Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Boko Haram : un conflit appelé à durer

Plus local et plus discipliné du fait de la brutalité d’Abubakar Shekau avec ses hommes, le « canal historique » de Boko Haram aurait quant à lui rompu avec l’État islamique et repris son indépendance. Il compterait entre 400 et 3000 combattants et assimilés dans la forêt de Sambisa et Gwoza, vers la frontière du Cameroun et Banki. Mais on ne sait pas si son leader est toujours vivant : celui-ci a plusieurs fois été déclaré mort par les armées nigériane, tchadienne et camerounaise. Certains parlent également d’une « troisième force » de 400 hommes menée par Bana Bachira dans la région de Bosso au Niger et implantés dans la réserve naturelle de Waza au Cameroun depuis aout 2015. Comptant nombre d’opportunistes ralliés au djihad pour se nourrir et participer au pillage du Borno, celle-ci servirait d’intermédiaire en vue de maintenir le dialogue et d’essayer de réunifier les factions d’Abou Mosab al-Barnaoui et d’Abubakar Shekau.

Pour comprendre une réalité fort complexe, il convient en fait de dépasser la présentation de Boko Haram en deux ou trois factions. En effet, les chaînes de commandement ne sont pas claires, les allégeances des combattants sont très fluides et les revirements d’alliances sont fréquents. La capacité de nuisance du groupe repose plutôt sur la mobilité de petits seigneurs de guerre comme Boukar Mainok du côté d’Abou Mosab al-Barnaoui ou Abu Dardaa « Moni », un des hommes d’Abubakar Shekau relâchés en échange de la libération de 82 collégiennes de Chibok en mai 2017.

Des milices comme solution au conflit ?

À dire vrai, la situation n’est pas beaucoup plus claire du côté gouvernemental. En effet, les autorités du Nigéria et du Cameroun ont soutenu la formation de milices dont certains membres ont profité du chaos ambiant pour régler leurs comptes. À Maiduguri, le gouverneur du Borno a été le premier, dès 2012, à appuyer et financer une force paramilitaire qui allait ensuite prendre le nom de CJTF (Civilian Joint Task Force) au moment de la proclamation d’un état d’urgence en 2013. Dans le Nord du Cameroun, l’initiative est plutôt venue en 2014 d’une coalition chrétienne d’autodéfense qui s’est montée à Matal, Zoulgo, Podoko et Mouktélé dans l’arrondissement de Mora. Les autorités ont alors poussé à la formation de comités de vigilance plus mélangés sur le plan confessionnel, notamment à Kodro, Amchidé, Fotokol et Kolofata. Dotés d’armes conventionnelles, ces miliciens ont ainsi pu combattre en première ligne et se substituer aux patrouilles militaires pour surveiller les mouvements transfrontaliers.

Bien que de nature très différente, les gouvernements du Tchad et du Niger ont en revanche été plus réticents à soutenir la formation de supplétifs qui, pour les militaires, étaient un aveu d’impuissance susceptible de menacer leur monopole de l’exercice de la violence légitime. En 2015, Ndjamena a laissé les chefs de cantons et de « races » de la région du Lac mettre en place des comités de veille dont les membres étaient volontaires et, parfois, payés par les maires ou les commerçants pour sécuriser les marchés. Mais leur mandat a été limité à des fonctions de renseignement, de fouille et de surveillance des étrangers. Quant au Niger, il a voulu éviter que ne se reconstituent les milices ethniques qui avaient combattu à ses côtés la rébellion toubou des années 1990. Il a par exemple refusé d’endosser l’initiative des éleveurs peuls qui, sous prétexte de lutter contre Boko Haram, avaient proposé d’aller sécuriser la cuvette nord du lac Tchad pour y récupérer le bétail laissé par les habitants boudouma et kanouri évacués de force en 2015. Cela suffira-t-il à prévenir de futurs conflits ?

Notes

(1) Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « Boko Haram et Daech : simple alliance médiatique ? », Les Grands Dossiers de Diplomatie no 32, avril-mai 2016, p. 31-32.

(2) Selon des voisins et témoins visuels qui ont côtoyé Mohamed Yusuf à Maiduguri avant son exécution, celui-ci aurait vécu avec deux femmes et trois enfants. Son fils ainé avait six ans en 2009 et était donc trop jeune pour reprendre les rênes du mouvement en 2015. Entretiens de l’auteur à Maiduguri en 2015, 2016 et 2017.

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°42, « L’état des conflits », décembre 2017 – janvier 2018.

Légende de la photo ci-dessus : Milices d’autodéfense de la ville de Gombi. Les milices civiles – exploitées à des fins politiques par le passé – pourraient constituer une nouvelle menace pour le Nigéria si un plan adéquat de désarmement et de réhabilitation n’est pas mis en place. (© VOA)

À propos de l'auteur

Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (Paris), associate fellow à l’Africa Programme, Chatham House (Londres), global fellow au Peace Research Institute Oslo.

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