Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Guérillas et terrorismes sur l’île de Mindanao aux Philippines

Au niveau local, le groupe Maute est à la jonction de plusieurs groupes armés. Les Maute, puissant clan politique local de la municipalité de Butig (au sud de Marawi) sont liés, par les liens familiaux, d’une part au MNLF et d’autre part au MILF. Ainsi, Omar Solitario Ali, l’ancien maire de Marawi (2001-2007) et leader du MNLF et son frère Pre Salic, maire adjoint actuel de Marawi, sont les oncles des frères Maute. Les frères Solitario et Salic sont fortement soupçonnés d’avoir aidé leurs neveux à organiser la prise de contrôle de Marawi. Par ailleurs, les frères Maute sont les cousins germains d’Alim Abdul Aziz Mimbantas, décédé, ancien président adjoint des affaires militaires du MILF et de Jannati Mimbantas, commandant actuel du front nord-est du MILF.

L’après-Marawi City

Après cinq mois de combat, la ville de Marawi, ravagée, était déclarée libérée par le président Duterte (17 octobre 2017). La plupart des membres de la famille Maute ont été soit arrêtés, soit tués. Le chef d’Abou Sayyaf, Isnilon Hapilon, et le Malaisien Ahmad Mahmud (responsable des finances entre Daech et Marawi) ont, eux aussi, été tués. Néanmoins, de nombreux autres groupes armés sont prêts à prendre la relève, le terrorisme étant loin d’avoir été éradiqué sur l’île de Mindanao.

En effet, outre le fait que des centaines de combattants de Malaisie, d’Indonésie et des Philippines partis faire le djihad en Syrie et en Irak pourraient s’installer dans la région à la suite de la défaite militaire de Daech, d’autres mouvements alliés au groupe Maute poursuivent les combats. De fait, l’une des plus importantes dissidences du MILF, le Bangsamoro Islamic Freedom Fighter (BIFF), localisé dans le centre de Mindanao, poursuit la lutte contre le gouvernement. Créé en 2008 par l’imam Ameril Ombra Kato pour s’opposer au processus de paix entre le MILF et le gouvernement, le BIFF s’est par la suite divisé en trois factions. La troisième faction, la plus radicale, créée en 2017 par Esmael Abdulmalik, s’est alliée au groupe Maute et a lancé de nombreuses offensives dans les provinces de Maguindanao et North Cotabato au cours des mois de septembre et octobre 2017.

Par ailleurs, si Isnilon Hapilon a bien été tué, cela ne signifie nullement la fin du groupe Abou Sayyaf. En fait, Hapilon n’était le chef que d’une faction d’Abou Sayyaf, celle située sur l’île de Basilan. Les membres d’Abou Sayyaf basés sur Sulu, sous le leadership du charismatique Radullan Sahiron, n’ont pas fait allégeance à Daech et n’ont pas participé aux combats de Marawi.

L’un des alliés les plus proches d’Hapilon était Mohammad Jaafar Maguid, alias Tokboy, fondateur du mouvement armé Ansar Khalifa

Philippines (AKP), basé dans la province de Sarangani. Maguid, considéré comme l’homme de confiance de Daech aux Philippines, meurt en janvier 2017 lors d’une offensive militaire, non sans avoir réussi la prouesse d’unifier ces différentes factions pour la prise de contrôle de Marawi. Sa femme, Karen Aizha Hamidon, chargée du recrutement des djihadistes étrangers sur les réseaux sociaux, pour combattre à Marawi, est arrêtée à Taguig (près de Manille), le 19 octobre 2017. Ainsi, si l’AKP est affaiblie pour le moment, des rumeurs de nouveaux recrutements courent dans cette région de Mindanao.

Si le groupe État islamique perd du terrain au Moyen-Orient, il semble en gagner en Asie du Sud-Est. En effet, Daech a su s’implanter durablement dans la région, faisant des Philippines une extension de son califat en se liant aux principaux groupes extrémistes, notamment Abou Sayyaf. Mindanao, en proie à des guérillas islamistes depuis des décennies, semble un terrain de bataille tout trouvé pour poursuivre le djihad. À l’inverse, malgré la rhétorique antiaméricaine et prochinoise de Rodrigo Duterte, les Philippines ont dû faire appel aux États-Unis pour appuyer les troupes gouvernementales, cette coopération étant réclamée par les officiers sur le terrain, beaucoup ayant été formés par l’armée américaine. Enlisé dans sa lutte face aux islamistes, le président Duterte n’a pas eu d’autre choix que de se tourner vers les États-Unis, l’allié traditionnel, peut-être au détriment de la Chine, mais seul l’avenir nous le dira.

La bataille de Marawi
Philippines

Chef de l’État

Rodrigo Duterte

(depuis le 30 juin 2016)

Superficie

300 000 km2

(74e rang mondial)

Capitale : Manille

Population

104 millions d’habitants

Religion

Catholiques (83 %), musulmans (5 %), évangéliques (3 %).

Le conflit 

Intensité

Niveau 4 (guerre limitée)

Objet  

Système/idéologie, prédominance sous-nationale, sécession, autonomie

Parties au conflit

Certaines factions Abu Sayyaf, Maute, AKP et BIFF   gouvernement pour sécession.

Pourparlers de paix : MILF  gouvernement

Durée : Depuis les années 70

Victimes 

Environ 150 000 morts depuis 1972 ; 600 000 déplacés après la prise de Marawi

Autres conflits 

Dans le pays  :  6

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°42, « L’état des conflits », juin-juillet 2018.

Légende de la photo ci-dessus : Le 19 octobre 2017, un soldat philippin participe à une opération de nettoyage dans la ville de Marawi, après que le président Rodrigo Duterte a officiellement annoncé la victoire contre les extrémistes de l’État islamique qu’il combattait dans la ville du Sud de l’Archipel depuis près de 5 mois. (© Xinhua/Rouelle Umali)

À propos de l'auteur

François-Xavier Bonnet

François-Xavier Bonnet

Chercheur associé à l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (IRASEC) et Éric Mottet, professeur de géopolitique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), directeur adjoint du Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG), co-directeur de l’Observatoire de l’Asie de l’Est, et chercheur associé à l’IRASEC.

À propos de l'auteur

Eric Mottet

Eric Mottet

Professeur de géopolitique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), directeur adjoint du Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG), co-directeur de l’Observatoire de l’Asie de l’Est, et chercheur associé à l’IRASEC.

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