Magazine Moyen-Orient

Les politiques religieuses de la France en Méditerranée coloniale (1830-1962)

Quand il faut partir en guerre contre un Empire ottoman soutenu par l’Allemagne de Guillaume II (1859-1941), qualifié de « Hadj Guillaume » par la propagande allemande, la France se trouve en position délicate (5). Elle présumait en effet que l’appel au djihad lancé par le sultan calife d’Istanbul allait se transformer en insurrection antifrançaise. C’est ce que redoute Georges Clemenceau (1841-1929), alors sénateur et futur président du Conseil (1917-1920). Au prix d’un intense travail de propagande, et d’arrangements scrupuleux établis entre Lyautey et le sultan Moulay Youssef (1881-1927) du Maroc, et, de manière générale, entre les officiers des affaires indigènes et les notables indigènes d’Afrique du Nord et du Sahara, l’armée et la France coloniales parviennent à éviter l’embrasement. Mieux encore, elles réussissent à recruter des centaines de milliers d’hommes qui combattent dans l’armée française. Au total, 4 000 Algériens musulmans sous uniforme français participent en Arabie à la révolte arabe de 1916-1918. Plus de 400 000 Nord-Africains et Africains combattent en métropole sous uniforme français. Après guerre, il était courant de dire que 70 000 musulmans étaient morts pour la patrie (6). De cela résulte, en hommage à ces derniers, l’édification de la première mosquée de France à Paris, inaugurée en 1927 dans le Quartier latin.

Sur le plan international, la France est une nation d’autant plus importante en affaires musulmanes qu’elle a contribué à abattre l’Empire ottoman, dont le califat succombe en 1924. Comprenant parfaitement la charge symbolique et politique considérable de cet événement pour les musulmans, Lyautey et ses amis parisiens envisagent un temps de proclamer le sultan du Maroc à la tête d’un califat occidental et africain. D’une certaine manière, c’est un retour de la politique du royaume arabe protégé par la France. Cette tentative n’a pas l’heur de plaire aux Anglais, à Paris et aux chefs religieux du Moyen-Orient, mais elle révèle que la France a des responsabilités inédites dont elle n’ignore rien.

Chronologie de la France au Moyen-Orient
1798 Le général Napoléon Bonaparte part en expédition en Égypte. Vaincu, il abandonne le pays en 1801.

1830 Début de la conquête de l’Algérie.

1839 La France ouvre un consulat à Djeddah (actuelle Arabie saoudite, fondée en 1932).

1847 Algérie : reddition d’Abd el-Kader en décembre. L’année suivante, la France crée un département sur chacune des provinces d’Oran, d’Alger et de Constantine.

1916 La France et le Royaume-Uni prévoient le partage du Proche-Orient ottoman avec les accords Sykes-Picot, signés en mai. Paris apporte son soutien à la révolte arabe (1916-1918) contre la Sublime Porte.

1920 La Société des Nations institue un mandat français sur le Liban et la Syrie. Le premier devient indépendant en 1943, et la seconde trois ans plus tard.

1945 Massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en Algérie, en mai.

1949 La France reconnaît Israël en mai.

1954 Déclenchement de la guerre d’Algérie en novembre.

1956 Crise du canal de Suez : la France et le Royaume-Uni entrent en guerre contre l’Égypte pour préserver leurs intérêts. Victoire militaire, mais défaite politique.

1962 Signature des accords d’Évian, le 18 mars, mettant fin à la guerre en Algérie et ouvrant la voie à l’indépendance, obtenue en juillet.

1956 Indépendance du Maroc et de la Tunisie en mars.

1960 La Mauritanie devient indépendante en novembre.

1965 L’opposant marocain Mehdi ben Barka est enlevé à Paris le 29 octobre.

1966 Dernier essai nucléaire français dans le Sahara algérien en février.

1967 Visite officielle du roi Fayçal d’Arabie saoudite à Paris en juin.

1978 Rouhollah Khomeyni arrive en exil en France avant de se rendre en Iran en février 1979 pour la révolution.

1983 Un attentat contre des militaires français, en mission pour l’ONU, cause la mort de 58 soldats à Beyrouth.

1991 La France participe à la guerre du Golfe contre l’Irak de Saddam Hussein pour libérer le Koweït.

1995 La France et l’Arabie saoudite signent un partenariat stratégique pour dix ans, renouvelé en 2005 et en 2015.

2003 À l’ONU, la France s’oppose à la guerre en Irak (discours de Dominique de Villepin en février).

