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Franc CFA : aux racines de la controverse

Deuxième volet : la diversification. Il est une réalité difficilement contestable : la Zone franc n’a pas permis de changer substantiellement l’excessive spécialisation dans les exportations primaires (produits agricoles, miniers et pétroliers à faible niveau de transformation) de ses membres. Le mécanisme de la Zone porte une responsabilité sur cette situation. La monnaie CFA, trop forte au regard de la faiblesse des économies concernées, stimule les importations puisque les produits manufacturés étrangers sont relativement peu chers, à tel point que la transformation locale des matières premières et l’investissement ne sont pas encouragés. Mais cette réalité s’impose rudement partout en Afrique. La participation du continent aux chaînes de valeur mondiales reste marginale comparativement à celle des autres continents (4). L’Afrique n’est présente qu’en amont des chaînes de valeur, en qualité de producteur de minerais, d’hydrocarbures, de coton, de cacao et d’autres matières premières agricoles.

Enfin, dernier volet, celui de l’intégration régionale. L’échec est, là aussi, patent. Les échanges à l’intérieur de la Zone CFA sont limités et ne représentent qu’environ 15 % en moyenne du volume total du commerce de ses membres. Ils ont peu de produits et de services à échanger entre eux (5). En Zone franc, les structures demeurent fragmentées, avec des économies sahéliennes à très bas revenu et fortement dépendantes des risques climatiques, avec des économies côtières dont la dynamique est tirée par l’import-export et d’autres encore à forte dominante des activités de service, mais sans base manufacturière suffisamment robuste (Cameroun, Côte d’Ivoire, Sénégal). Mais cette situation n’est guère différente dans les pays ayant une « monnaie endogène » : naira nigérian, metical mozambicain, kwanza angolais, cédi ghanéen ou shilling kenyan. Les raisons sont communes en dedans et hors de la Zone. Partout, ou presque, la forte spécialisation dans l’exportation de quelques matières premières entrave la complémentarité des productions nationales et ne permet pas de construire les bases du développement des échanges régionaux.

La situation n’a pas fondamentalement changé. Ce constat est ancien. Déjà en 1985, nous faisions le même bilan d’une zone fragile en raison d’une double faiblesse : externe, faute de diversification des flux d’échange, et interne, en raison de l’absence de processus de transformation économique et sociale (6). Mais, quels que soient ses avantages et ses inconvénients, la Zone franc ne peut être considérée comme seule responsable d’une incapacité endémique de ses membres à atteindre un rythme élevé de développement économique. Force est de constater que sur le long terme, aucun pays africain, de la Zone ou hors de la Zone, n’a suivi une trajectoire de croissance, de diversification et d’intégration, montrant que son propre système monétaire est sans conteste meilleur que tous les autres.

À qui profite la Zone franc ?

Pour les détracteurs de la Zone (7), son premier défaut est de profiter à un petit nombre au détriment du collectif, et d’abord aux élites locales, surtout celles dont le mode de vie de type extraverti dépend beaucoup des importations et qui, en même temps, tirent parti des facilités de transferts pour organiser les sorties de leurs actifs, bien ou mal acquis, avec une monnaie « aussi bonne » que l’euro.

Le second grand défaut de la Zone est qu’elle profite fortement aux multinationales françaises qui inscrivent leurs relations dans la verticalité Nord-Sud et qui peuvent grâce à elle rapatrier sans risques leurs profits. Elle serait donc une incitation à ne pas investir localement dans les activités productives. On peut noter au passage que l’argument critique vaut aussi pour toutes les entreprises européennes de la Zone euro, allemandes, espagnoles ou italiennes. On peut lui rétorquer que la liberté des changes est loin d’être totale dans les faits. Les transferts d’un pays africain vers la France font l’objet de nombreuses demandes de justificatifs par les autorités monétaires qui ralentissent les transactions – une bureaucratie pénalisante pour les entreprises qui interpelle quant à la vraie réalité de la liberté de change. Si les évasions de capitaux, souvent favorisées par un éventail d’acteurs composés de réseaux criminels, du secteur privé tant domestique qu’international et des responsables publics, constituent un risque non négligeable – d’ailleurs de mieux en mieux analysé (8) –, elles sont nettement moins observées dans la Zone franc que dans des pays africains comme le Nigéria, l’Afrique du Sud et l’Angola. Ajoutons que ce n’est pas parce que l’offre domestique de capital augmenterait en proportion d’une non-fuite des capitaux que l’investissement domestique augmenterait mécaniquement dans les mêmes proportions. La modeste capacité d’absorption du capital de bon nombre d’économies africaines est à prendre en considération. Ce qui explique d’ailleurs que le système bancaire est souvent surliquide faute de projets « bancables » dans un contexte institutionnel (climat des affaires) défaillant et avec des surcoûts associés au déficit des infrastructures. Cette attaque n’est par conséquent pas la plus convaincante.

Il n’est en revanche pas faux d’affirmer que la Zone franc reste dans une logique de pré carré, avec ce qui reste de l’asymétrie héritée de la période coloniale. Mais la France en tire-t-elle un avantage si exorbitant ? Force est de constater que la Zone joue pour elle un rôle économique bien modeste. La masse monétaire de la Zone ne représente que 1,5 % de sa masse monétaire globale (9). Elle ne compte que pour 4 % des échanges et des investissements étrangers de la France, qui préfère ses relations commerciales ailleurs en Afrique, avec le Nigéria, le Kenya ou l’Afrique du Sud. Depuis quinze ans, le commerce du continent avec l’Asie (Chine, Inde, République de Corée, Indonésie, Malaisie, Singapour), et aussi avec la Turquie, croît beaucoup plus vite que son commerce avec la France (et avec l’Europe). En outre, de nouveaux partenaires du continent africain, comme le Maroc et l’Afrique du Sud et, dans une moindre mesure, le Kenya, Maurice et le Nigéria, constituent une source grandissante d’investissement dans de nouveaux projets en Afrique. En fin de compte, l’atout économique est mince au regard de deux observations : la France ne concentre pas ses investissements en Afrique sur la seule Zone franc et l’existence de celle-ci n’a guère empêché son déclassement relatif dans ses échanges avec l’Afrique prise dans son ensemble.

À propos de l'auteur

Pierre Jacquemot

Pierre Jacquemot

Chercheur associé à l’IRIS, président du GRET-Professionnels du développement solidaire (France) et maître de conférences à Sciences Po, ancien ambassadeur de France (Kenya, Ghana, RDC).

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