Magazine Diplomatie

Face à la Russie : des États baltes résilients et pragmatiques

Peu avant de redevenir ministre de la Défense en juin 2017, l’Estonien Jüri Luik notait l’ambiguïté de l’eFP qui peut être perçue comme facteur accroissant le risque (3) : la Russie peut en effet y voir une opportunité pour tester les réactions et la crédibilité de l’Alliance. Dès lors, il conviendrait selon lui de penser préventivement les différents scénarios de crise possibles : compte tenu de la taille de l’eFP et de celle supposée de la puissance attaquante, un renforcement rapide serait nécessaire, ce qui n’irait pas sans difficulté logistique. D’où le souhait, souligne J. Luik, qui rejoint ici les demandes exprimées à maintes reprises par la Lituanie, de voir positionner à proximité des unités armées permanentes.

La trouée de Suwalki, talon d’Achille des États baltes

Une des inquiétudes majeures des États baltes dans la région porte sur cette bande de terre plate, composée de forêts et de lacs sur une centaine de kilomètres, faisant frontière entre Lituanie et Pologne et permettant de relier la Biélorussie et l’enclave de Kaliningrad. La trouée de Suwalki est le seul accès terrestre aux États baltes à partir des autres pays de l’OTAN et de l’UE. Si la Russie venait à déclencher une attaque rapide, les États baltes estiment qu’ils pourraient être facilement coupés de leurs alliés. Le dispositif A2/AD installé dans l’enclave compliquerait en outre toute réponse conventionnelle aérienne ou navale de la part des Alliés.

Du côté polonais, la zone qualifiée de triangle de Suwalki (entre les villes de Punsk, Sejny et Suwalki) comporte une importante minorité lituanienne. Historiquement, ce triangle a relevé du Grand-Duché de Lituanie, puis de la Prusse après le dernier partage de la Pologne en 1795, du Duché de Varsovie, de la Russie tsariste, avant de devenir le champ de bataille entre Pologne et Lituanie quand les deux États sont apparus sur la scène internationale à la fin des années 1910. Le traité de Suwalki, signé en 1920, a attribué ce triangle à la Pologne. Aujourd’hui, des différends perdurent, focalisés sur la politique éducative et linguistique des autorités polonaises à l’égard de la minorité lituanienne. Certains, estimant que Moscou a déjà montré sa capacité à exploiter les tensions ethniques, supputent que la Russie pourrait être tentée d’instrumentaliser ces désaccords (4).

Dans ce contexte, le scénario de l’exercice « Zapad 2017 », qui doit se dérouler du 14 au 20 septembre 2017 (5), focalise l’attention des acteurs de la région puisqu’il va prendre pour terrain de jeu l’enclave de Kaliningrad et le nord de la Biélorussie, à proximité de la Trouée. Le déploiement annoncé de 13 000 hommes et plus de 4000 wagons de matériel a été mis en doute par le ministère lituanien de la Défense, qui faisait préalablement état de 100 000 hommes engagés sur un scénario envisageant un conflit avec l’OTAN. Vilnius craint des débordements, des provocations ou que la Russie n’en profite pour laisser des militaires sur place. Hypothèse aussitôt qualifiée d’absurde par le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, qui souligne qu’invitation a été transmise aux représentants de l’OTAN d’être observateurs de « Zapad 2017 ». Il n’a en outre pas échappé à la Russie qu’en juin 2017, dans le cadre de l’exercice otanien annuel « Saber Strike », une composante baptisée « Iron Wolf » a consisté à faire passer en Lituanie le bataillon de l’eFP basé en Pologne, au cours du premier exercice de l’Alliance organisé dans la trouée de Suwalki et visant à tester sa rapidité de réaction et de manœuvre.

Dans ces conditions, le souci du ministre estonien de la Défense J. Luik s’explique, lorsqu’il juge que la neutralisation du système A2/AD devrait être une priorité des stratégies de défense de la région, de même que l’amélioration des systèmes baltes et polonais de défense aérienne et navale.

Les menaces hybrides : un conflit déjà entamé ?

Les États baltes ne sont pas uniquement confrontés au risque d’attaques territoriales. D’autres formes d’agression sont envisagées, dont certaines seraient déjà à l’œuvre : l’Estonie en sait quelque chose, qui a subi en 2007 la première cyberattaque incapacitante perpétrée contre un État. Ce n’est pas un hasard si Tallinn accueille désormais le Centre d’excellence agréé par l’OTAN spécialisé sur la cyberdéfense. Le scénario ukrainien sert d’enseignement aux Baltes, qui renforcent leurs frontières avec la Russie en installant des clôtures qui n’empêcheraient pas des tanks de passer, mais peuvent éviter la présence inopinée, par exemple, de soldats qui prétendraient s’être perdus et qui pourraient mener des actions de déstabilisation. Les trois pays sont en outre très attentifs aux actions de désinformation menées par Moscou dans la région (6). La Lettonie accueille, quant à elle, le Centre d’excellence agréé par l’OTAN spécialisé sur la communication stratégique (7). Une réflexion y est menée sur le rôle des médias, la désinformation, la propagande et les fake news qui pourraient rallier notamment la population russophone de ces pays aux thèses de Moscou (8).

La doctrine de sécurité jusqu’en 2026 adoptée en juin 2017 par l’Estonie envisage les moyens d’accroitre la capacité du pays à se défendre seul contre des menaces extérieures : la question n’y est pas vue sous le seul angle militaire, mais est aussi envisagée sous celui de la capacité de réaction des forces de police, du contrôle des frontières, de la sécurité des communications, de la cybersécurité, de la sécurité énergétique, de la diplomatie et de la coopération avec les Alliés. Les capacités de résilience et les garanties de sécurité offertes par l’Alliance ou par l’UE y sont vues comme essentielles.

Faire le lien entre OTAN et UE, avec pragmatisme

Attentives et mobilisées, les populations des États baltes ne sont pas pour autant terrorisées. Un sondage réalisé en juin 2017 en Estonie a montré que 45 % des personnes interrogées se disaient inquiètes d’un possible conflit militaire sur leur territoire, contre 57 % en 2015 (9).

Un autre sondage, réalisé en avril 2017 par Eurobaromètre, a montré que 71 % des Lituaniens, 59 % des Lettons et 48 % des Estoniens sont favorables à la création d’une armée européenne (pour une moyenne UE-28 située à 55 %). Globalement, 87 % des Lituaniens, 83 % des Lettons et des Estoniens sont favorables à l’Europe de la défense (pour une moyenne UE-28 à 75 %) (10). Ces résultats sont notables dans des pays réputés pour leur atlantisme et qui avaient manifesté leur scepticisme, à l’automne 2016, à l’égard des propositions de renforcement de l’Europe de la défense formulées par le couple franco-allemand : les autorités baltes craignaient alors un affaiblissement de l’OTAN en Europe et des risques de duplication. Les mesures de dissuasion et de défense prises par l’OTAN sont vraisemblablement pour beaucoup dans cette confiance nouvelle accordée à l’UE, de même que la relative imprédictibilité de la posture de Washington.

À propos de l'auteur

Céline Bayou

Céline Bayou

Chargée de cours à l’INALCO, chercheure associée au CREE (Centre de recherches Europes-Eurasie – INALCO), co-rédactrice en chef du site Regard sur l’Est (www.regard-est.com) et rédactrice au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE).

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR