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Bombe guidée : les paradoxes de la précision

Le guidage laser devenait utilisable aussi bien pour l’interdiction que pour le Close Air Support. Quatre cents ponts ont ainsi été détruits ou endommagés avec seulement 4 000 armes guidées durant la guerre du Vietnam. De même, 70 % des chars détruits pendant l’offensive nord-vietnamienne de Pâques 1972 l’ont été par ces armes. À la fin de la guerre, 28 000 armes à guidage laser avaient été larguées, représentant moins d’un pour cent des bombes. Dans la foulée, l’US Air Force s’est concentrée sur le développement de nouvelles munitions guidées, cherchant à réduire les limitations d’emploi liées au laser (10), débouchant sur des programmes comme l’AGM‑65 Maverick. L’assimilation de l’arme par le niveau militaire a cependant pris du temps : jusqu’au début des années 1990, les munitions aériennes de référence étaient des bombes lisses ou des roquettes, non guidées par définition. Il n’en demeure pas moins que la précision a induit une véritable révolution tactique : « Desert Storm » a été la première guerre où un seul avion pouvait toucher plusieurs cibles en une seule sortie (11). L’ère de « flight packages » où plusieurs avions étaient rassemblés pour le traitement d’une seule cible était virtuellement terminée.

La « découverte sociale de la précision » est intervenue, de ce point de vue, avec « Desert Storm », même si seulement 7 % des munitions aériennes utilisées durant la guerre l’étaient. Cette « découverte sociale » n’a été rendue possible que par la large diffusion d’images issues des optroniques et montrant des bombes passant par les fenêtres ou les cheminées, ou encore des missiles de croisière « tournant au coin de la rue ». Ces capacités étaient certes disponibles dès les années 1970 – les premiers travaux sur le missile Tomahawk remontent à la fin des années 1960 –, mais la médiatisation des frappes concrétisait aux yeux du grand public, niveau politique compris, ce qui était rendu possible par la précision. L’usage d’armes guidées ne fit alors que s’accroître, avec une deuxième rupture, essentielle pour comprendre le mode d’engagement contemporain des forces : l’opération « Deliberate Force ».

Certain de réussir ?

D’avril 1992 à août 1995, Sarajevo fut assiégée par les forces serbes de Bosnie, faisant 14 340 morts civils (12). Des forces de l’ONU – dont les françaises qui reprendront le pont de Verbanja – étaient également présentes en ville, mais, après la prise en otages de soldats de l’ONU et les attaques sur des marchés de la ville, l’OTAN décida d’une intervention combinant artillerie et frappes aériennes sur les positions ceinturant Sarajevo. Concrètement, 3 515 sorties ont été conduites durant vingt-deux jours, et 1 026 bombes – dont 69 % d’armes guidées – ont été larguées sur 338 cibles, dont 80 % ont été sérieusement touchées. Les artilleries française et britannique, appuyées par du renseignement allemand, était également engagée. In fine, non seulement les forces bosno-serbes se sont retirées, mais l’opération a été l’un des principaux facteurs ouvrant la voie à la conduite des négociations de Dayton qui ont mis un terme à la guerre de Bosnie. L’opération fut un succès militaire aussi bien que politique, obtenu au prix de pertes alors considérées comme acceptables : une vingtaine de civils serbes et un Mirage 2000D (13).

Si « Deliberate Force » fut un modèle du genre, sa valeur d’exemple biaisait également les perceptions de la guerre future, tout en encourageant le développement de nouvelles armes guidées, dont la JDAM (Joint Direct Attack Munition), guidée par GPS. Moins précise (15 m d’ECP (14)) que l’arme guidée par laser, elle est cependant tout-temps. Reste que l’opération autour de Sarajevo portait en elle les germes du mythe de la « guerre précise », « à zéro mort » que l’opération « Allied Force », sur le Kosovo et la Serbie, invalidait dès 1999. Sur 23 000 armes larguées, 35 % étaient de précision, mais le relèvement du plancher d’engagement produisit des résultats peu convaincants : si les forces serbes n’ont été que peu touchées, les pertes civiles serbes ont été notables, avec plus de 500 morts. Certes, l’on pouvait constater une « amélioration », avec 0,002 mort civile par bombe larguée au Kosovo contre 0,019 autour de Sarajevo quatre ans plus tôt. Mais le fait est que l’opération au Kosovo fut largement critiquée, pour une série de raisons non liées à l’usage de munitions de précision – pertinence, contre-productivité, usage d’obus à uranium appauvri – et donc en dépit de la diminution relative des pertes civiles.

La question s’est à nouveau posée avec l’engagement de drones dans des opérations de frappe, au Yémen, au Pakistan ou en Afghanistan. La précision dépend ici soit d’armes de 227 kg à guidage laser (dont environ la moitié en charge explosive), soit de missiles Hellfire, également à guidage laser, mais dont la charge explosive est de l’ordre de 8 à 9 kg selon la version. À la précision s’ajoute donc la réduction de la létalité, qui est également constatée sur des armes dotées de charges DIME (Dense Inert Metal Explosive), qui réduisent le rayon létal de l’arme, lesquelles furent également utilisées dans la bande de Gaza par les Israéliens. Mais, dans ces deux cas, où des munitions de précisions ont été systématiquement utilisées, les frappes furent là aussi contestées. Le problème n’est de facto plus nécessairement l’armement et la visée, mais le renseignement et le processus décisionnel qui conduisent au tir. L’armement peut cependant être critiqué, les munitions DIME l’étant pour utiliser un alliage de tungstène toxique, voire cancérigène, pour celui qui est touché (15). Dans le cas des drones, en fonction des aléas climatiques et aérologiques, l’appareil peut ne pas « peindre » correctement sa cible au laser, le missile la ratant alors.

Précision technique, imprécision médiatique

C’est que la donne topographique et tactique a changé : les engagements contemporains se font en environnement urbain ou construit, face à un adversaire qui se trouve « noyé » dans la population, qui n’en est distingué que par l’observation du comportement et/ou qui peut opérer à partir d’infrastructures civiles. En droit des conflits armés, elles deviennent autant de cibles légitimes, mais dans un environnement à forte densité médiatique, la légitimité d’une frappe découle moins du respect des procédures ou d’un travail de ciblage correct que de la perception qui en découle. Le cas israélien est particulièrement éclairant à cet égard : les frappes conduites à Gaza le sont dans un des environnements urbains les plus denses au monde. En résultent presque mécaniquement des pertes élevées : 1 463 civils tués pour l’opération « Barrière protectrice » de 2014 (chiffres du Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU) ; 105 pour « Pilier de défense » en 2012 (d’après le Centre palestinien pour les droits de l’homme) ; 926 pour « Plomb durci » en 2009 (selon le même centre).

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