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La question transnistrienne, un volcan éteint ?

Dans le même temps, la Russie tente également de ralentir ou de stopper le processus de rapprochement en cours entre l’Union européenne et la Moldavie.

L’émergence tardive de l’attraction européenne

L’expulsion de cinq diplomates russes de Chisinau le 29 mai 2017 a fortement irrité Moscou, qui a répondu en renvoyant également cinq diplomates moldaves. Le président moldave, Igor Dodon, a quant à lui officiellement critiqué cette décision émanant du gouvernement lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg de juin 2017, l’attribuant à la volonté des proeuropéens de saboter l’entente du pays avec la Russie.

Cette divergence de vues entre le gouvernement et le président met en lumière les spécificités du système politique moldave. Si la pauvreté et les inégalités restent de loin les premières préoccupations des Moldaves, le système partisan se divise sur des considérations moins économiques que géopolitiques : les intérêts de la République seront-ils mieux assurés par un rapprochement avec l’Union européenne ou avec la Russie ? À cette question, le gouvernement de Pavel Filip, Premier ministre issu des partis dits proeuropéens, qui ont accédé au pouvoir en 2009, penche pour la première option. Cependant, sa majorité a été fortement ébranlée par l’affaire dite du « milliard volé » qui a éclaté en novembre 2014, et dont l’objet est un pillage massif des banques moldaves. L’exaspération populaire liée à cette situation a mené à des manifestations massives tout au long de l’année 2015 ainsi qu’à l’arrestation de l’ancien Premier ministre Vlad Filat (2009-2013). Le président Igor Dodon, pour sa part, a été élu en novembre 2016 (première élection présidentielle au suffrage universel depuis deux décennies) sur un programme de rapprochement avec la Russie ; il incarne une « gauche poutinienne » (3), dont le programme international serait la réaffirmation de la souveraineté au détriment des projets d’intégration européenne. Au milieu de cette cohabitation s’impose un troisième homme, Vlad Plahotniuc, homme politique mais également homme d’affaires qui, grâce aux fonds dont il dispose et à la place qu’occupe son Parti démocrate (membre clé de la coalition parlementaire au pouvoir depuis 2009), exerce une influence primordiale sur le gouvernement, le pouvoir judiciaire ou encore les organes de lutte contre la corruption.

Les Européens ont eu eux-mêmes des difficultés à traiter avec la Moldavie : le même président Dodon n’a pas hésité à remettre en question l’accord d’association avec l’UE en janvier 2017. Il avait pourtant été, lorsqu’il était devenu à 31 ans ministre de l’Économie en 2006-2009, considéré comme réformiste. L’UE commençait alors à peine à s’intéresser à la Moldavie. Son Accord de partenariat et de coopération (dans le cadre du programme TACIS (4)) avait par exemple mis quatre ans à être ratifié (1994-1998). La Moldavie n’avait pu être admise en 2001 au sein du Pacte de stabilité de l’Europe du Sud-Est (devenu Conseil de coopération régionale en 2008) qu’en mettant de côté toute revendication de devenir un État membre de l’UE ainsi que la question transnistrienne. Ainsi, c’est la proximité de l’élargissement qui a suscité l’attention nouvelle des dirigeants européens pour la Moldavie : sur le plan sécuritaire, des représentants transnistriens ont été visés par des sanctions européennes en 2003, et l’UE a mis en place une mission de surveillance à la frontière, EUBAM (EU Border Assistance Mission for Moldova and Ukraine), en 2006. Son objectif consiste à surveiller la frontière commune afin de lutter contre les trafics, de contribuer à la résolution du conflit transnistrien, ou encore de favoriser la coopération transfrontalière et avec l’UE. Sur le plan politique, la Moldavie a été incluse au sein de la Politique européenne de voisinage en 2004, et a par la suite intégré le Partenariat oriental en 2009. Le but est la diffusion du modèle politique européen (démocratie et État de droit) ainsi que l’intégration économique de la Moldavie aux marchés européens. Un temps « élève modèle » du Partenariat oriental après l’alternance de 2009 et l’arrivée d’une majorité proeuropéenne au pouvoir, la Moldavie a vu sa réputation ternie ensuite par plusieurs affaires de corruption et un manque d’engagement réel dans les réformes.

Enfin, contrairement à ce qui se passe dans d’autres États de la région, une éventuelle adhésion à l’OTAN ne fait pas l’objet d’un débat au sein des élites politiques moldaves, dans la mesure où elle est rendue impossible du fait de la constitutionnalité du principe de neutralité. À Chisinau, l’idée de reprendre militairement la Transnistrie n’est pas considérée sérieusement au vu de l’asymétrie des forces.

Quel paysage politique et stratégique à l’horizon des élections moldaves de la fin 2018 ?

Selon toute vraisemblance, le double changement présidentiel intervenu à la fin de 2016 (Igor Dodon, en Moldavie, et Vadim Krasnoselsky, en Transnistrie, ayant tous deux une orientation prorusse) ne fait pas seuil vers une nouvelle étape de ce conflit non résolu. On peut en revanche spéculer sur le fait que les élections parlementaires moldaves de la fin 2018 auront un plus grand impact sur la situation, dans la mesure où les électeurs seront en mesure d’effectuer des choix décisifs. Une confirmation de l’orientation prise par le président Dodon ferait inévitablement pencher le pays vers la Russie, au moins de manière rhétorique, tandis qu’une victoire de l’actuelle majorité parlementaire pourrait signifier un approfondissement des relations avec l’Union européenne.

Mais, en réalité, tout pouvoir arrivant aux responsabilités en Moldavie se convertit au centrisme géopolitique : au-delà de deux approches unilatérales, la majorité de l’opinion publique n’est elle-même pas rétive à trouver un équilibre entre ces deux champs de force. Tout alignement sur les positions d’un pôle ou d’un autre génère automatiquement de vives tensions sociales, sur fond de mémoires divergentes et de projets concurrents.

Dès lors, cinq scénarios d’avenir semblent se distinguer, en combinant l’orientation internationale de la Moldavie aux développements politiques internes :

•la réintégration de la Transnistrie et de la Moldavie, ainsi que le rapprochement avec l’UE. Le projet européen inspire une trajectoire de développement propre à favoriser cette réintégration dans un cadre international conciliant, cherchant à faire de Chisinau un exemple réussi de coopération entre la Russie d’un côté, les Américains et les Européens de l’autre ;

•le statu quo. Le conflit n’a jamais pu être résolu en raison notamment de la relative indifférence de la population et des acteurs internationaux d’une part, et de la prévalence de groupes d’intérêt favorables à une inertie d’autre part. Les tendances observées depuis un quart de siècle se prolongent donc pour éviter tout changement substantiel de la situation, des évolutions pouvant toutefois se faire jour, mais sans rompre avec les équilibres en place ;

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