2004 Yasser Arafat meurt à Clamart le 11 novembre.

2006 Inauguration de la Sorbonne-Abou Dhabi.

2007 La France et l’émirat d’Abou Dhabi s’accordent sur la création du Louvre Abou Dhabi, dont l’ouverture est prévue en 2017.

2008 Invité par Nicolas Sarkozy, Bachar al-Assad participe aux festivités officielles pour le 14 juillet.

2009 Inauguration officielle d’une présence militaire française permanente aux Émirats arabes unis.

2011 La France participe aux opérations, sous l’égide de l’ONU, contre le régime de Mouammar Kadhafi en Libye. En Tunisie, après avoir proposé une aide policière au régime de Zine el-Abidine ben Ali, Paris appuie la révolution.

2013 La France s’apprête à intervenir en Syrie contre le régime de Bachar al-Assad. Sans soutien, la mission est annulée.

2014 La France lance l’opération « Chammal » pour lutter contre l’organisation de l’État islamique en Irak. Crise diplomatique avec le Maroc pour une convocation judiciaire du chef de la Direction générale de la sûreté nationale, en visite à Paris.

2015 L’Égypte et le Qatar achètent 24 avions Rafale chacun. La France intervient militairement contre Daech en Syrie.

2016 Initiative française pour la paix au Proche-Orient le 3 juin. Paris accueille la conférence « Tunisia 2020 » en novembre.

2017 La France organise une conférence pour la paix au Proche-Orient le 15 janvier.

La République et ses missionnaires au Levant

Un aspect intrigant des politiques de la France dans son domaine colonial, et à direction des territoires convoités, est le recours de la République aux missions catholiques afin d’épauler sa politique d’influence en Égypte et dans l’Empire ottoman. En vertu des capitulations signées depuis le XVIe siècle, constamment étendues au fil des siècles, les marchands français bénéficient de privilèges fiscaux et judiciaires dans les échelles du Levant. Ceux-ci ont été progressivement étendus aux marchands et notables levantins des minorités confessionnelles. Depuis 1861, la France protège en outre officiellement les chrétiens du Mont-Liban. Et elle entretient depuis le XIXe siècle des clientèles en Égypte. Loin de se défaire de cette politique de protection des chrétiens d’Orient, en dépit de la marche à la laïcisation qui se met en place en métropole à compter de 1881, la République coloniale et sa diplomatie ont utilisé, pour leur politique, les missionnaires chassés de métropole au Levant et en Égypte (7).

Tout commence à la suite de la première expulsion de congrégations enseignantes, après les réformes de Jules Ferry (1832-1893) de 1881-1883. Plusieurs centaines de missionnaires français prennent le chemin de Beyrouth et des grandes villes d’Égypte, fraîchement occupée par les Britanniques. Furieuse de la perte d’influence française dans ce pays, dont les élites sont encore francophones et francophiles, la France y favorise l’implantation d’écoles confessionnelles catholiques. De même au Liban, où s’édifie, parmi tant d’établissements confessionnels, l’université jésuite Saint-Joseph de Beyrouth. En 1884, lors de l’inauguration de sa faculté de médecine, en lien avec l’université de Lyon, Léon Gambetta (1838-1882) déclare dans une formule restée célèbre que la « laïcité n’est pas un article d’exportation ». Et pour cause. Pendant des décennies, les écoles confessionnelles chrétiennes du Levant reçoivent des subventions de la France afin de soutenir leur expansion.

À propos de l'auteur

Pierre Vermeren

Pierre Vermeren

Professeur à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne en histoire des mondes arabo-berbères ; auteur de « La France en terre d'islam : Empire colonial et religion, XIXe-XXe siècles » (Belin, 2016).

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