appareils. Pour être certain de toucher une telle cible, pour le moins large, il aurait donc fallu larguer 135 bombes (5). Même peu probante, cette précision toute relative ne fut jamais atteinte. Au printemps 1944, seules 7 % des bombes larguées durant la campagne de bombardement avaient explosé à moins de 304 m de leur objectif (6). Entre mai et avril 1945, 13 % des bombes larguées sur les raffineries allemandes sont tombées à moins de 300 m de leur cible (7).

Les avancées technologiques au niveau des plates-formes ne garantissaient pas une meilleure précision pendant la guerre. Durant l’été 1944, 47 B‑29 utilisant des viseurs Norden ont largué 376 bombes sur l’aciérie de Yamata, mais une seule l’a effectivement touchée (8). En définitive, des résultats ont bien été obtenus contre des cibles industrielles (9), mais l’image associée aux frappes est celle des villes allemandes, britanniques ou japonaises en flammes et les pertes massives d’une population délibérément ciblée. Entre 400 000 à 600 000 civils allemands auraient été tués par les raids alliés, ou encore plus de 300 000 civils japonais. Le 9 mars 1945, le plus gros raid de toute la guerre sur Tokyo a fait à lui seul entre 80 000 et 100 000 morts.

Les premières armes guidées sont pourtant apparues durant la Deuxième Guerre mondiale, mais dans le domaine naval et avec une utilisation plus que marginale. Des B‑24 servirent ainsi pour le largage de torpilles à guidage acoustique et l’Allemagne mit en œuvre avec succès le missile Fritz‑X. Après la guerre, les Américains travaillèrent sur des concepts de bombes guidées par radio AZON, RAZON et TARZON, mais les armes, dont quelques-unes furent utilisées durant la guerre de Corée, étaient peu fiables. L’expérience de la guerre conduisit cependant l’US Navy à développer le missile Bullpup et la bombe guidée électro-optique Walleye. Reste qu’il fallut attendre 1964 pour que les premiers essais d’une arme guidée par laser aient lieu. Le contexte irrégulier de la guerre du Vietnam poussait ainsi à l’innovation technologique : il s’agissait de frapper des routes et des ponts, parfois en zone urbaine. Dès 1968, quelques-unes de ces bombes furent testées au combat, mais il fallut attendre 1972 et la destruction du pont de Thanh Hoa pour que leur valeur soit reconnue. De 1965 à 1972, le traitement du pont, lourdement défendu, avait nécessité 873 sorties, entraînant la perte de 11 appareils. En dépit de plusieurs coups au but – mais mal placés –, le pont a résisté jusqu’à une attaque conduite le 27 avril 1972 par 12 F‑4, dont huit étaient dotés d’armes guidées par laser ; deux autres attaques, le 13 mai et le 6 octobre, l’ont rendu inutilisable jusqu’à sa restauration par le Nord-Vietnam en 1973.

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